‹ Pèlerinages d'outre merChapitre 10 sur 14 · PELERINAGE AU TOMBEAU DE SAINT BENOIT · texte numérisé non relu

PELERINAGE AU TOMBEAU DE SAINT BENOIT

Le chemin de fer arrête à San Germano, tout au pied du Mont-Cassin. Il est trop tard, et nous sommes trop fatigués pour gravir à pieds les cinq kilomètres et demi de la montée assez raide qui conduit au monastère. Il reste juste assez de crépuscule pour nous permettre de jeter un coup d'œil sur les ruines de la jadis fameuse cité appelée par Strabon, à raison de sa distance, " la dernière des cités latines," latinarum ult inia.

Elle remonte à lantiquité la plus reculée, puisque les Sabins et les Etrusques, qui la possédèrent successi-

vement, l'avaient nommée Casca, d'un mot qui, paraitil, signifie ancienne. Les Romains la prirent aux Sanmites, l'an 341 avant Jésus-Christ, et lui donnèrent le nom de Casinum. Casinum occupait un site enchanteur, le long de la voie latine, qu'on retrouve à Pompéi, et dont on voit encore ici de larges pierres sillonnées par la roue des chariots romains. La ville était adossée à des collines couvertes d'oliviers, dont Macrobe a vanté l'huile succulente. Les plus opulents citoyens de Rome s'}' étaient construit des villas : on y voit encore les ruines de celle que Yarron s'était ménagée sur le Yinius, à l'endroit appelé aujourd'hui Monticelli, et dont il nous a laissé dans ses écrits une description détaillée- Mais le monument le plus célèbre de la vieille cité, et qui atteste le mieux sa grandeur passée, est l'amphithéâtre ou Colisée, qu'une matrone romaine, Ummidia Quadratilla, lit ériger à ses frais pour le divertissement du peuple de Casinum. Une arène, des combats, du sang, voilà le legs touchant d'une dame romaine aux pauvres de son quartier, voilà le suprême effort dt la charité païenne.

Cet amphithéâtre, moins vaste (|ue ceux de Rome, de Vérone et de Pompéi, n'en a pas moins 792 pieds de circonférence ; les murs en sont ornés d'une espèce de mosaïque, et l'on voit encore quelques restes des conduits par lesquels l'eau du Vinius venait inonder l'arène pour les combats navals. Quel magnifique asile madame Ummidia Quadratilla aurait pu faire bâtir avec son argent pour abriter et soulager les malheureux ! Mais c'était plus amusant de les voir mourir sous la dent des bétes féroces, et le peuple voulait avoir seule-

ment du pain, avec des jeux sanglants comme dessert ; panetn et circenses !

Mais bientôt la scène va changer. A la loi de l'homicide va succéder ladouceur du joug évangélique. Saint Pierre lui-même, si l'on en croit la tradition, viendra faire des prosélytes parmi ces patriciens en villégiature et les légions d'esclaves qui n'existent que pour leur plaisir. Il recueillera ainsi les prémices de cette Eglise de Rome dont il est la pierre fondamentale, et qui doit un jour se proclamer bienheureuse d'avoir été " empourprée de son sang." Il amènera avec lui de Galilée l'évangéliste saint Marc, qu'il établira évêque à Atina, à quelques pas de la superbe Casinum, pour la surveiller avec une sainte jalousie, et y affermir le domaine du Divin Maître. Puis, au 5e siècle, les barbares sous Genséric détruiront de fond en comble la cité des Romains, et saint Benoit, devant y continuer l'œuvre du chef des apôtres, trouvera à son arrivée, en 529, une partie du peuple retombée dans l'ignorance crasse de l'idolâtrie.

L'abbaye du Mont-Cas.sin est située dans l'ancien royaume des Deux-Siciles, à peu près à mi-chemin entre Rome et Naples. Elle se dresse majestueusement au sommet d'un mont calcaire de forme conique qui se relie aux Appennins des Abruzzes, et se trouve quasi isolée entre le Latiiiin et cette Oampagna Félix ou Campagne Heureuse tant chantée par les Romains.

L'origine de l'abbaye remonte au Vie siècle, puisque .saint Benoit, le Patriarche des Moines d'Occident» vint la fonder en 529. Je ne parlerai pas ici de la vie

antérieure de l'illustre saint, ni des circonstances qui déterminèrent son départ de Subiaco. J'espère pouvoir, dans une future causerie, combler cette lacune, en racontant le pèlerinage que j'ai eu le bonheur de faire, dans la semaine de Pâques, au berceau même de la famille Bénédictine, Il me suffit de rappeler que, obéissant à l'inspiration du ciel, saint Benoit quitta Subiaco et qu'il vint au Mont-Cassin sous la conduite de deux anges, accompagné de ces deux disciples bien-aimés Maur et Placide, et suivi de trois corbeaux qui recevaient leur nourriture de sa propre main.

La montagne était alors couronnée d'une de ces antiques constructions en grosses pierres cubiques, superposées sans ciment, et connues sous le nom de Cyclopéennes ou j^élasgiques. Ces murs, dont il reste encore d'imposants vestiges, surtout dans le jardin de Sainte- Agathe, formaient VArx, ou la citadelle de Casinum située au pied de la montagne. Au centre de la citadelle se trouvait un temple fameux dédié à Apollon, et bien que la chose nous paraisse incroyable, 500 ans après la mort de Jésus-Christ, deux siècles après la conversion de Constantin, quasi à la porte de Rome, l'idolâtrie régnait encore sur ces hauteurs. Janus, Vénus et Apollon avaient encore sur le Mont-Cassin des bois sacrés, des i loles et des adorateurs aveugles.

