‹ PelléastresChapitre 3 sur 25 · LE POISON DE LA LITTERATURE · texte numérisé non relu

LE POISON DE LA LITTERATURE

— Ce Jacques Hurtel, quel misogyne I II en a une série d'histoires ! Comme s'il n'y avait que les femmes, sensibles au Poison de la littérature ! Et les hommes, donc ! Vous croyez qu'ils y échappent ?... La barbe n'exempte pas de la tare. A côté de ces dames, il y a ces messieurs. Il n'y avait pas que des femmes aux premières de l'Œuvre. Près des maigreurs hallucinantes, des sinuosités de serpents et des regards d'au-delà des maîtresses d'esthètes, il y avait les esthètes eux-mêmes : les propriétaires de ces princesses et les metteurs en scène, couturiers et modistes, de ces poupées de musées.

Les esthètes, les intoxiqués du Poison, pis, les intoxicateurs escortant leurs victimes : pourquoi ne les avez-vous pas notés, eux aussi ?

— Gilets de velours de nuances fauves, cravates i83o et hausse-cols pharamineux, redingotes à la Royer-Collard, vestons à brandebourgs de dompteurs, et, sur les fronts surplombants de génie,

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toutes les mèches fatales, depuis celle de Musset jusqu'à celle de Victor Hugo : autan l de portraits du Siècle méticuleusemenl copiés d'après les gravures des quais, toute une assemblée de faux Bonaparte, de faux M. Ingres, de faux Montalemberi et même d'authentiques Guizot, toutes les ressemblances célèbres suppléant à la personnalité. Et quelle collection de bagues !... Gomment n'avez- vous pas croqué cette belle assemblée de Benjamin Constant et de Mme de Staël, se souriant, d'ailleurs, des pièces représentées comme un poisson d'une pomme mais tous et toutes venu- là pour se retrouver, se faire voir et se toiser ? Ce public légendaire des premières de Lugné- Poé, vous le retrouverez Salle Favail, fidèle à toutes les reprises de Pelléas et Mélisande. Fervents des nostalgiques mélodies dont Grieg a souligné le texte de Peer Gynt, enthousiastes aussi des orchestrations savantes de Fei'vaal, ces gens ont tous adopté, d'un unanime accord, la musique de M. Claude Debussy. Convulsés d'admiration aux pizzicattî soleilleux du petit chef-d'œuvre qu'esl ['Après-midi d'un faune, ils ont décrété l'obligation de se pâmer aux dissonnances voulues des longs récitatifs de Pelléas. L'énervement de ces accords prolongés et de ces interminables débuts d'une phrase cent fois annoncée ; cette titillation jouisseuse, exaspérante et à la fin cruelle, imposée à l'oreille de l'auditoire par la montée, cent fois interrompue, d'un thème qui n'aboutit pas ; toute cette œuvre de Limbes et de petites secousses,

artiste, oh combien ! quintessenciée... tu parles ! et détraquaDte... tu l'imagines ! devait réunir les suffrages d'un public de snobs et de poseurs. Grûce à ces messieurs et à ces dames, M. Claude Debussy devenait le chef d'une religion nouvelle et ce fut, dans la Salle Favart, pendant chaque représentation de Pelléas, une atmosphère de sanctuaire. On ne vint plus là qu'avec des mines de componction, des clins d'yeux complices et des regard» entendus. Après les préludes écoutés dans un religieux silence, ce furent, dans les couloirs, des saluts d'initiés, le doigt sur les lèvres, et d'étranges poignées de mains hâtivement échangées dans le clair-obscur des loges, des faces de crucifiés et des prunelles d'au-delà.

La musique est la dernière religion de ce siècle sans foi. Les auditions de Tristan et de Parsifal entassent, au Châtelet, dans les places supérieures, une population ardente et figée d'hypnose en tout point pareille à celle des premiers chrétiens assemblés dans les Catacombes. Mais, au moins, les adeptes de Wagner sont sincères : ils se recrutent dans toutes les classes sociales et l'humilité des vêtements, la laideur parfois sublime des visages contractés, témoignent de la ferveur et de la violence de leur foi. La religion de M. Claude Debussy a plus d'élégance ; ses néophytes peuplent surtout les fauteuils d'orchestre et les premières loges, les stalles d'orchestre aussi, parfois. A côté de la blonde jeune fille, trop frêle, trop blanche et trop blonde, à la res-

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semblancc évidemment travaillée d'après le type de .Mlle Garden

(Je regardais Lucie : elle était pâle et blonde...)

