Pélerinages aurevilliens
Un Barbeyste distingué, M. Laurentie, dans son ouvrage « Sur Barbey d'Aurevilly » écrit ces lignes : « Barbey d'Aurevilly appartient non à une province, mais à la France. Son influence littéraire qui, de son vivant, a peutêtre été moindre sur son petit pays que sur le grand, n'a pas plus de chance et en a même moins de s'accroître là qu'ailleurs. » Jugement excessif, injuste même, et que ne peuvent accepter les compatriotes du grand écrivain. A Mademoiselle Read, il écrivait : « Dans son pays, on n'est jamais prophète. L'est-on dans le cœur de ses amis ? » Celui qui signait : « Un Normand, plus fier d'être normand que français », s'il n'eut pas « chez lui de son vivant »,une réputation digne de son merveilleux talent, rencontra parfois tout de même une justice admirative, et à Cherbourg en particulier, il fut l'âme d'un petit cénacle où son immense valeur était reconnue.
Pendant quelques années après la mort de son père, Barbey d'Aurevilly louait pour les vacances une chambre chez le menuisier Vindard, en face de l'Hôtel Barbey, vendu à la famille Delisle.
Peu de temps avant la guerre de 1870, où il fit courageusement son devoir comme mobile, il prit l'habitude de venir pendant la belle saison à Valognes. Il y revenait écrit-il, « comme un chien à l'abreuvoir. •» La petite ville « son joli sépulchre blanc », l'attirait par tout le passé qu'elle lui rappelait. « Mes souvenirs d'adolescence la rem-
plissent jusqu'au bord comme les feuilles d'automne emplissent une urne brisée ouverte à tous les vents comme un tombeau ». « Diabie de domination, confiait-il à un autre correspondant, exercée sur moi par ce pays. Je ne l'aime plus comme les choses qui furent aimées, mais j'y reviens et je crois bien que je n'en guérirai jamais, car c'est une espèce de mal que le sentiment que j'ai pour lui. Cela ressemble à du désespoir. » Il aimait à se nommer « le canard sauvage de l'ouest, enfant des ciels gris et des rivières glauques ». Quand il arrivait à connaître « des neuvaines de pluie », l'ennui alors le gagnait « mais je deviens par trop mélancolique, lit-on dans une lettre à son jeune ami, Paul Bourget, et je ne veux pas continuer sur ce ton. C'est la solitude qui est la mère de cette chienne de mélancolie. Je m'apprends ici à vivre seul. Amère éducation que, cette année, j^ me suis terriblement donnée dans cette ville dont les pavés sont les tombes de mes premières folies de cœur et de mes souvenirs ». Ces moments de spleen étaient rares.
Il utilisait ses longues heures de loisir à écrire. Envoyez-moi, demande-t-il à son ami, Georges Landry, le Fredegonvien, des livres pour article, si vous en trouvez, et demandez chez Lévy si « les Femmes qui votent, et les femmes qui tuent » ont paru. Ce me sera une occasion à parler de Typhaine qui m'a tué d'ennui. Je veux offrir quelques fleurs à Dumas, le Saint Vincent de Paul des femmes imbéciles ».
Ces chroniques étaient sa grande occupation. Il voyait peu de monde à Valognes, la plupart de ceux qu'il avait connus dans sa jeunesse étant morts, Chaque année marquait son passage par de nouveaux deuils. « D'ailleurs, écrit-il le 7 Octobre 1880 â un correspondant, je suis d'une paresse de plume inouïe depuis que je suis ici et il m'aurait fallu un livre intéressant pour me tirer de mes rêveries qui sont accablantes dans ce chien de pays et qui
m'empêchent de travailler. Plusce pays devient désert, plus les personnes qui m'y plaisaient pour une raison ou pour une autre y manquent et s'en vont dans l'absence ou dans la mort, et plus ce pays m'absorbe et s'empare de toutes mes pensées Excepté Royer, dont le violon de velours est une évocation de plus du passé, je ne connais plus une âme ici. Mais toutes les âmes que j'ai connues s'y pressent et s'y accumulent autour de moi et c'est ainsi que l'invisible m'emplit le visible et donne un charme amer aux éternels paysages qui ne meurent pas et qui n'ont pas bougé depuis ma jeunesse. »
Après son dîner qui avait lieu le matin à 10 heures, il sortait. Comme on lui avait annoncé la venue possible de Mademoiselle Annette Coppée, la sœur du poète, son ami : « Si elle vient, répondit-il, qu'elle m'écrive d'avance pour me prévenir, car je suis un rôdeur et je suis souvent où l'on ne me croit pas dans ce pays dont 7e bats les quemins. »
Souvent il prenait une voiture ou le train pour aller à Saint-Sauveur, à Carteret, à Saint-Vaast, à Cherbourg. — Ne disait-il pas que, dans ce pays, la mer avait pour lui trois rivages !