Saint Benoit, tout entier à sa mission providentielle, S-^ mit à l'œuvre sur le champ. Aidé de ses disciples, il p.êcha la foi au peuple ignorant de Casinum et le conv.rtit à la vraie foi. La statue d'Apollon fut abattue, et le temple du faux dieu, qui occupait l'emplacement de la basilique actuelle, fut converti en une église dédiée

au saint précurseur Jean-Baptiste. C'est à ce travail apostolique que fait allusion l'illustre Dante, quand il fait dire à saint Benoit au Chant XXI du Paradis :

" Ce mont au flanc duquel est bâti Casinum fut habité à son sommet par un peuple trompé et mal disposé. C'est moi qui, le premier, ai porté en ce lieu le nom de celui qui fait luire sur la terre la sublime vérité. La sfrâce souveraine dont il m'a aidé à retiré les villes environnantes du culte impie qui séduisit le monde.'

De nombreux disciples, dont un des plus illustres fut Cassiodore, secrétaire du roi des Ostrogoths, accoururent de toutes parts se ranger sous la houlette du vénéré Patriarche. Il leur composa une règle capable de les conduire à la perfection : le travail manuel, le chant et la lecture leur sont prescrits : triple précepte qui contient en germe la future grandeur de l'Ordre, et les immortels bienfaits qu'il devait conférer à la société. Saint Benoit passa le reste de sa vie a donner à ses enfants l'exemple de toutes les vertus, et lorsqu'il s'endormit dans le Seigneur, en l'an de grâce 543, on l'enterra à côté de sa sœur sainte Scholastique, à l'endroit même où se dressait jadis la statue d'Apollon renversée par son zèle. C'est là que le frère et la s(eur, si dignes l'un de l'autre, dorment encore de leur glorieux sommeil en attendant le triomphe de la résurrection.

Saint Benoit, avant de mourir, avait eu la consolation de voir son ordre déjà répandu au loin, puisque saint Placide l'établit en Sicile en 537, et saint Maur en France, en 543. Il pouvait donc s'endormir en paix^ puisqu'il avait élevé un boulevard contre la barbarie des siècles suivants, et créé des foyers de lumière et de

vérité pour éclairer riiiimanité et confondre les noirs desseins du prince des ténèbres et de l'erreur.

Dès le principe, l'abbaye du Mont-Cassin fut richement dotée. Outre la montagne sur laquelle s'élève le monastère, et que le patricien Tertullus donna à saint Benoit, en même temps que son fils Placide, l'abbaye devait aussi une villa à A(iuinum à la générosité de Gordien, père de saint Grégoire-le-Grand. Mais cette prospérité excita la jalousie du monde, et la citadelle de Dieu, placée au sommet de cette montagne sainte par le vaillant capitaine de cette milice monastique, devait soutenir la première les assauts de l'enfer, et lutter dans la longue suite des siècles contre les forces alliées de la barbarie et de l'impiété.

Saint Benoit était allé recevoir sa récompense au ciel vers le milieu du sixième siècle. Ce siècle ne touchait pas encore à son terme, que déjà s'accomplissait la ruine de son monastère qu'il avait prédite avant de mourir. Les Lombards s'emparèrent le l'abbaye, la saccagèrent et saint Bonitus, quatrième successeur de saint Benoit, mourut lapidé. Les religieux fugitifs, retirés à Rome sous le pape Pelage II, fondèrent à St-Jean de Latran ce monastère fameux d'où sortirent tant d'illustres j^ersonnages.

L'Abbaj-e du ]\Iont-Cassin ne se releva de ses ruines que 130 années plus tard, et le Pape Zacharie tit luimême la consécration de la basilique restaurée. C'est à l'abbé saint Pétronace de Brescia qu'était due cette résurrection. Aussi son gouvernement fut-il fertile en vocations monastiipies. Le Patriarche Benoit, du haut

du ciel, bénissait et fécondait le zèle de son successeur. Les rois même et les princes accouraient au Mont- Cassin pour y recevoir l'habit monastique des mains de saint Pétronace. Ce furent en 747, Carloman, roi d'Austrasie, iils de Charles Martel et oncle de Charlemagne ; en 749, Rachisius, roi des Lombards. — Pétronace chargea le premier de garder les troupeaux, et nomma le second cuisinier ! C'est aussi durant cette période que les lettres fleurirent autour du tombeau de saint Benoit- Ne citons que les hymnes sacrées de Paul-le-Diacre, à qui l'on doit l'hymne de la fête de saint Jean-Baptiste, Ut queartt Iaxis, type et fondement de la gamme musicale.

Au IXe siècle, l'enfer déchaîna contre l'œuvre de saint Benoît une seconde tempête. Les Sarrasins, qui tant de fois firent trembler l'Europe, ravageaient alors les côtes de l'Italie méridionale. Après être venus, à quatre reprises, voler au couvent les richesses dues à la munificence des Pépin le Bref, des Charlemagne et des Louis-le-Bon,ils as.saillirent denuit le monastère de Saint Sauveur, situé au pied du mont, en massacrant l'abbé saint Berthaire avec ses religieux, et ravagèrent plus tard de fond en comble l'abbaye du Mont-Cassin.

Je n'en finirais plus si je voulais tracer le tabletiu des alternatives de malheur et de prospérité (|ui émaillent l'histoire de ce glorieux monastère. Qu'il me suffise de faire passer sous vos yeux la procession d'illustres personnages dont la noblesse, le génie et la sainteté ont laissé un nom dans ses annales immortelles^ et esquisser à vol d'oiseau, les grands événements que l'histoire a buriné sur le roc inéljranlable que saint Benoit à choisi pour le lieu de son repos.