... et feuilletant d'une indolente main la partition posée sur le rebord de la loge, il y a tout le clan des beaux jeunes hommes (presque tous les debussystes sont jeunes, très jeunes), éphèbes aux longs cheveux savamment ramenés en bandeaux sur le front, visages mats et pleins aux prunelles profondes, habits aux collets de velours, aux manches un peu bouffantes, redingotes un peu trop pincées à la taille, grosses cravates de satin engonçant le cou ou flottantes lavallières négligligemment nouées sur le col rabattu quand le debussyste est en veston, et tous portant au petit doigt car ils ont tous la main belle) quelques bagues précieuses d'Egypte ou de Byzance, scarabée de turquoise ou caducée d'or vert, — et tous appareillés par couples. Oreste et Pylade, communiant sous les espèces de Pelléas ou fils modèles, aux paupières baissées, accompagnant leur mère ! Et tous, buvant les gestes de Mlle Garden, les décors de Jusseaume et les éclairages de Carré, archanges aux yeux de visionnaires, et, au moment des impressions, se chuchotant dans l'oreille jusqu'au lin fond de l'âme... Les Pelléastres !

Les Pelléastres sont toujours du monde.

Il y a six mois, j'assistais à une de ces chambrées. Après l'acte de la fontaine, qui est peut-

être un des meilleurs de l'œuvre, je découvrais, au hasard de ma lorgnette, une avant-scène intéressante. Une femme, encore très belle et en grande parure, en occupait le devant ; une jeune fille, presque une enfant, tant ses prunelles se promenaient, candides, sur l'assistance, était assise à la droite : la mère et la fille, sans doute. A gauche, un jeune homme, miraculeusement cambré dans un frac, s'accoudait au rebord de la loge. Dans une attitude d'une suprême indolence, il laissait pendre en dehors, baguée et gemmée de perles, une étonnante main. Ma jumelle avait rencontré cette figure et maintenant ne la quittait plus. Ce jeune homme avait le plus pur type anglais : la lourde mèche qui lui barrait le front était d'un jaune brillant de soie floche, et le côté poupin d'un visage trop plein et l'on eût dit fardé tant les pommettes étaient roses, ne parvenait pas à altérer le plus délicat profil.

C'était le parfait dandy ; quelque chose comme Brummel adolescent, tant toute sa personne affichait d'impertinence. Mais la plus grande étrangeté de ce jeune homme était la souplesse et la minceur étrange de sa main. « La plus belle main de Paris », me chuchotait Meyran assis à mes côtés. Meyran avait suivi la direction de mes jumelles.

— « Edward Ytter, le fils du grand peintre anglais Williams Ytter. Il est avec sa mère et sa sœur. Il ne quitte jamais sa mère : il l'aime tant ! »

— « Lui aussi ? »

— « Oui : ils aimcnl tous leur mère, composent des vers grecs et sont bons musiciens. Pelléastre enragé d'ailleurs ! 11 ne collectionne encore ni chauves-souris ni hortensias et n'a, jusqu'ici, célébré aucun baptême de chatte, mais il n'en cultive pas moins une douce réclame. S;» main est célèbre dans toute la petite (hisse. Du reste, les plus belles bagues : rien que des perles et de? émaux translucides sur jade vert. Tou petits messieurs excellent ;"i se tailler une réputation dans une partie quelconque. Edward Ytter se recommande à l'attention publique par sa main, ses bagues et sa collection d'objets du grand siècle. Il n'admet chez lui que ubles et des tapisseries du dix-septième : toul Louis XIV. Il habite un vieil hôtel dans l'Ile Saint-Louis, comme Mme Lelong qui le considérait ; il possède une commode de laque ayanl appartenu à Mme de Maintenon et couche dans le lit de Monsieur, frère du roi, ni pins ni moins. Il faudra que je vous conduise chez lui. »

— « Mais, je n'y liens pas ! »

— « Mais si, il le faut. ! il manque à votre ménagerie. Je vous le présenterai h l'autre entr'acte... Taisons-nous, nous allons nous faire écharper : voici la musique qui reprend. »

A l'entr'acte suivant, j'avais l'honneur d'êtn présenté à sir Edward Ytter.