Dans l'un de ses derniers voyages en 1 883, plusieurs fois par semaine il se rendait à Cherbourg. « Il remonte, dit M. Henry Bordeaux, dans son ouvrage sur « Barbey d'Aurevilly, le Walter Scott Normand », jusqu'à Cherbourg. On traverse dans cette presqu'île du Cotentin, de longs vallonnements boisés qui rappellent le Bocage Vendéen et qui expliquent les surprises et les retraites de la Chouannerie. Cherbourgque j'ai vue touteembellie sous un ciel bleu, pâle comme un visage triste qui se laisse aller à sourire, le retient à cause du voisinage de la mer pour qui il ressent des tendresses à la manière de Chateaubriand. Les environs, bois, grèves et collines ont un caractère qui lui plaît; on y découvre dans les flots arborescents des châteaux princiers, Martinvast, Nacqueville, Tourlaville. »
Quand Barbey d'Aurevilly arrivait de Valognes, par le train, très droit, malgré son grand âge, il portait toujours le costume qui le singularisait, qui le ridiculisait, pensaient nombre de ses contemporains. Tel un compagnon de d'Artagnan, perdu dans le monde moderne, il avait sa large culotte, sa redingote serrée à la taille, son jabot et ses manchettes de dentelle; sa grande limousine doublée Je velours nacarat. son haut et vaste chapeau. La limousine qui se porte si peu maintenant en Normandie, il l'a décrite quand il a dépeint le costume de maître Tainnebouy, Therbager. « Il était enveloppé dans sa limousine aux grandes raies rousses et blanches, espèce de manteau qui ressemble à un cotillon qu'on agraferait autour du cou. »
Il longeait le quai et arrivait d'ordinaire sur le coup de quatre heures à la librairie Le Rey.
Celle-ci était située presqu'en face du pont tournant, près du Café du Grand Balcon, où Gambetta prononça en 1875 son célèbre discours aux commis voyageurs, et où des milliers d'auditeurs l'avaient écouté et applaudi, enthousiasmés.
Les Le Rey ne ressemblaient aucunement à ces libraibres qu'il avait jugés si sévèrement. « Depuis longtemps, la librairie méconnaît les plus nobles conditions de son existence, écrivait-il. Intermédiaire entre ceux qui écrivent et ceux qui lisent, mais avant tout marchande comme son époque, elle ne tient compte que des profits à faire et elle ne se préoccupe plus du côté élevé de sa fonction et de l'influence très légitime qu'elle pourrait exercer sur l'esprit de son temps et sur son expression, la littérature. Ecouler des livres mauvais parce que le goût dépravé du public les demande ; travailler par là en sous œuvre à la corruption de la pensée, sans autre souci que de tirer monnaie de son commerce, voilà tout pour ces marchands d'opium en ballots, qui ont, à peu d'exceptions près, remplacé les grands libraires d'autrefois.... Franklin (qui par parenthèse était un libraire), disait souvent « que si les
fripons savaient le profit qu'il y a à être honnête, ils seraient honnêtes par friponnerie ». Ne peut-on pas modifier le mot de Franklin et dire aussi qu'en matière de librairie, si on savait ce que doivent rapporter le sens et la préoccupation littéraires, chaque librairie s'efforcerait d'être littéraire, par intérêt, bien entendu, de commerçant.