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Et voici d'abord le saint empereur d'Allemagne, Henri II, qui vient demandera saint Benoit sa guérison, et qui, plein de reconnaissance pour le miracle obtenu, n'est empêché que par la mort de revêtir l'habit monastique. La même année, saint Odilon, abbé de Cluny, visite le Mont-Cassin, et dans l'ivresse de sa joie, il donne à l'abbé le titre <VAhhé des abbés, confirmé plus tard par le pape Pascal II. Puis vient le règne de l'abbé Désiré ; tout renait, tout refleurit au monastère : la sainteté, les lettres, les sciences, les beaux arts, l'architecture.

En présence de saint Pierre Damien et de l'archidiacre Hildebrand, le pape Alexandre II vient consacrer l'église magnifiquement restaurée, et ornée par des sculpteurs et des artistes venus de toutes les parties de l'Italie, et même de Constantinople. Autour de la grande fig-ure d'Alfanus, le chef de cette école célèbre, vient se grouper toute une phalange d'illustres écrivains : c'est l'élégant Oderisius, le savant Pandolfe, Aimé, l'historien des normands, Léon d'Ostie, Constantin l'Africain, un des hommes les plus doctes de son temps, fondateur de la célèbre école de médecine de Salerne, et qui compte parmi ses disciples Jean de Gaëte, plus tard pape sous le nom de Gélase. C'est encore sous l'administration de saint Désiré, que l'on voit arriver au Mont-Cassin, la mère du trop fameux Henri IV d'Allemagne, l'impératrice Agnès, qui passe six mois à prier au tombeau de saint Benoit ; puis Robert Guiscard, qui à chacune des victoires qu'il remporte, grâce à la protection de saint Benoit, envoie un don royal au monastère ; et enfin le grand pape Grégoire VII, qui meurt pour la justice à Salerne. Toutes

les qualités réunies de saint Désiré le désignaient à l'avance comme successeur de son saint protecteur Grégoire, mais sa modestie le fit résister durant une année à l'offre de la tiare, qu'il ne porta ensuite qu'un an sous le nom de Victor III.

Puis un voile de tristesse assombrit l'histoire du Mont-Cassin. Roger, premier roi de Sicile, vient réparer, aux dépens du monastère, les brèches faites à son tréser par sa guerre impie contre le pape Inocent II, et Guillaume le Mauvais enchérit sur tant de sacrilèges en s'établissant dans l'abbaye, après en avoir expulsé les moines. Le XlIIe siècle ne fut pas plus heureux : Frédéric II d'Alleinagne, remplit le monastère de soldats. Ce fut alors que l'Ange de l'Ecole, saint Thomas d'Aquin, âgé seulement de 15 ans, dut abandonner le noviciat de l'Albaneta, où, consacré à saint Benoit par ses parents il étudiait depuis neuf ans la grammaire, les sciences, la philosophie.

Je passe sous silence le saccage du monastère par Louis de Hongrie, avec ses terribles bandes, " ennemies de Dieu et de sa Miséricorde," et le tremblement C.e terre de 1349, qui fit un amas de ruines de l'abbaye de saint Désiré. Après ce désastre, les moines réduits à habiter dans de misérables cabanes, furent blâmés par Boccace de l'état déplorable dans lequel se trouvait leur bibliothèque ! Au XVe siècle le royaume de Naples fut déchiré par des guerres cruelles, et le Mont-Cassin, encore une fois restauré, pris et repris, fut tour à tour occupé comme forteresse par les Angevins, les Aragonais, les Français et les Espagnols.

Ainsi pendant mille années d'existence, la célèbre aljbaye avait eu à peine quelques jours de calme. Et pourtant, c'est au milieu de cette tourmente que la fainille de saint Benoit avait à remplir sa mission providentielle, en sauvant des mains des barbares les trésors de ranti(jinté pour les transmettre au monde moderne. Cette noble mission, qui oserait l'accuser de ne l'avoir pas noblement accomplie ?

Terminons cette longue et émouvante histoire par le récit du dernier pillage du Mont-Cassin. C'est aux républicains français de '89, c'est aux sarrasins du 18e siècle, qu'était réservé le triste honneur de porter le dernier coup à l'œuvre de saint Benoit, en attendant le brigandage plus raffiné du gouvernement de Victor- Emmanuel, lequel s'est contenté de convertir en rentes de l'Etat les biens du monastère, de déclarer l'abbaye monument national, en un mot "de faire aux moines en les croquant beaucoup d'honneur. "

Après avoir imposé une première rançon exorbitante et fait main basse complète sur les trésors de l'église, nos pères de la glorieuse république voulurent prélever un dernier butin qui n'existait plus. Les moines effrayés s'enfuirent dans la montagne, trois seulement eurent le courage de rester a leur poste. Ce furent le vénérable Jean Baptiste de Federici, le maître des novices, et le jeune Henri Gattola, parent du fameux historien du Mont-Cassin. Les républicains envahirent l'abbaye à main armée. En vain le moine Federici les conjure-t-il d'épargner les trésors historiques, en vain le jeune Gattola, agenouillé devant la porte de VArclnviuiii, les supplie-t-il de respecter ce sanctuaire de la science

qui compte 14 siècles d'existence. Un coup de sabre retend par terre baigné dans son sang. Les adorateurs de la déesse Raison déchirent les tableaux, les livres et les manuscrits, ces ignobles Vandales s'en servent pour faire la nuit leur infernale cuisine ; puis ivres et repus, ils poussent le sacrilège jusqu'à se revêtir des ornements sacrés et à simuler par les cloîtres une procession de moines.