Edward Ytter était surtout merveilleusement ha bille, si adéquat à ses vêtements qu'ils semblaient peints sur lui. Il avait un léger zézaiement el

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hanchait un peu sur la jambe droite, flexible autant, on eût dit, que sa badine, laquelle était d'un seul jonc surmonté d'un neské ancien. La présentation fut correcte. Sir Edward Ytter voulut bien me dire qu'il désirait depuis longtemps me connaître et qu'il était ravi de la rencontre. Tout en parlant, il caressait du bout des doigts l'or pâli d'une naissante moustache, moins peut-être pour mettre en valeur leur finesse et leurs ongles polisque les bagues curieuses qui les surchargeaient. « La plus belle main de Paris », m'avait chuchoté Meyran. Je dois à la vérité de dire que sir Edward fut charmant. Il respira sans trop de fatuité le discret encens que Meyran lui brûla sous les narines en le complimentant sur sa bonne mine, son tailleur et ses bagues, puis il nous quitta brusquement sur ces mots :

— (( Je vais rejoindre maman. »

— « Oui, il bêle un peu sa mère, mais c'est un bon pt-tit garçon. Quand il sera devenu naturel, ce sera même un beau cavalier. »

— « Sa mère, sa bonne mère ! Ce n'est pas un métier dans la vie. Que fait-il, en dehors de sa piété filiale, ce jeune modèle des fils ? »

— « D'abord, sa bonne mère, il ne vit pas avec : il l'accompagne dans le monde et au théâtre, mais il a bien soin de demeurer loin d'elle Mme Ytter habite les Champs-Elysées. Et lui, dans l'Ile Saint-Louis, il couche dans le lit de Monsieur, frère du roi. »

— « Sans le chevalier de Lorraine ? »

— « Je l'espère. »

— « Mais que fait-il en dehors de sa vie mondaine, ce bon lils ? »

— « Mais il peint, comme son père ! »

— « Des portraits ? »

— « Non, des bonbonnières. »

— « Des bonbonnières ! »

— « Pour prh. i majestés en exil. Les Ytter vont beaucoup dans le monde. La réputation du père sert le fila : il ne fait rien à moins de quinze louis, et encore, c'est donné ! Le père était un maître : petit maître est le fils. Il fignole à miracle la miniature ; il a assez bien pigé la manière d'Hubert Robert. Sur ces dessus de boîtes, laquées comme des vernis Martin, il peint tantôt des ruines, tantôt des ileurs : il y a des personnes qui préfèrent les ruines, il y en a d'autres qui aiment mieux les Ileurs. Il n'est pas sans talent, du reste. Mais ce qu'il y a de mieux, c'est son logis. Ce jeune Ytter a un goût délicieux. 11 faut absolument que je vous mène chez lui. »

Le quatrième acte commençait. Nous regagnions nos fauteuils d'orchestre.

... A quelques jours de là, je rencontrais Meyran.

— J'allais chez vous, me disait-il. Je venais vous prier à déjeuner pour après-demain, chez Paillard ; j'ai invité le jeune Ytter et un de ses amis : les deux font la paire. Ce dernier est un affiné de la couleur. Il a une chambre lophophore : je ne vous en dis pas plus. II ne parle que par phosphorescences et par évanescences ; c'est un

enthousiaste Pelléastre aussi. Ses cravates sont tout un poème. C'est le fils de Damora, le grand musicien. Etonnants, ces descendants d'hommes de génie ! A croire que la nature, à bout de sève, ne peut continuer quand elle a donné son maximum d'harmonie et de force.

Je voulais me récuser.

— Non, il faut venir, insistait Meyran. Vous n'avez pas idée de ces jeunes couches. Cela peut vous servir pour un roman, un jour ; c'est toute une documentation physiologique.

Et j'allai chez Paillard au jour dit.