M. et Madame Le Rey étaient des libraires supérieurs, amis des hommes de lettres et des artistes qu'ils accueillaient de la manière la plus exquise. M. Le Rey avait d'ailleurs un frère, Frédéric, élève du Conservatoire de musique de Paris, très doué, très artiste.
A Valognes, Barbey d'Aurevilly avait comme ami Pouchin; à Cherbourg, M. et Mme Le Rey. Du premier, Charles Canivet nous parle dans ses souvenirs avec complaisance : « En ce temps là, dit-il, il existait à Valognes, un vieux libraire d'extérieur bizarre, du nom de Pouchin, demeurantrue Siquet, aujourd'hui rue Carnot ... En semaine, il lui arrivait de se présenter à l'hôtel Granval, accueilli par Barbey d'Aurevilly que sa conversation anecdotique et très meublée intéressait beaucoup et qui le retenait à déjeuner. Pouchin résistait pour la forme mais finissait par accepter et faisait très bonne figure au plat ».
Les Le Rey recevaient, plusieurs fois par semaine, quelques amis dont la réunion faisait figure de salon littéraire. La vedette de la société était sans conteste Barbey d'Aurevilly. La renommée, plus la gloire qu'il avait conquise à Paris par un labeur acharné, support précieux d'un talent hors pair, — certains murmuraient le mot de génie, - l'auréolait aux yeux de tous. Il n'était pas pour eux comme pour beucoup de leurs compatriotes, un original, quelqu'un qui écrit dans les journaux de Paris mais un illustre écrivain au style éblouissant, un critique écouté, un romancier puissant, le chantre de sa région, mélange de Burns et de Walter Scott.
Parmi les invitées habituelles de Madame Le Rey se trouvait une charmante jeune Cherbourgeoise que l'écrivain avait remarquée. Il lui demanda de lui permettre de lui dédier une chronique normande. 11 composa pour elle une jolie page : Les Oies de Pirou.
Plus que personne, Charles Canivet l'entourait d'une déférente admiration. Ecrivain au talent primesautier, gai, rieur, il n'appelait jamais Barbey d'Aurevilly que « Mon cher Maître » et avec une considération admirative que tous remarquaient.
Charles Canivet était alors rédacteur au Soleil où, sous le nom de Jean de Nivelle, il signait des chroniques appréciées. Il avait, entre autres ouvrages, écrit un roman parfumé de l'odeur du terroir, « Jean Dagoury », où se trouvait décrite avec un pittoresque fort curieux une chaudronnée, séance que réservaient, pendant la nuit, des campagnards, armés de chaudrons et de poêles, à un curé qui ne plaisait pas ou à un contemporain particulièrement antipathique.
Charles Canivet raconte dans ses souvenirs comment il fit connaissance du grand écrivain. « Quoique son compatriote, dit-il, je n'avais jamais vu Barbey d'Aurevilly lorsque le hasard me le ht rencontrer dans une maison arnie. Jusqu'alors nos relations s'étaient marquées surtout par quelques billets de sa belle et large écriture : il m'y remerciait, avec une gratitude exagérée, d'appréciations sur certains de ses livres, publiées en feuilleton dans un grand journal de Paris, lequel alors prospérait. Ce fut dans celte rencontre comme un lien immédiat entre nous, si voisins d'origine : d'où cette dédicace humoristique d'un de ses livres, « Une histoire sans nom » : Au Valognais Charles Canivet, l'autre Valognais, Jules Barbey d'Aurevilly.
« Plus tard nous nous retrouvâmes à Valognes, où je n'échappai pas non plus à la séduction de son esprit et au charme de sa conversation. C'est là, dans ce vieil Hôtel nobiliaire, que je le vis pour la dernière fois. Et certes il
paraissait destiné à vivre de longs jours encore, droit qu'il était comme un peuplier, bâti en Hercule et doué de ce bel appétit qui ne lui fit jamais défaut ».