Il est 5 heures et demie du matin. La pleine lune éclaire nos pas. En route, vaillants pèlerins, et courage ! car " ici il vous faut monter, si votre jambe est bonne," comme dit la muse populaire. A peu près une lieue et demie de zigzags par la route pierreuse tracée en 1590 par l'abbé Ruscelli d'Aragon, et vous atteindrez le terme de votre pèlerinage. Vous êtes à jeun, l'air de février est vif à cette heure matinale, et la montée vous épuise : mais vous allez vous remettre de tout cela en disant la messe au tombeau de saint Benoit. Puis, quelle vue charmante se découvre à mesure que vous vous élevez, et que la lune pâlissant fait place à la plus ravissante aurore ! Que d'imposants et touchants souvenirs tout le long du chemin, pour servir de points de méditation. Vous atteignez d'abord les ruines bien conservées d'un château féodal. C'est la Rocca Jamda, ainsi appelée du temple de Janus qui en occupait jadis le site. Cette forteresse fut deux fois assiégée par Frédéric II, et servit de

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j)rison à l'antipape PUirtlino. Puis vous rencontrez une suite de chapelles qui rappellent de pieux souvenirs. La première qui se présente est celle de saint Maur. Ici, diton, saint Benoit dit adieu à son cher disciple allant en France pour y fonder l'ordre naissant. Un second oratoire porte le nom de sainte Scholastique, et un troisième celui de sainte Croix. C'est dans cette dernière qu'une large pierre, servant de base à une statue de saint Benoit, porte l'emprunte d'une jambe de mulet. On raconte que la mule (jui portait le saint lit en cet endroit une chute dont celui-ci ne ressentit aucun mal, et y laissa la marque de son pied en souvenir du fait. Entre la troisième chapelle et la dernière, on voit se dresser sur le bord du chemin une suite de croix. La première, érigée au sommet d'un rocher par un pieux Anglais, porte cette inscription en langue italienne : 0 notre Père qui êtes aux deux, associez-nous V Angleterre dans l'unité de la foi ! L'abbé Tosti, qui dicta cette prière, désirait de son cœur d'apôtre le retour à la vraie foi des fils d'Albion déjà évangelisés par les fils de saint Benoit. On sait, en effet, que saint Augustin, moine de S. Andréa délia Valle à Rome, envoyé en Angleterre avec quelque compagnons par saint Grégoire-le-Orand y répandit le christianisme et devint plus tard archevêque de Canterbury. La troisième croix (^ui se dresse au beau milieu de la route, rappelle un des plus touchants souvenirs de la vie de saint Benoit.

Le paganisme régnait encore sur ces hauteurs, quand le grand Patriarche y vint pour la première fois. A la vue du temple de l'impure Vénus qui couronnait la petite colline voisine, le saint mit les deux genoux en

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terre pour réclamer de Dieu l'extirpation de l'erreur. Quand il se releva, la forme de ses genoux était profondément empreinte dans le rocher. Sa prière avait été entendue, le miracle en faisait foi. Les profanes demeures des prêtresses de Vénus se changèrent en cellules qui retentirent des louanges de Dieu.

De la terrasse où s'élève la quatrième croix, l'on jouit d'un coup d'œil saisissant de l'extérieur de l'abbaye, avec sa rangée imposante de hautes murailles. Puis on salue en passant la dernière chapelle, dédiée à sainte Agathe contre les tremblements de terre, on traverse une avenue d'acacias, et l'on arrive bientôt à la porte du monastère.

A peine l'a-t-on franchie qu'on se trouve sous une voûte basse et obscure, où l'on est d'abord tenté d'éprouver un sentiment de désenchantement. Mais cela ne dure pas ; car voici d'abord la tourelle habitée par saint Benoit. Elle remonte aux temps romains, et elle est pleine de souvenirs du saint Patriarche, comme nous le verrons ensuite. D'ailleurs, lisez-en l'inscription latine, et reprenez votre sang-froid, car vous n'entrez pas en prison. L'inscription nous dit : Ne sois pas étonné, étranger, de voir cette voûte grossière, basse et étroite. La sainteté de notre illustre Père Va rendue auguste. Avance donc et sois le bienvenu. Autour de l'arc d'un oratoire où se trouve une statue de saint Benoit d'une majestueuse sévérité, on lit quatre vers latins qui rappellent quatre grands miracles du saint accomplis en cet endroit : la résurrection d'un enfant ; l'empreinte du coude de saint Bjnoit sur le rocher; la chute sans rap-

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ture d'un vase plein d'huile pour confondre l'avarice de son cellerier, et la trouvaille providentielle de deux cents sacs de farine devant la porte du monastère.

C'est ici que le portier, le Frère Boniface, un allemand, nous accueille et nous conduit à la basilique pour y célébrer la sainte messe. A peine sonnnes-nous dans la sacristie, que le jeune Père de la Tille vient nous trouver. Il embrasse cordialement mon compagnon, une vieille connaissance, et un vrai Bénédictin par sa science profonde des lettres et de la linguistique. Cet excellent Père est le neveu d'un cardinal français du même nom, et descendant direct du gouverneur qui garda le Manque de Fer, de mystérieuse mémoire.

Comme le Révérendissime Père Abbé célèbre en ce moment la sainte'^messe au maître-autel de la basilique je descends à l'égiise souterraine pour offrir les saints mystères à l'autel (pii est inmiédiatement sous celui de l'église supérieure. C'est entre ces deux autels que reposent les restes glorieux de saint Benoit et de sainte Scholasti(|[ue, son angélique sœur. A cinq reprises différentes, on lit Vin vent ion des précieuses reliques, et on en constata l'identité. L'abbé Angelo délia Noce, sous qui on fît la dernière invention en 1659, s'écria à cette occasion : C'est maintenant, Seigneur, que vous laisserez aller en paix votre serviteur, puisque mes yeu,x ont vu le très saint Patriarche Benoit, gloire de l'Italie, désir de la France. C'est ce même abbé qui fit graver sur une cartouche de marbre noir cette touchante épitaphe en latin :

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Benoit et Scholastique,

nés sur la terre dun seul ex\r aniement,

Unis d'un même amour a Dieu dans le ciel,

Reposent ici dans un même tombeau,

Qui garde pour l'éternité leur dépouille mortelle.