Meyran avait commandé un petit salon au premier ; ses invités étant un peu voyants, je lui en savais gré. Je trouvai Edward Ytter pincé comme un jeune lord dans une redingote ardoise, un gilet de velours pensée en dépassait les revers, une cravate iris bouffait à larges plis autour de son cou frêle... Il était encore plus blond que l'autre soir. Il me tendit une main baguée, ce matin-là, de perles noires et de saphirs roses et me présenta son ami Maxence Damora, le fils du grand Damora. Brun comme une olive et moulé, lui, dans une jaquette de drap vert-myrthe boutonnée sur une cravate de peluche noire, Maxence Damora n'avait aucun bijou, mais une orchidée verte lui tenait lieu d'épingle de cravate... — Nous attaquâmes les marennes et sir Edward Ytter, tout en les assaisonnant de cumin, nous dit des choses inoubliables. Il daigna nous informer de ses projets. Il arrivait de Venise et des lacs italiens où il pas-

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sait ses automnes ; à Venise, il descendait chez sir Reginald Asthom, qui y avait un palais sur le Canale-Grande ; il était invité, cet hiver, au et on le voulait pour remonter en d;> qu'aux sources du Nil, mais l'Egypte étail u; liment trop infestée de Yankees maintenant. Quant à Cannes, on n'y pouvait aller avant la fin d'avril. Le moyen d'y vivre, pendant le Carnaval ? Trop de cohues, puis ses printemps étaient promis à la Sicile. Il se résignerait donc à passer janvier, février et mars à Paris. Dès les premiers amandiers en fleurs, il gagnerait Taormine.

0 pâlurages bleus et fables de Sicile !

Là, on menait la vie inimitable. De Taormine, il rayonnerait sur Messine et Catane ; peul retournerait-il à Syracuse, à eau mies,

mais Syracuse était si triste ! 11 passerait ment le mois de mai à Païenne. Il avait bien envie d'esquiver la saison de Londres : il y avait trop de connaissances et les sorties du soir lui prenaient toute sa liberté. Il passerait plutôt juin à Paris, à cause du Salon : il voulait voir les Anglada et les Jacques Blanche, les Helleu aussi. Il raffolait d'IIelleu : il était si imprécis et si personnel 1 Et puis, il avait promis à lady Cornebv de l'aider à meubler le pavillon de la Dubarry, qu elle venait d'acheter à Versailles. Il s'était même laissé arracher la promesse de faire deux ou trois conférences chez elle sur le mobilier de la fin de Louis XV ; cela nécessitait quelques recherches,

naturellement, et de longues séances à la Bibliothèque. Quant à son été, il le passerait à Castellamare, dans la baie de Naples (la fraîcheur y est délicieuse), chez un Russe de ses amis, qui avait converti en villa un ancien couvent. On y donnait des fêtes néo-grecques, reconstituées d'après des fresques de Pompéi, tout à fait miraculeuses ; les jardins du prince Noronsoff se prêtaient étonnamment aux déploiements des cortèges. Il fallait voir ça, à la clarté des torches, sous les lunes de camphre et d'acier des étés de Campanie !

Après ses projets, sir Edward Ytter nous parla de son talent : il était tel que les commandes aftluaient. Son automne seul, lui rapportait quinze mille francs, et il avait voyagé. La duchesse de Middleton et la princesse Outchareska venaient de lui commander chacune une bonbonnière : la duchesse avait voulu des ruines et la princesse des fleurs (car il y avait des personnes qui préféraient les ruines et d'autres les fleurs). 11 excellait dans l'un et l'autre genre et, comme par le plus grand des hasards, il se trouvait avoir les deux bonbonnières dans la poche de son pardessus. Il priait le maître d'hôtel de le lui apporter et nous étions admis à juger de sa facture. La première boîte enserrait dans son ovale un petit temple de l'Amour dans une île, comme celui de Trianon : frêles colonnades à jour sur un ciel bleu-turquoise, ennuagé de brumes roses, et toutes les rouilles de l'automne empourpraient les saules d'un étang mort. La seconde boîte, de for-