A Barbey d'Aurevilly il fallait un auditoire. Quand il lui convenait, le maître étaitun causeur incomparable. Son style en donne une idée car il parlait comme il écrivait. Solennel, majestueux, il jouait avec les mots et avec les phrases, comme un jongleur avec ses balles. Chez le libraire Le Rey, il trouvait des hôtes dignes de l'écouter.
Pour lutter contre un outrage, non pas irréparable, des ans — il lui manquait quelques dents etilse trouvait exposé à siffler en parlant, — il portait dans le fond de son chapeau une petite glace. Grâce à elle, il pouvait s'étudier à vaincre le léger défaut de prononciation dont l'âge était la cause.
Nul parmi les contemporains de Barbey dAurevilly n'a parlé du conversationnisîe qu'il fut comme Octave Uzanne: « Le premier jour où le très serviable ami que fut toujours François Coppée me conduisit chez ce maîtregentilhomme normand, auquel il me présenta, me laissant en tète à tête avec cet être insolite que je désirais tant connaître, je fus sidéré par la haute stature morale de ce colosse et ébloui par les feux croisés de sa conversation. »
« Torrentueusement son verbe roulait de magnifiques pierreries qu'il livrait au courant de sa causerie avec l'inconscience de l'inépuisable trésor d'où elles surgissaient en éclats rutilants. Svelte, élancé, large d'épaules, le buste avantageux, montrant une fringante tournure de vieux diable mondain, je voyais en lui une sorte de Paganini issu des contes d'Hoffmann tel que lui, d'Aurevilly,avait décrit autrefois le célèbre virtuose du violon avec sa maigreur cuite au souffre, ses longs cheveux charbonnés, son nez en bec d'aigle, ses yeux en soupiraux d'enfer. »
« Ce qui surtout me frappa, c'était le caractère de ses lèvres, souples, mobiles, à la fois amères, sarcastiques et souriantes, des lèvres où se lisaient la bonté, l'ironie, le dédain, le dégoût prêts à se manifester selon le choc en
retour de ses prises de contact avec autrui. Ces lèvres encadraient une bouche non pas édentée, mais ébréchée, égueulée, aurait-il dit, comme la bouche d'un canon glorieux de ses services et qui aurait évacué de son âme toutes les formesde mitraille accumulées et sans cesse renouvelées dans sa t;argousse. — Ma bouche, Monsieur, semble me sourHer a l'oreille son ombre familière, ce fut une couleuvrine. un boutefeu contre la sottise, la lâcheté, le bas mufrlisme et la laideur de mes infirmes contemporains. »
« 11 portait la moustache cosmétiquée de noir, bafafrant son visage de pirate espagnol, fait pour vivre plutôt sur le pont d'une brigantine d'attaque que dans un salon littéraire. Il ne m'apparut point comme le vieux comédien extravagant, sanglé dans le justaucorps et enfoui dans la dentelle, sur lequel la malveillance de médiocres chroniqueurs se donna trop longtemps carrière, mais comme une évocation noblement expressive des anciens gentilshommes de vieille roche, tels ces durs à cuir, ces ralliés qui étaient revenus se battre en France auprès de l'empereur avant la Restauration. »
« Son geste, d'un charme impérieux et d'une distinction hautaine, était ample, mais plein de grâce et de mesure. Il mettait en relief des mains qui! avait très fines, très parlantes ou très chuchoteuses et qui en soulignant ses discours, révélaient une mimique spéciale, originale, à la fois calme et fougueuse, courtoise ou altière. Ses doigts ajoutaient comme une orchestration spirituelle et vouée aux sonates (selon son mot) de ses causeries. Je ne pouvais m'attendre à trouver en lui le beau et redoutable causeur professionnel et conventionnel dont le type m'est trop connu et qui s'applique à concentrer l'attention detous sur son verbiage et à tyranniser l'attention par le vide des pensées, la liberté des dialogues. »
« Je découvrais, au contraire, un merveilleux auditeur dont lesilence attentif était plein d'une indicible éloquence de physionomie et qui apportait autant de politesse et d'humour dans l'art de savoir écouter qu'il montrait d'im-
posante autorité dans la volonté de se faire entendre. Il représentait aussi l'esprit de causerie dans ce qu'il pouvait receler de plus exquis dans les cercles de la société polie d'autrefois. N'interrompant jamais son partenaire, bien qu'il excellât à l'aider dans son récit par un de ces tendres mots à explosion rapide qu'il lançait comme une grenade à main au moment tres opportun, afin de confirmer par un éclat appréciateur un jugement ou une opinion qu'il goûtait. Il ne me parut pas que je le voyais pour la première fois, mais plutôt que je le retrouvais tel que je l'avais conçu, l'ayant pratiqué intellectuellement et admiré en ses œuvres, en me hissant au sommet de cette spiritualité flamboyante dont je fus émerveillé dès mon entrée en littérature.