L'autel de la crypte jouit des mêmes privilèges que l'autel supérieur. C'est ici que l'auteur infortuné de la Jérusalem délivrée, l'illustre Tasse, vint à deux reprises demander à Dieu la paix qu'il ne pouvait obtenir des hommes. Je ne suis guère poëte, hélas ! et Dieu me préserve des mélancolies du malheureux chantre de Tancrède ! Mais la paix ! qui ne la désire ? qui ne donnerait tout ce qu'il a afin de l'obtenir pour les siens et pour lui-même ? C'est donc la paix des " hommes de bonne volonté " que j'ai demandée à Dieu par les mérites de ses grands serviteurs Benoit et Scholastique, la paix pour les vivants: dona nohis pacem ; la paix pour les morts .' locuin refrigerii, lucis et pacis.

En remontant de la crypte dans la nef supérieure, quelle richesse, quelle magnificence vient s'offrir aux regards! C'est bien ici la. basiliqitp, on maison royale, et on a réuni pour la demeure du Roi des rois tout ce que la nature et l'art peuvent donner de plus précieux.

A la vue de ce riche sanctuaire, de cet ensemble de colonnes, de marbres, de dorures et de tableaux répandus à profusion, on est tout étonné de trouver tant de merveilles au sommet d'une montagne. La main des peintres et des sculpteurs les plus renommés à dessiné en traits impérissables toutes les grandes lignes de l'his-

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UÀrc bénédictine, tous les miracles du saint Patriarche et de sa lignée spirituelle, toutes les figures les plus illustres de son iuunortelle famille.

Les vingt Papes de l'ordre bénédictin sont là, plusieurs couronnés de l'auréole de la sainteté. Puis les saints fondateurs des diverses réformes et congrégations bénédictines : saint Romuald, fondateur des Camaldules ; saint Robert, des Cisterciens ; saint Sylvestre, des Silvestrins; le Bienheureux Bernard Tolomei, des Olivetains, saint Guillaume, des Virginiens ; saint Pierre del Morrone (le Pape Célestin V), fondateur des Célestins, et saint Jean Gualbert, de Vallombreuse. — A cette galerie de saints, il faut ajouter les ligures des dix Docteurs de l'Ordre de saint Benoit qui ont plus particulièrement célébré les gloires de Marie, et dont les plus renommés sont saint Ildefonse, saint Anselme, saint Pierre Damien et saint Bernard, tous quatre Docteurs de l'Eglise.

Huit belles chapelles, quatre de chaque côté, correspondent aux arches de la nef principale. Les autels, les bases, les colonnes, les pavés et les balustrades sont riches en incrustations et en mosaïques, et les marbres les plus rares y brillent à profusion. — Ces chapelles sont dédiées aux divers saints du Mont-Cassin, car les tîls de saint Benoit, sans quitter le monastère, n'avait que l'embarras du choix pour se choisir des patrons au ciel. Mais toutes ces richesses pâlissent devant celles du sanctuaire, avec ses fresques incomparables, ses stalles aux mille dessins plus délicats et plus artistiques les uns que les autres, avec son maître-autel attribué au

crayon de Michel-Ange, et orné des plus riches décorations. Trois gradins en albâtre surmontés de deux autres, dont le premier est incrusté d'améthystes, et le second, sculpté à jour et revêtu de blanc et noir antique, soutiennent le tombeau de l'autel. Le devant de cet autel était recouvert jadis d'une table d'argent ciselée avec art, mais les Républicains Français en ont fait des écus, de sorte qu'il ne faut plus en parler. La partie postérieure de l'autel, qui fait face au peuple, (car la plupart des maîtres-autels en Italie, étant placés à l'entrée du sanctuaire, sont visibles dans tout leur pourtour, et le célébrant a ainsi le visage tourné vers les fidèles), est entourée d'une rangée de treize lampes toujours allumées en honneur de saint Benoit et de sainte Scholastique C'est ici la partie la plus riche de l'autel ; on y remarque surtout des mosaïques formées de vert antique, de lapis lazzidi, de mère-de-perle, et de brocatelle d'Espagne. A droite du maître-autel se dresse le mausolée superbe do Pierre de Medicis, fils de Laurent-le-Magnifique, et frère de Léon X, qui fuyant l'armée victorieuse de Gonzalve de Cordoue, se noya à peu de distance du Mont-Cassin dans les eaux du Garigliano.