me ronde, se bombait sous une pluie de pétales ; uni- haie d'églantines sauvages et de chèvrefeuilles s'échevelait ^ur un ciel vert. « Cinquante louis les deux, résumait Le peintre, et ce sont là des prix d'amis ! Mais il faut bien faire quelque chose pour les femmes. » Sir Edward Ytter était infatigable. II nous parla ensuite de ses connaissances en bibelots. Le bibelot ! il en était un des oracles. Lowengard le consultait et pas un achat important n'était fait chez Cramer qu'il n'eût, auparavant, donné son avis. Le lit de Monsieur, frère du roi, qu'il avait découvert rue Visconti, dans une affreuse brocante, lui avait conquis l'estime et la considération des gros marchands de Londres. Quant à sa commode de Mme de Maintenon, en laque rouge de Coromandel, c'était une pièce unique dont le Musée Carnavalet lui avait offert trente-huit mille francs. Il avait un flair spécial : ainsi il était en pourparlers pour une chaise percée en marqueterie de bois des îles, ayant appartenu au Grand Roi, et ne désespérait pas d'obtenir, d'un riche amateur de Meulan, un bourdalouc acquis à la vente de Vaux. Le bourdaloue du surintendant Fouquet et la chaise percée du Roi Soleil ! Et comme, averti par un coup de coude de Meyran, je imulais l'enthousiasme :

— « Si je fais l'affaire, je vous convierai, cher monsieur, à venir voir les deux objets chez moi. »

— (( Mais le lit de Monsieur suiïirait ! m'écriaije. Je me contenterais parfaitement de la commode de Mme de Mainlenon ! »

— « Non, tout Paris les connaît. Je dois bien quelques objets nouveaux à votre curiosité ! »

Le jeune Damora n'ayant rien dit, je souffrais de son silence.

— « C'est vous, monsieur, croyais-je devoir l'interroger, c'est vous qui avez une chambre lophophore ? »

— « Et mandarine ! » me répondit le jeune éphèbe. »

Nous nous quittâmes « ravis » les uns des autres.

LIONNERIES

« Monsieur, Vautre matin, chez Paillard, vous avez bien voulu me marquer le désir de visiter le vieil hôtel de Chamarande où j'ai la chance d'avoir pu loger les quelques bibelots qui m'ont valu l'honneur de votre curiosité.

« Si vous n'avez rien de mieux à faire vendredi prochain, entre cinq et six heures, voulez-vous, monsieur, me faire l'extrême plaisir et la faveur grande de venir prendre une tasse de thé, quai d'Orléans ? Les vieilleries dont nous avons le goût commun gagnent à être vues à la clarté des cires, dans la pénombre de la nuit tombante. Le lit de

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Monsieur, frère du roi, et la commode de Mme de Maintenon, que j'ai l'heur de posséder, attendent, dès aujourd'hui, la grâce de votre visite. Depuis notre déjeuner, deux autres objets assez rares, que je guignais, me sont également échus, quz je serais heureux de soumettre à votre critique : ce sont deux piècèes assez curieuses, sinon uniques, dont un musée, je crois, pourrait s'enorgueillir.

« Quelques amis me font l'honneur de me oenir voir vendredi à l'heure dite. Croyez qu'ils se feront une joie et escomptent déjà celle de vous être présentés.

« M. Hector Meyran, à qui j'écris pour lui faire signe, vous renseignera sur leur respective personnalité et leurs réels mérites. Je lui en communique les noms. Je me fais fort de vous faire goûter, vendredi, des confitures de goyave et des petits pains fourrés aux huîtres qui ne sont pas indifférents.

« Il n'y a pas présomption, n'est-ce pas, monsieur, à vous dire que j'ose compter sur vous ? »

Et la lettre était signée Edward Ytter.

En post-scriptum, ces simples mots :

« La duchesse d'Iddleton servira le thé. »

Cette lettre ne laissait pas de me causer un certain effarement; il y a des styles qui déconcertent. C'était Meyran qui m'avait présenté cet Ytter. Je sautais en fiacre et courais chez mon ami >!>•> ran.

— Je sais ce qui t'amène, me disait celui-ci dès le seuil : tu as reçu une convocation du jeune sir Ytter. Moi aussi.

— Sa prose est un peu baroque...

— Comme ses perles, mais son style a tout de même de l'allure ; il pastiche aimablement Saint- Simon et le président de Hainaut. Le malheur est que ses lettres soient datées de 1904. Il n'y a qu'un écart de deux siècles. Ecrites en 1704, ce serait parfait. Inutile de me communiquer ton épître, la mienne me suffît. Tu y viens, n'est-ce pas ? Nous y allons.

— Mais...

— Mais si, mais si. Il faut avoir vu ça au moins une fois dans sa vie. Et puis, il y a les petits amis, ceux sur lesquels tu veux obtenir quelques tuyaux et renseignements. Les petits amis sont très intéressants. Ah ! à eux seuls ils valent le voyage !