« G'étaitindiscutablement l'homme de ses écrits. Il l'était par le rythme du geste, par l'expression physique, parle choix remarquable des mots créés, par la belle harmonie orale de sa phrase non moins étonnamment construite que le style de ses œuvres. Je ne pouvais découvrir dans sa physionomie, son costume, ses attitudes, aucune de ces exagérations stupéfiantes pour le vulgaire, dont m'avaiton averti. Je devais être stupéfié, ahuri, désabusé.
« C'était assurément un personnage désuet, attardé dans une époque à laquelle il était étranger, un romantique tombé de la lune, en contravention, dans l'ordre établi d'une société nouvelle, non conformiste à nos usages, à notre basse blague, mais à mes regards, je l'avoue, il ne détonnait aucunement. Je trouvais le causeur tel qu'il devait exister dans les salons des grandes prêtresses littéraires tenant bureaux d'esprit au XVIIIe siècle ; tel aussi que devait être le prototype du genre Rivarol qui avait deviné que la parole remet l'esprit en sensation de s'exalter et qui laissa réputation d'avoir été un inégalable maître de la confabulation.
« J'aimerais pouvoir mettre en valeur l'abondance et la variété, la logique d'enchaînement, les formes, les rythmes et les couleurs lapidaires que je découvris dans mes pre-
miers entretiens avec cet extravagant conversationniste. Il sautait en selle, tel un écuyer acrobate, sur toutes les idées qui passaient avec une vitesse vertigineuse et il les chevauchait avec une maestria, un brio, un entrain souvent paradoxal, mais souvent endiablé. »
« Je comprenais que Baudelaire ait osé lui dire: « que ne vous engagez-vous chez l'artificier Ruggieri, vous dépassez en éclat tous les feux d'artifices imaginables ?»
« J'aime à citer, disait-il, cette opinion du Régent de France qui vécut en une heure où la causerie était véritablement un art qui comptait nombre de virtuoses et de dilettantes : « La seule chose qui vaille la peine de vivre, la sensation qui reste fraîche comme l'aurore quand tout est flétri de toutes les aurores auxquelles nous avons goûté, c'est la conversation d'un homme d'esprit qui sait causer. »
« Naguère, ajoutait le Maître, lorsque j'avais pour conteurs Maurice de Guérin ou Trébutien, je leur parlais à travers moi. J'avais coquetterie à faire un blanc d'épée en causerie, à tout éblouir et à tout aveugler. Je n'ai jamais retrouvé au même degré l'enivrante sensation de bien dire. Il me reste parfois cet agrément, l'étonnement et le silence de tout un salon en entendant cette chose étrange : une conversation lancée à bride abattue par dessus toutes les petites convenances du monde et les sautant les unes après les autres comme les chevaux brillants sautent sans rien heurter et sans rien briser. Mais bien que je me sente né pour la conversation, il devient bien rare que mes forces soient encore quadruplées par le désir de plaire. »
« Briller, piaffer, éblouir, il y réussissait parfaitement chez le libraire Le Rey ; mais sa verve se faisait parfois cruelle quand il s'adressait à tel auditeur dont le talent, le genre de vie ou le succès lui déplaisaient. »
Une des personnes les plus exquises de la réunion était Madame Henry Gréville. M"0 Alice Fleury, parisienne
