A MON FILLEUL
Enfant de M. F.-X. Archambault
T oi que la vie à peine effleure de son aile ;
Toi qui de l’innocence, au fond de ta prunelle ; — Gardes encor l’éclat vermeil ;
Enfant ! toi dont les jours sont pleins de douces choses, Et qui ne vois, la nuit, que des chimères roses Qui se penchent sur ton sommeil !
Toi qui goûtes encor les tendresses sans nombre De celle devant qui s’effacent comme une ombre Toutes nos amitiés d’un jour 1 Qui de purs dévoûments n’est jamais assouvie ; Qui nous donne son sang, et qui nous fait la vie Douce comme un baiser d’amour !
Toi qui sais les effets sans deviner les causes,
Et qui souris de voir nos figures moroses S’épanouir à tes ébats ;
Toi dont le cœur est comme une onde transparente, Et dont la foi naïve est encore ignorante Des tristes choses d’ici-bas !
Ecoute ! il est un temps dans l’existence humaine, Où, sous le lourd fardeau que l’âge nous amène, Le front se penche soucieux ;
Où le cœur se flétrit, où l’âme desséchée,
Comme une pauvre fleur à sa tige arrachée, S’effeuille à tous les vents des deux !
Un temps où les soucis, de leurs ongles arides, Sur nos traits fatigués ont buriné leurs rides Au milieu d’étranges pâleurs ;
Où l’homme mûr, qui sent venir sa fin prochaine, Traîne derrière lui comme une immense chaîne Dont les anneaux sont des douleurs !
Une époque où souvent, gémissante et blessée, Après avoir du ciel où planait sa pensée Vu fuir les blanches visions.
L’âme humaine, égarée aux détours de la route, S’achemine à tâtons dans les sentiers du doute, Veuve de ses illusions !
Tu ne sais pas encor par quel triste mystère L’on rencontre, parmi les puissants de la terre, Tant de fronts sombres et rêveurs. . . Crois-moi, même ceux-là sont peu dignes d’envie, Car les fruits les plus beaux de l’arbre de la vie Ont souvent d’amères saveurs !
Ah ! si l’ange qui tient le fil des destinées,
A jamais suspendant le cours de tes années, Pouvait, d’un arrêt souverain,
Eterniser un jour sous ta paupière humide Le rayon saint et pur que ton âme candide Fait luire dans ton œil serein !
Si tu pouvais garder ton enfance suave'! . . .
Mais tu vieillis aussi ; ton front devient plus grave ;
Bientôt ta raison va s’ouvrir Aux secrets d’ici-bas qu’il nous faut tous connaître Tôt ou tard, 6 mon ange ! — et ce sera peut-être Demain à ton tour de souffrir !
Mais non ! de miel doré ta coupe est pleine encore Souris à l’avenir ; ta radieuse aurore Brille d’un éclat triomphant !
Mais aux déceptions que ton cœur s’accoutume ! Et qu’il arrive tard le jour plein d’amertume Où tu regretteras de n’être plus enfant !
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LE 1er JANVIER
A M. Napoléon Legendre
Tempus edax rernm.
Vents qui secouez les branches pendantes Des sapins neigeux au front blanchissant ; Qui mêlez vos voix aux notes stridentes Du givre qui grince aux pieds du passant ;
Nocturnes clameurs qui montez des vagues,
Quand l’onde glacée entre en ses fureurs ;
Bruits sourds et confus, rumeurs, plaintes vagues Qui troublez du soir les saintes horreurs ;
Craquements du froid, murmures des ombres, Frissons des forêts que l’hiver étreint,
Taisez -vous !... Du haut des vastes tours sombres, La cloche a jeté ses sanglots d’airain !...
Voix mystérieuse au fond du ciel blême,
Le bronze a sonné douze coups, — minuit !
C’est le dernier mot, c’est l’adieu suprême Que le présent jette au passé qui fuit.
Minute fatale, insensible étape,
Rapide moment sitôt emporté,
Cet instant qui naît et qui nous échappe A fait faire un pas à l’Eternité !
Plus prompt que l’éclair ou l’oiseau qui vole, Ce temps qu’on dépense en vœux superflus, Ce temps qu’on gaspille en calcul frivole, Quand on va l’atteindre, il n’est déjà plus !
Un an vient de fuir, un autre commence . . . Penseurs érudits, raisonneurs subtils,
Vous qui disséquez la nature immense,
Ces ans qui s’en vont, dites, où vont-ils ? —
Us vont où s’en va tout ce qui s’effondre ;
Où vont nos destins à peine aperçus ;
Dans l’abîme abrupt où vont se confondre Avec nos bonheurs nos espoirs déçus ;
Us vont où s’en va la vaine fumée De tous nos projets de gloire et d’amour ;
Où va le géant, où va le pygmée,
L’arbre centenaire et la fleur d’un jour ;
Où vont nos sanglots et nos chants de fête, Où vont jeunes fronts et chefs tremblotants, Où va le zéphyr, où va la tempête,
Où vont nos hivers, où vont nos printemps !
Temps ! Eternité ! mystère insondable !
Tout courbe le front devant vos grandeurs. Problème effrayant, gouffre inabordable, Quel œil peut plonger dans vos profondeurs
Atomes sans nom perdus dans l’espace,
Nous roulons sans cesse en flots inconstants Seul le Créateur, devant qui tout passe, Immuable, plane au-dessus des temps .