— Meyran, tu te paies ma tête.

— Attends que nous nous soyons offert la leur. Tu ne verras chez sir Edward Ytter que des jeunes gens du meilleur monde et du goût le plus suave. Ecoute, j'ai la liste : d'abord, le jeune Maxence Damora, l'inséparable d'Edward Ytter. Je l'avais invité l'autre jour à déjeuner pour t'habituer graduellement à cet étrange milieu.

— Le petit jeune homme à l'orchidée verte ?

— Parfaitement, le petit jeune homme à la chambre lophophore.

— Et mandarine !

— Nous trouvons ensuite M. Pierre Yvanis, le iils de la belle madame Yvanis ; lord Eginard Ghapmann, un Irlandais plus très jeune, mais très particulier... C'est un globe-trotter infatigable : il a fait cinq fois le tour du monde... Evariste Bouchetal, qui fait de la littérature, et Grégory Popescu, qui veut faire du théâtre.

— Popescu ?

— Cela se prononce Popesquiou. C'est un nom roumain. Le jeune Grégory est de Bucharest, comme M. de Max.

— Et au Conservatoire ?

— Tu l'as dit. Un point, c'est tout. Nous n'aurons pas d'autres phénomènes ; mais c'est très suffisant.

— Ah ! Et ces messieurs se recommandent à l'attention par... ?

— Chacun a une manie très spéciale, une lionnerie, comme on disait sous la Restauration. Ainsi, le jeune Yvanis, qui traduit miraculeusement les poètes grecs et a commis un adorable pastiche des idylles de Théocrite, vit maritalement avec un mannequin de cire.

— Tu dis ?

— La vérité. Pierre Yvanis possède dans sa garçonnière, dans sa frissonnière, si tu aimes mieux, une admirable poupée de grandeur naturelle, modelée par un véritable sculpteur, laquelle, revêtue de précieuses robes japonaises, repose sur un lit de parade, côte à côte avec le lit de camp d'Yvanis. Il a pour cette idole un véritable culte

et lui adresse des vers, des sonnets et des fleurs.

— Mais, c'est de la folie 1

— Non, c'est de la pose et c'est aussi de la réclame. Dans un certain monde, on appelle Yvanis : l'homme à la poupée de cire. Vendredi, tu entendras couramment tous ces messieurs demander à Yvanis des nouvelles de sa maîtresse.

— Et on ne lui en connaît pas d'autres ?

— Il faut demander cela à ses amis. Lord Chapmann, lui, collectionne les chapelets de prières, pourvu qu'ils soient musulmans. C'est un fervent de l'Islam. Il a été deux fois à la Mecque. Il passe tous ses hivers en Algérie. C'est aussi un ami de Claudius Ethal, le peintre de M. de Phocas.

— En effet, je me rappelle.

— Evariste Bouchetal, lui, fait de la littérature ; c'est un élève de M. Pierre Loti. Il ne fomente que des marines. Il a commis sur Toulon un livre qui ne s'est pas mal vendu : c'est assez spécial. Enragé fumeur d'opium, il vit intimement avec une couleuvre...

— ... Apprivoisée !... Sacountala ne le quitte jamais. Il la porte presque toujours sur lui.

— Mais c'est cauchemardant ! Va-t-il nous la sortir, vendredi ?

— C'est peu probable. Le froid est contraire aux reptiles, même domestiques ; et puis Sacountala est toujours très engourdie. Je regrette, du reste, que tu ne la voies pas : elle est très sensible à la musique et elle danse comme une aimée.

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— Etrange ! étrange !

— Grégory Popescu, lui, élève une panthère au biberon. Il la destine à Mme Sarah Bernhardt ; c'est un fervent de notre tragédienne nationale.

— Au biberon ?

— Féredgé (c'est le nom de l'animal) est, d'ailleurs, charmante. Nous n'aurons pas l'avantage de la voir vendredi chez sir Edward Ytter et je le regrette, car elle est jaune comme de l'or et elle porte un collier de platine incrusté d'émeraudes merveilleuses. Ce Popescu a de la fortune. Il se dit même le filleul de la reine. Evariste Bouchetal, lui, a été élevé sur les genoux de l'impératrice.