Pendant que je m'extasie devant tant de merveilles le son d'une clochette attire soudain mon attention. Je me détourne, et je vois passer près de moi un Père Bénédictin portant la Sainte Eucharistie depuis l'autel du Saint Sacrement jusqu'au maître-autel, où elle doit rester exposée toute cette journée. Le thuriféraire qui porte l'encensoir fumant, le servant qui tient Voinhrellino, et les deux acolytes avec leurs flambear;X brûlants, marchent avec tant de recueillement, leur maiiitien

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est si modeste, leurs jeuues figures si angéliques, qu'un dirait des anges de marbre descendus de leurs niches pour faire escorte au Dieu trois fois Saint, ou bien une des fresques ravissantes de la voûte soudainement animée de vie et de mouvement. Puis, tout-à-coup, la vuix tendre et forte à la fois de l'orgue magistral, chef-d'ceuvre de Catarinozzi de Subiaco, et une des merveilles de l'Europe, fait entendre ses accents religieux. C'est le signal de l'entrée des Séminaristes, grands et petits, du diocèse du Mont-Cassin, qui se rendent processionnellement au chœur. Revêtus de leurs soutanes, et de leurs cottas ou surplis, les jeunes clercs de plus de douze ans, qui ont déjà reçu la tonsure, ressemblent à des prêtres en miniature, et ils en ont déjà la gravité. Derrière eux s'avancent les moines portant la tunique et le scapulaire noirs, et l'habit de chœur aux larges manches de même couleui*. C'est le Révérendissime Père Abbé qui ferme hi marche. Il est revêtu pontiticalement du rochet, de la mosette et il porte la cioix pectorale, car il gouverne tout le diocèse du Mont-Cassin qui compte 100,000 âmes, et il a tous les pouvoirs d'un Evêque, moins celui de conférer les ordres sacrés, de faire les saintes huiles et de consacrer les églises. L'abbé actuel, le Révérendissime Monseigneur Dom Nicolas IV d'Orgeraont, deux cent onzième successeur de saint Benoit, descend d'une noble famille française fixée à Naphvs depuis des siècles.

Autrefois les Abbés du Mont-Cassin jouissaient de privilèges considérables, car les Pa})es et les Empereurs s'étaient plu à les combler d'honneurs. Charlemague les fit chanceliers di' l'EnqMre ; les rois de Naples, pre-

miers barons du Royaume, et Urbain V leur donna dans les Conciles la préséance sur tous les autres Abbés.

Monseigneur étant rendu à son trône pontifical, on entonne la grand'messe de ce ton solennel qui caractérise le chant bénédictin. Aujourd'hui, d'ailleurs, on ne célèbre pas une fête ordinaire : on s'acquitte d'un vœu fait vers la fin du siècle dernier, en action de grâces d'une délivrance miraculeuse. Le tonnerre, durant un orage terrible, tomba dix-sept fois sur le monastère sans y faire aucun dégât, et les moines, par reconnaissance, instituèrent à perpétuité cette solennité avec exposition du Très Saint Sacrement.

La sacristie de la Basilique est tellement ornée de fresques, de stucs et de sculptures, sans compter les buffets ciselés et incrustés de marbres rares, qu'elle ferait à elle seule une chapelle somptueuse. Le trésor, outre une parcelle considérable de la vraie croix et d'autres reliques précieuses, contient le poids du 'pain que la règle bénédictine accorde par jour à chaque religieux. Il pèse un peu plus de deux livres ; c'est le seul objet qui reste de saint Benoit. Je me trompe, il reste encore la tourelle qu'il a habitée, avec les mille souvenirs qu'il y a laissés de sa vie toute céleste.

Rendons-nous avec une crainte religieuse à ce sanctuaire du Patriarche, dont l'exemple et l'intercession ont engendré une famille qui compte ]4 siècles d'une existence aussi glorieuse qu'édifiante et utile.

En 1880, à l'occasion du quatorze centième anniversaire de la naissance de saint Benoit, on célébra avec une solennité incomparable le retour plus de mille fois séculaire de cette date mémorable. C'est alors qu'on

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restaura les murs vénérables de la tourelle de saint Benoit. Des moines expulsés d'Allemagne par les lois de Mai, tracèrent en fresques à ranticjue, et d'une perfection surprenante, les grandes scènes de la vie de saint Benoit. Sous la bure sévère du relig-ieux, ils cachaient des âmes d'artiste. La princesse royale de Prusse, visitant un jour ces chefs-d'œuvre, s'étonna (ju'on eût chassé de son royaume des peintres si habiles, et promit de travailler à leur rapatriement. Inutile de dire que son zèle échoua devant l'entêtement de Bismarck le cliancdier de fer.

Quel parfum de sainteté on respire dans ces étroites cellules où le saint fit tant de choses pour la plus grande gloire de Dieu ! Voici la salle où il composa la Règle de son Ordre. Sur l'autel, une statue de saint Benoit, le doigt sur les lèvres, invite au silence, tandis qu'une inscription : Ausculta, ô iili/praecepta magidri ; Ecoute, ô mon fils, les préceptes du, maître, prêche éloquemment à tous le grand commandement de l'obéissance. Et puis, dans une cellule voisine, la fenêtre étroite d'où il vit l'âuie de sa sœur Scholastique pénétrer au ciel sous la forme d'une colombe C'est ce que rappelle une légende charmante : 0 helle fenêtre de Dieu, toute voisine des lumières d'en haut, d'où l'on peut voir les âmes se diriger vei's le ciel.

C'était peu de temps après la dernière entrevue que Benoit avait eue avec sa sœur prédestinée. Cette scène admirable est trop connue pour que je la rappelle ici. Qui, en efiet, nese souvient avec admiration des grandes lignes du tableau ? Les instances de Scholastique, et le refus de Benoit de manquer à sa règle ; la sœur, qui

" la tête plongée clans les mains, verse un torrent de larmes qui trouble la sérénité du ciel." Le tonnerre et les éclairs qui éclatent dans un ciel auparavant sans nuage. Le doux reproche de Benoit, la joie de Scholastique dont Dieu à exaucé la prière, comme dernière consolation avant sa mort prochaine, et la sainte nuit consacrée à des colloques angéliques sur les choses du ciel.