d'origine, avait suivi en Russie son père professeur de Français. Mariée à un Monsieur Durand, elle s'était fixée à Gréville et ce pays qu'elle chérissait lui avait fourni son pseudonyme. En i883, elle venait de dépasser la quarantaine. Petite, Hne, modeste, elle était fort gracieuse et avait infiniment de charme. Elle était mère d'une grande fillette de i5 ans qui souvent l'accompagnait à Cherbourg. A cette époque, elle avait à son actif une dizaine de romans fort goûtés du public. Il était peu de réunions où Barbey d'Aureviily ne parlât des Bas Bleus et. dans la phrase, il mettait l'accent sur le mot d'un ton sarcastique et railleur. Elle souriait alors ou bien levait les yeux au ciel en haussant légèrement les épaules. Barbey d'Aurevilly ne lui pardonnait sans doute pas l'article qu'il avait écrit sur elle, contre elle, alors qu'il ne la connaissait pas. Il avait été cruel, c'est sûr, « C'est encore une femme, paraît il, que ce monsieur là. La mascarade des pseudonymes continue. Après M. Gustave Haller, voici M. Henry Gréville. Caractéristique des femmes de lettres dans une époque où elles se multiplient avec la plus épouvantable facilité. En attendant qu'elles soient hommes tout a fait par la tête, elles se font hommes par le nom, croyant sans doute comme Mahomet, ce singulier et terrible nominaliste, que nommer les choses, c'est les créer... Elle a écrit des romans qui se lisent et qui ont du succès. Elle a, je crois, et sauf erreur débuté dans la Revue des Deux-Mondes
« Madame Gréville est allée où elle a voulu, et elle s'est mise à écrire comme une femme qui s'est tue trop longtemps se met à parler sous l'impulsion d'une effroyable indigestion de paroles accumulées. Madame Henry Gréville s'est-elle tue longtemps ?A-t-elie entassé lentementdans sa tète l'avalanche de livres que voilà lâchée et dont les premiers tombent sur nous avec une grêlante rapidité. Est-elle jeune ? Je ne demande pas si elle est jolie. Les bas bleus n'ont pas de figure. Elles n'ont que des figures de rhétorique. Mais elle n'est peut-être pas encore cette horreur : un bas bleu. Je ne sais rien d'elle. Elle a pour moi le charme du mystère, si elle n'a pas le charme du silence.
Les journaux, ces efféminés qui ne demandent qu'à s'efféminer davantage, ont pris ses romans avec l'empressement qu'ils ont en général pour les œuvres de femmes et d'ailleurs, disons-le pour les excuser, ces romans avaient un accent étranger, une saveur de terroir lointain qui leur faisait une originalité dans un temps où il n'y en a plus, ni petite, ni grande. Cette tête que je crois très bien faite a été pétrie dans le monde moderne qui l'a déformée et appauvrie. Il l'a opérée du sentiment religieux, cet impie. Il lui a coupé cette fibre. Il a cassédans l'instrument mieux que la corde d'or, il a cassé la corde sacrée... Elle tripote des livres, écrivait-il en terminant. Pour un qu'on fait, on n'en meurt pas, mais pour plusieurs ? Mais pour beaucoup ? Diable, c'est grave. Elle fait de la copie. Elle va bleuir son bas lilas. Les roses vieillissent vite et vous savez comment on les appelle quand on ne les nomme plus des roses ; je ne voudrais pas effacer le nom que je donne encore à Henry Gréville et plus tard être obligé de l'appeler justement et insolemment un bas bleu, un bas bleu dans toute sa ridicule laideur ».
L'insolence, pour elle il l'avait conservée et cultivée. Peut-être dans son sentiment entrait-il un rien de jalousie — genus irritabile vatum — pour un confrère aux tirages considérables alors qu'il n'y avait de ses livres que des éditions peu nombreuses. La postérité met tout au point et si le nom d'Henry Gréville demeure (i), quel le différence entre son sort posthume et celui du grand écrivain dont le nom monte toujours avec plus d'éclat au zénith de la gloire littéraire.