Tous ces petits jeunes gens ont eu des enfances princières. Pour peu que vous insistiez, Popescu se fera un plaisir de vous inviter chez lui à venir voir sa panthère. Il est très fier de son intérieur. Il est également célèbre dans tout ce petit monde pour le luxe de sa salle de bains, toute en mosaïques persanes, briques vernissées vertes et bleues avec toutes les roses d'Ispahan en stuc sur les revêtements : la salle est citée, dans Paris-Parisien, entre le Pavillon des Muses et la galerie Groult.

— Et tous fervents de Debussy ?

— Tu le demandes ! Tous ont leur partition de Pelléas et Mélisande, signée et dédicacée. Ytter a la sienne bien en vedette sur son <( Erard ».

— Tout cela m'épouvante. Tu m'assures qu'il n'y aura pas de descente de police ?...

— Ah ! c'est vrai, j'oubliais : il y aura une femme.

— La duchesse d'Iddleton ?

— Oh ! ce n'est pas une garantie. Sa présence n'empêcherait rien.

— Tu me terrifies. Qu'est-ce que c'est que cette Iddleton ?

— Duchesse pairesse authentique, veuve de trois maris, protestante convertie, et deux cent mille francs de rente. Tout Paris va chez elle mais elle n'est pas reçue dans tout Paris. A eu quelques aventures. Soixante-cinq ans, protectrice attitrée de sir Edward Ytter, adore les tout petits jeunes gens. Sir Edward et ses petits amis sont plutôt inoffensifs. La Iddleton les préférerait plus dangereux... mais ces espèces de collectionneurs sont les seuls jeunes gens qui supportent la société des vieilles dames. Quand on n'a pas ce que l'on aime il faut aimer ce que l'on a. La duchesse encourage la littérature de Bouchetal et les pastiches grecs d'Yvanis ; elle commande des bonbonnières à Ytter et produit Popescu dans ses soirées. Elle fait au groupe une énorme réclame. C'est leur mère à tous, une mère un peu Egérie, — comme une muse ancestrale. Elle se frotte à toute cette jeunesse et sa vieille carcasse frétille de joie. Nous verrons aussi, sûrement, chez Ytter, la princesse Outchareska.

— Jeune celle-là ?

— Quelle question ! Je t'ai déjà dit que c'était un monde à part : femmes de passé et jeunes gens d'avenir. Les flirts y semblent des incestes. Je dis flirts ! Il faudrait trouver un autre mot... comme

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effleurements. Et encore, est-ce bien précis pour le commerce psychique de ces bambins et de ces grand'mères ?

— Alors, au physique, ces dames ?

— Au physique ?... Tu les verras. Il faut bien te laisser quelques surprises. Et puis, tu verras Beppino.

— Beppino ?

— C'est un personnage dans la vie de sir Edward Ytter : l'Eminence grise du lieu, toute une puissance, une parure aussi, une autre lionnerie. Encore, Beppino, c'est un peu comme la panthère de Popescu et la couleuvre de Bouchetal. Songe ' un paysan toscan, un ancien cocher, qui lit d'Annunzio couramment et cite de mémoire des sonnets de Pétrarque et l'Enfer du Dante. Sir Edward Ytter l'a ramené de Florence...

— Pour le timbre et la douceur grave de sa voix. Tu le verras. Je ne t'en dis pas plus.

Après quelques hésitations, je me décidais à me rendre, le vendredi suivant, à l'appel du jeune peintre. Meyran m'accompagnait.

La lourde porte de l'hôtel de Chamarande s'ouvrait pour nous à deux battants. Une haute lanterne Louis XIV en bronze doré éclairait mal la cage d'escalier, immense. Une bourrasque de pluie, abattue depuis le matin sur Paris et particulièrement sinistre sur ces vieux quais de Saint- Louis-en-1'Ue, en faisait vaciller la flamme. Et,

pendant que nous montions les larges marches usées qu'escortait dans le vide une adorable rampe en fer forgé du temps, j'avais la vague oppression de la solennité du lieu, presque la conscience d'un recul de deux siècles.

Un valet de pied poudré, en culotte de panne rouge, nous introduisit dans une antichambre aux hautes boiseries de noyer ; un buste du Grand Roi y trônait sur un piédouche de marbre vert. Les parquets cirés luisaient.

— Un des valets de pied de Mme Ytter, me chuchottait Meyran. La mère prête au fils son personnel.