En remontant de la tour de saint Benoit, on trouve la salle capitulaire ornée de cinq magnifiques tableaux dûs au pinceau de Paul de Matteis. Dans celui qui représente la vocation de saint Mathieu à l'apostolat, il a tracé sou propre portrait, avec ceux de sa femme, de son enfant et de sa vieille mère. Un coup d'œil par le grillage, en passant, sur les 20,000 volumes précieux de la l)ibliothèque ; mais rien qu'un coup d'œil ! car les Piémontais y ont mis les scellés, au nom de la lumière et du progrès ! En face, voici le grand réfectoire, large de 28 pieds, haut de 45, et long de 144. Il sert à la fois aux moines, aux séminaristes, et aux collégiens, car il y a ici un collég-e renommé où viennent s'instruire les enfants des fonctionnaires publics. C'est même à ce titre que la radicaille ministérielle permet aux moines du Mont-Cassin de vivre encore en communauté dans leur monastère, A l'entrée du réfectoire, de grands lavabos vous invitent à vous laver les mains, en même temps (|ue des légendes expressives vous engagent à vous purifier avant tout des souillures de l'âme. Au milieu de la vaste salle se dresse une chaire en marbre où se fait la lecture quotidienne durant le repas. Un aigle en travertin, les ailes déployées, sert de pupitre, et une

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inscription rappelle la parole de Jésus-Christ au tentateur : " L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu."

Mais ce qui frappe le plus, c'est le tableau colossal de '17 pieds de largeur qui occupe le fond du réfectoire. Cette toile due au pinceau des frères Bassano, représente la multiplication des pains par Jésus-Christ et la propagation mystique de la règle de saint Benoit sous le symbole du pain. On y remarque plusieurs figures historiques, entr'autres celles de saint Benoit, à coté de Notre Seigneur, et plus loin, saint Ignace de Loyola, un crucifix à la main. A l'extrémité droite on discerne le triste visaçrc de Calvin, coifté de la barrette de docteur, et regardant Notre Seigneur avec un air d'incrédulité. La grande variété d'expression et de coloris, le naturel des poses, la perfection anatomique, la grâce du large voile de pourpre qui ombrage le tableau, font de cette toile pleine de vie et de mouvement un des chefs-d'œuvre de l'école vénitienne.

Si du réfectoire corporel nous passons à l'intellectuel, à Varchivium, ou dépôt des archives, quels trésors incalculables n'y trouvons-nous pas ! L'archivium du Mont-Cassin est peut-être le plus célèbre du monde entier. Dans une première salle on trouve les cartes des anciennes possessions de l'abbaye, qui au temps de sa splendeur comptait dans son domaine, 2 principautés, 20 comtés, 440 cités, bourgs et villages, 250 châteaux, 23 ports de mer, et 1G62 églises. Mais c'est dans la seconde salle qu'il faut admirer les richesses littéraires. En tout 1380 volumes de manuscrits et de parchemins, dont plus de SOO antérieurs à l'invention de l'impri-

merie. Outre neuf palimpsestes, ou manuscrits dont on a gratté les caractères pour y écrire une seconde fois, on y compte des manuscrits qui datent des 4e et 5e siècles. Un grand nombre sont richement enluminés et ornés de lettres initiales et de miniatures d'une grande perfection artistique.

Parmi les monuments exposés à l'admiration des étrangers, on remarque surtout le Missel de l'abbé Désiré, qui est du Xle siècle. Il est ouvert à la messe de Noël. Une miniature d'une délicieuse fraîcheur représente la scène touchante de la Nativité de Jésus-Christ, tandis que sur la page en face on lit en lettres onciales et en notes d'or sur un fond rose, ces paroles sublimes de Y Introït : Puer v.atas est nohis, jilius datas est nohis ; Un enfant nous est né, le Fils nous est donné. Puis, voici une édition manuscrite de la Divine Comédie de Dante, à peu près contemporaine du poëte,et dont l'imprimerie du Mont-Cassin a publié an /ac-S'i')7i'i^e à l'occasion du sixième centenaire de l'immortel poète. Vénérons encore en passant une lettre autographe de saint Thomas d'Aquin, écrite sous forme de . commentaire, en marge d'un livre que lui avait envoyé l'abbé Bernard pour le consulter. A la dernière page d'une copie de luxe des Moralia de saint Grégoire, le copiste Etienne vous avertit poliment " d'avoir les mains lavées " pour le feuilleter : — Un Lexique Hébréo-Chaldéo-Biblique en 99 volumes, par Casimir Correal, donne une idée du travail de ces fainéants de moines.

Un peu plus loin on entre dans le corridor supérieur habité par une partie des Pères. Ce magnifique corridor, qui va d'une extrémité à l'autre du monastère,

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à 531 pieds Je loiii;-. Vers le milieu se trouve uu balcon d'où l'on peut voir la plaine arrosée parle Rapido, petit affluent du Garigliano, illustré par la valeur de Bayard, le chevalier " sans peur et sans reproche," et à une petite distance du spectateui', sur le site d'un ancien temple païen, les restes d'une forteresse construite lors de l'invasion autrichienne en 1821. Du côté de l'orient, un jouit d'une vue encore plus belle. A nos pieds, au fond d'un précipice de 1350 pieds, la petite ville de Cassino, dominée par son château médiéval, la plaine traversée par le chemin de fer ; plus loin, de pittoresques villages, et ' dominant le tout, le long Apennin de l'Abruzze couronné de neiges.

Je ne vous parlerai pas des magnificences du Cloître de.s statues, que l'abbé Squarcialupi tit construire " à la mémoire des héros bienfaiteurs, en souvenir de la reconnaissance des moines du Mont-Cassin, et pour l'instruction d'autrui," ni des colonnes et des marbres précieux, enlevés à l'antique temple d'Apollon, ou recueillis à Rome et à Constantinople, (pi'il consacra à son embellissement. Je ne vous parlerai pas de cette galerie de Papes, d'Empereurs et de Princes, qui entourent le majestueux cloître, car je veux jouir du coup d'ivil du balcon du plan supérieur.