Barbey d'Aurevilly bataillait souvent aussi avec le statuaire Levéel- Leurs caractères se ressemblaient en trop de points pour qu'ils pussent s'entendre en beaucoup de
(1) Cherbourg a donné le nom d'Henry Gréville à l'une de ses places, l'ancienne place de la Demi-Lune, à l'extrémité de la rue Gambetta et de la rue Emmanuel-Liais.
choses. De plus, Levéel avait un naturel autoritaire et foncièrement jaloux. Ceux qui ont connu ce grand artiste ne l'ont jamais oublié. Celui qu'à Cherbourg on vit chaque jour venir contempler son chef d'oeuvre, la statue de Napoléon, connaissait sa valeur et n'aurait pas permis qu'on parût la discuter. Il prétendait avoir retrouvé les lois de la statuaire équestre. Le hasard avait été à l'origine de son avenir. Son futur beau-père, le statuaire Feuchère, avait un jour rencontré à Bricquebec alors qu'enfant il dormait avec de la terre des statuettes. Il s'était intéressé à lui, l'avait pris comme élève et lui avait donné plus tard sa rlle en mariage.
Levéel avait espéré que sa belle statue de Jeanne d'Arc, celle d'Orléans, serait élevée à Rouen. Il eût été fier de la voir dans cette ville où son beau-père avait une « Jeanne d'Arc au bûcher ». Un conseiller municipal de Rouen le lui avait promis mais avait été empêché de tenir sa parole.
Dans les conversations de la librairie Le Rey, souvent la politique, cette grande diviseuse, allumait des discussions violentes. Avec toute son intransigeance, Levéel prenait parti Chacun connaissait l'histoire de la statue de Napoléon et cette indépendance qui avait frisé l'insolence. Son attitude l'avait empêché de recevoir la Croix de la Légion d'Honneur alors que tous pensaient qu'il aurait cette récompense.
L'empereur Napoléon III et l'impératrice, venus à Cherbourg, avaient demandé à voir la maquette de la statue de Napoléon. L'heure avait été fixée par l'empereur qui arriva avec l'impératrice au moment convenu. Levéel était absent. Sa femme consternée fit les honneurs de l'atelier. Avec beaucoup de bienveillance les souverains demandèrent à voir les dessins du Maître. Ils s'attardèrent plus qu'il n'était prévu et se retirèrent en félicitant la femme du statuaire sur le talent de son mari. Lors de l'inauguration de la statue, Levéel ne reçut pas la croix. Républicain sous l'empire il détesta la république quanJ
elle fut proclamée. Il n'en accepta pas moins d'elle la récompense que l'empereur ne lui avait pas accordée.
Un jour où il se trouvait chez les Le Rey avec les invités habituels, un artiste de grand talent, Félix Buhot, lui demanda pour son carnet d'autographes, un dessin de lui. Levéel refusa disant qu'il ne savait pas dessiner. Buhot lui fit remarquer que pour faire des œuvres comme les siennes, il était obligé de savoir le dessin. « Le dessin, lui répondit Levéel avec humeur, je le méprise ».
C'est lui qui découvrit à Cherbourg, Marcel Jacques, dans des conditions semblables à celles où l'avait connu son beau-père et il en fit — l'élève était patient — le grand artiste qu'il est devenu.
Félix Buhot, homme du monde exquis, écoutait plus qu'il ne parlait. L'artiste de qui les eaux-fortes ont pris de nos jours tant de valeur était un modeste, toujours heureux de faire plaisir et d'obliger. Valognais d'origine, il avait été l'élève à Paris, de Lecoq et de Pills. A ses débuts, il avait peint de délicates vues de Paris et n'était venu que plus tard à la pratique de l'eau-forte où il était passé maître. Certaines de ses œuvres sont célèbres : « la place Pigalle », « une matinée d'hiver Quai de l'Hôtel Dieu ». Plus encore qu'en France, il était apprécié en Angleterre où ses estampes étaient achetées à prix d'or. Ami de Barbey d'Aurevilly, il avait illustré Y Ensorcelée et une Vieille Maîtresse ; et il faut le dire, ce ne sont pas les meilleures de ses œuvres. Combien plus intéressants sont les vigoureux dessins qu'il a laissés de Valognes, si puissants, si pittoresques ; ceux dont Charles Canivet s'est servi pour illustrer une étude sur Barbey d'Aurevilly !