Un petit nègre, vêtu à la turque, que nous n'avions pas vu en entrant, se haussait sur la pointe des pieds jusqu'au marbre d'une console et y cueillait sur un grand plateau de glace deux gardénias qu'il nous offrait. Nous en fleurissions nos boutonnières.

Le nègre de Mme Dubarry, ricana Meyran. Il n'y a qu' Ytter pour avoir autant de style.

Des rires étouffés et un gazouillis de voix fraîches bourdonnaient derrière une porte ; le valet de pied l'ouvrait et nous nous trouvions devant le maître de céans.

Cinq jeunes gens, dont sir Edward lui-même, causaient, assis ou vautrés au hasard des sièges, autour d'un homme déjà âgé, debout, les coudes au chambranle d'une cheminée, en train de se chauffer à un grand feu de bois. Le jeune

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Anglais se levait et venait à notre rencontre.

— Soyez les bienvenus, messieurs. Comme c'est aimable à vous !

Je m'étais arrêté, abasourdi, sans trouver un mot, ne pouvant plus faire un pas.

Sir Edward Ytter était en pourpoint de satin cramoisi, pincé à la taille par une ceinture de cuir gris : le pourpoint corseté des bergers héroïques des ballets de Molière. Une culotte de satin noir et des bas de soie de même couleur complétaient le déguisement. Des souliers à la poulaine, en peau de daim gris, exagéraient la minceur des chevilles.

Ainsi costumé, sir Edward Ytter avait le charme équivoque d'un travesti.

— Zamore vous a fleuris, faisait-il en nous secouant les doigts. Vous savez que j'ai la chaise percée du roi et le bourdaloue du surintendant 1 Vous allez les voir. — Monsieur Yvanis, monsieur Bouchetal, milord Chapmann, monsieur Popescu. — La duchesse n'est pas encore arrivée. Vous connaissez monsieur Damora ?

Les quatre petits jeunes gens s'étaient levés ; le monsieur mûr, debout devant la cheminée, l'air d'un parapluie aivglais dans une longue redingote de quaker, en avait rabattu les pans avec un geste de sarigue. A l'exception d'Evariste Bouchetal, d'une laideur vraiment rare, toute cette petite jeunesse, soignée, adonisée, nickelée et sanglée dans des vêtements trop neufs, fleurait bon, parlait avec grâce, avait de jolis gestes et,

tout en plaisant aux yeux, inquiétait par quelque chose de vague.

— Oui, la duchesse a promis de venir, mais la princesse est souffrante. Elle a pris froid à la dernière audition de la Schola Cantorum. On n'a joué que de l'Orlando de Lassus : c'était délicieux I

— Et du Palestrina, faisait observer la voix de fausset du jeune Bouchetal. Le croiriez-vous ? C'est au Palestrina que Sacountala est le plus sensible ; elle adore la musique religieuse, celle de la Chapelle Sixtine surtout. C'est une intelligence que cette bestiole. L'autre jour, j'ai eu le malheur de jouer devant elle du Reynaldo Hahn : elle s'est dressée dans sa corbeille et m'a mordu la main.

— Du Reynaldo Hahn ! Mais aussi quelle musique !

— Et quelle imprudence ! renchérissait le jeune Damora.

— Oui, elle m'a mordu assez cruellement ; mais je ne le regrette pas, reprenait l'homme à la couleuvre. Au moins ai-je, aujourd'hui, la certitude que Sacountala est mélomane.

— C'est comme Féredgé, intervenait le tragédien roumain. Si je veux la voir s'étirer de tout son long et griffer en miaulant la soie de mes coussins, je n'ai qu'à lui réciter du Verlaine : elle entre aussitôt en volupté. Le Henry Bataille aussi l'excite ; mais où elle se développe tout à fait en beauté, avec du phosphore dans ses yeux verts, c'est quand je lui récite du Baudelaire.

— Les animaux sont supérieurs à l'homme : la

civilisation ne les a pas atteints, l'instinct maintient en eux le sentiment du beau. Ainsi, je me suis laissé dire que Mme des Gobclins avait un singe...

— La comtesse des Gobelins ! — et sir Edward Ytter interrompait le récit d'Yvanis, — la duchesse nous a promis sa visite. Je l'attends à l'instant même. Ces dames doivent arriver ensemble. Elle amène avec elle son petit animal.

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