En face, dressant fièrement la tête à -1650 pieds audessus du niveau de la mer. le Mont-Cairo avec son petit lac poissonneux, né dans une seule nuit, d'un tremblement de terre, en 1724. A gauche, la voie qui mène au monastère de VAllnnieta, où saint Thomas d'Aquin, encore novice bénédictin, lit ses études, et où plus tard saint Ignace de Loyola séjourna cimiuante

jours pour y rédiger la Règle de la Compagnie de Jésus et ses fameux Exercices spirituels.

Mais toutes ces beautés ne sont que le prélude de celles qui nous attendent au cloître principal ou Loge du Paradis. Une longue suite de portiques se prolonge majestueusement sur une étendue de 264 pieds. Les arches de ces portiques, au nombre de 79, sont d'ordre dorique et en travertin, et forment un immense carré allongé ou parallélogramme, divisé par deux autres portiques ouverts en trois cours distinctes. La coi:r centrale est terminée par un escalier royal couronné d'une salle de cinq arches. Le portique qui l'entoure, et qui soutient la Loge dit Paradis, fut dessiné par le célèbre Bramante. Les grandes pierres du pavé recouvrent une vaste citerne creusée dans le roc vif, et dont l'ouverture, en forme de coupe octagonale, est surmontée d'un architrave supportant l'écusson de l'abbaj^e entre deux lions et deux cornes d'abondance. La croix couronne le tout. Dans la cour de droite on admire une colonne de porphyre, d'une grosseur prodigieuse, (plus de 9 pieds de circonférence), qui provient soit du temple d'Apollon, ,soit de la villa de Varron. Puis, revenant à la cour centrale, on se recueille devant les deux irrandes statues de saint Benoit et de sainte Scholastique. La première porte cette inscription sur le piédestal : Benedictus qui venit in nomine Doniini: Béni (ou Benoit) celui qui vient au nom du Seigneur ; et la seconde : Veni, columha niea, veni, coronaberis : Viens, m<t colombe, viens, et tu seras couronnée. C'est au milieu de ces cours que j'ai vu se promener gravement les trois corbeaux traditionnels qu'on y nourrit en souvenir de

ceux qui accompagnèrent de Subiaco le saint Patriarche. Ils sont tellement apprivoisés qu'ils ne songent nullement à s'envoler, et partagent fraternellement avec des centaines de pigeons leur repas monastique. Saint Pierre Damien,qni visita le Mont-Cassin au Xle siècle, raconte qu'on y conservait encore les descendants des corbeaux qui y étaient venus avec saint Benoit, cinq siècles auparavant.

Ce cloitre vraiment merveilleux s'appelle Loge du Paradis, à raison de la vue enchanteresse dont on y jouit, et certes ! le nom n'a rien d'exagéré. Jamais mon imao-ination n'avait rêvé rien d'aussi ravissant. Rien

n'écrale, en effet, la beauté de ce panorama. En face, voici les montagnes de Gaëte, qui entourent comme un vaste hémicycle le bassin verdoyant, arrosé par ce Liris chanté par le poëte :

Runi qiui! Liris quiela Muidel iiqvia tacilurnus anmi^.

" Ces campagnes que le silencieux Liris baigne de ses eaux tranquilles !" Dans cette fertile plaine, la campagne heureuse des Romains, sur ces collines couronnées d'orangers chargés de fruits, existaient jevdis les riches cités de Frégelle, d'Aquin, d'Interannia et de Casinum. Les quelques bourgs qu'on y voit encore ça et là sont San Giovanni in Carico, prè.s de l'antique Frégelle, au pied de Rocca Secca, où l'on voit encore les ruines du château qui vit naître le Docteur Angélique. Aquin, dans le pays des Herni(j[ues, patrie du poëte Juvénal, " élevé dans les cris de l'école," donna son nom à l'Ange de l'Ecole. Je n'ai pas besoin de distinguer celle-ci de la

première. L'école de Dieu et celle de Satan ne se confondent pas. Ponte-Corvo, dont on fit une principauté à Bernadotte sous le premier Empire, Rocca d'Evandro et Sant Andréa, d'où l'on peut discerner avec de bons yeux et par un temps serein une lisière du golfe de Gaëte et de la Méditerranée. Ajoutez à tous ces charmes le ciel bleu d'Italie, et les flots de lumière qui éclairent et vivifient cet incomparable tableau, et vous reconnaîtrez sans peine un avant-goût du Paradis. Quelque nouvelle que soit pour moi la vue de ce spectacle enchanteur, je ne suis pas tout-à-fait eu pays étranger. Car ces bourgades qui émaillent la campagne heureuse appartiennent en partie au diocèse de Monseigneur Ignace Persico. C'est ici que Pie IX l'a placé pour le reposer de ses fatigues de missionnaire, de ses travaux apostoliques dans l'Hindoustan, la Geoigie d'Amérique, et à Saint Colomb de Sillery, près de Québec. C'est à ce saint évêque que je dois le don le plus inestimable, celui de la consécration sacei'dotale. De la Loge dit Paradis je contemple avec émotion les pâturages bénis que ce bon Pasteur a fertilisé de ses sueurs. Puissé-je un jour contempler dans la gloire du ciel le pontife vénéré, qui m'a associé au ministère de l'Agneau toujours sacrifié et toujours vivant ! Je serai alors au terme de mon pèlerinage, et ne pourrai plus signer

VlATOR.

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