C'est à Cherbourg, que, dans les dernières années de sa vie, Barbey d'Aurevilly connut la terrible histoire des Ravallet. « Il voulut voir le lieu où s'est nouée l'intrigue du roman tragique, nous dit M. Henry Bordeaux, voilà qu'il s'éprend de l'effroyable drame d'amour dont Tourlaville en fut le théâtre. »
« Ce château de Tourlaville est à une lieue ou une lieue et demie du port. Son effet de surprise est foudroyant quand il apparaît au tournant d'un petit chemin rural jusque là enfoui dans la verdure. Il reflète, brouillée dans une pièce d'eau sur quoi se penchent des acacias, sa façade Renaissance, sa façade nord, à demi recouverte de jierre, avec ses toits allongés et ses tours dont une octogonale paraît s'avancer comme si elle désirait prendre la parole. Le parc lui compose un fond de lourds feuillages. L'autre façade plus ornementée donne sur les jardins. On y accède à la porte d'entrée par un pont jeté sur les douves; ou plutôt on n'y accède plus. La grille est aujourd'hui fermée aux pèlerins littéraires ». Quand, il y a quelques années, M. Henry Bordeaux écrivait son livre, la ville de Cherbourg n'avait pas encore en sa possession le château historique. C'est fait maintenant et c'est avec joie que tous ont appris que l'artiste cherbourgeois, Emile Dorrée venait d'être nommé conservateur du Musée.
Il est à regretter que Barbey d'Aurevilly n'ait pas connu le livre de Tancrède Martel sur Julien et Marguerite de Ravallet, documenté à souhait, illustré avec goût, évocant les vieilles demeures de Valognes et des environs de Cherbourg.
M. Henry Bordeaux continue : « La belle apparition au tournant du chemin dans son cadre de verdure et d'eau inviterait à la douceur de vivre ; et ces lieux sont habités par des ombres tragiques. » « J'y suis passé cette année, écrit Barbey d'Aurevilly dans Une Page d'Histoire, par un automne de larmes et je n'ai jamais vu, ni senti pareille mélancolie. Le château dont alors on réparait les ruines, que j'aurais laissé, moi, dans leur poésie de ruines, car on ne badigeonne pas avec la mort souvent plus belle que la vie. Ce château a les pieds dans un lac verdâtre que le soir plissait de mille plis. Deux cygnes nageaient sur ce lac où il n'y avait qu'eux, non pas à distance l'un de l'autre, mais pressés, tassés l'un contre l'autre, comme s'ils avaient été frère et sœur, frémissants sur cette eau frémissante. Ils
auraient fait penser aux deux âmes des derniers Ravallet, parties et revenues sous cette forme charmante, mais ils étaient trop blancs pour être l'âme du frère et de la sœur coupables. Pour le croire, il aurait fallu qu'ils fussent noirs et que leur superbe cou fût ensanglanté... »
La vie et la mort séparèrent les invités de la librairie Le Rey. Une Normande de grand âge mais de plus d'esprit encore qui eut la joie et la fierté d'assister à ces réunions nous en a retracé, en fouillant dans ses souvenirs, la physionomie, regrettant que sa mémoire ne fût pas plus riche en détails. Ce fut pour elle un des enchantements de Cherbourg où elle vécut plusieurs années et quand elle pense aux heures de sa jeunesse, elle revoit toujours le Connétable des lettres, le Walter Scott qui l'étonnait par ses costumes, l'éblouissait par sa conversation et l'effrayait par ses passe d'armes avec le statuaire Levéel.
Puissent ces lignes sur Barbey d'Aurevilly être agréables à ceux qui aiment leur Cherbourg et le grand écrivain Normand, une des gloires les plus authentiques du bout de la Manche.
Jean BARNEVILLE
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