LE VOILE
— L'atelier Nordinger ! Vous n'avez jamais voulu y mettre les pieds. Eh bien ! vraiment vous avez perdu. Je m'en voudrais toute la vie, si j'avais manqué une occasion pareille.
Et d'Esthuart, Georges d'Esthuart, le compositeur applaudi de Niobé, de Loreley et d'Apollon à Dclos, tournait sa tête impertinente du côté de Monpayrac.
— L'atelier de Nordinger, mais c'était l'atelier type, le sanctuaire par excellence du symbolisme et de la Rose-Croix ! Un fatras d'objets hétéroclites, des usagers et des religieux fraternisant dans une promiscuité significative renseignaient dès le seuil sur l'état intellectuel du maître de céans. C'étaient des soufflets de cuisine,
des crémaillères et des landiers de campagne, des horloges rustiques, des huches et jusqu'à des pétrins provençaux voisinant avec des chandeliers d'église, d'anciennes chasubles, des vasques de bénitier, des lutrins, des croix de procession, des bannières de la Fête-Dieu et jusqu'à des retables d'autel ; le tout incomplet, ébréché, dédoré et velouté de poussière. Des céramiques de Lachenal et de Laherche, en forme de courges et de cucurbitacés, évidemment choisies parmi les plus baroques et les plus saugrenues des deux maîtres cuiseurs, et d'énormes cornues d'alchimiste donnaient à cette brocante un équivoque aspect de laboratoire ; des hiboux de faïence et d'énormes crapauds de grès embusqués dans les coins achevaient d'envoûter l'atmosphère. Mais c'est aux murs qu'éclatait l'indéniable folie du seigneur et de la dame de l'antre. Toutes les toiles refusées de Nordinger (et depuis cinq ans, l'artiste s'était vu impitoyablement fermer toutes les portes des Salons) décoraient l'atelier, en manière de fresques ; la néfaste influence de Mme de Charmaille s'affirmait dans la facture et le choix des sujets.
Wagnérienne enragée, Mme de Charmaille avait imposé à son amant l'œuvre du maître de Bayreuth, et, naturellement, dans cette œuvre, c'est aux scènes surnaturelles qu'elle avait été droit, avec le sûr instinct des déséquilibrées, toujours tentées par l'anormal ; c'étaient donc, émergeant des pétales d'énormes lis bleuâtres, des tor-
ses onduleux et tortillés de filles-fleurs ; des chevelures d'un or invraisemblable hésitant entre l'acajou et le jaune d'œuf, encadraient des visages exsangues de jeunes opérées aux yeux encore agrandis par l'hypnose. Plus loin c'étaient, dans un enchevêtrement de coraux et de madrépores charnus, parmi les lentes oscillations de pendule de la flore et du monde sous-marin, des lividités de noyées, dont les faces d'épouvante personnifiaient, sous des toisons vertes comme l'herbe, Flossilde, Voguelinde et Velgonde, les trois filles du Rhin ; et que de dragons Fafners, et que de nains Albérics, et que de dieux Loges dans des torrents de flammes et que de Siegfrieds et de Sigemonds casqués d'argent ou vêtus de peaux d'ours !
L'incohérence des mythologies évoquées n'égalait que la platitude de la facture. Toutes les princesses du cycle d'Artus suivaient, gainées dans des étoffes ramagées d'or et nimbées de fleurs héraldiques, princesses et parures découpées, on eût dit, dans du zinc peinturluré par un imagier d'Epinal ; et puis venait le cortège obligé des sorcières et des démones, et, sous le heaume des héros Scandinaves comme sous le hennin des princesses magiciennes, sous les couronnes d'iris noir des Canidies et la chevelure glauque des Sirènes, c'étaient toujours les prunelles violettes et la bouche sinueuse de Mme de Charmaille qui souriaient. La terrible femme avait complètement ensorcelé cet imbécile de Nordinger ; il ne voyait
qu'elle et que par elle, et la perpétuelle hantise du visage de sa maîtresse aggravait encore l'obsédante impression qu'on avait chez lui d'un cauchemar qui grouillait en fresques d'angoisse i t de terreur au mur de cel atelier peuplé de lillesfleurs, de stryges et de sirènes par un Odilon de banlieue.
La loufoquerie de cet intérieur allait jusqu'au malaise.
Mme de Gharmaille y trônait dans les costumes que vous devinez : tour à tour Velléda, blanche comme un clair de lune sur les roseaux d'un marécage ; puis Isolde, avec des yeux d'orage, appareillés au violet pourpré d'une dalmatique de pope ; puis Brunehilde, en corsage cuirassé de jais blanc, et surtout jamais elle-même. C'était, chez elle, un continuel besoin de changer de personnalité ; avec cela, une manie de l'oripeau et un amour du maquillage où s'aflirmait tout le mensonge de son âme cabotine. Mais son rôle préféré était celui de jeune poitrinaire. Elle excellait à en mimer les attitudes brisées et les fiévreuses langueurs. Des accablements la prostraient tout entière, parmi les coussins de soie blanche d'un divan revêtu d'une peau d'ours noir. Là, dans les plis flottants d'un peignoir ad hoc, elle se soulevait à demi sur ses coudes ; et, dans une pose allongée de jeune sphinx, qui accusait sa croupe en creusant les reins, elle eût ravi plus d'une tragédienne, et par ses gestes et par sa façon désenchantée et lasse d'effeuiller
les quelques lis posés dans un vase auprès d'elle en susurrant d'une voix d'âme : Les femmes, les fleurs, les femmes, les fleurs ! Au piano, quelque compositeur incompris de Pologne jouait en sourdine la Marche funèbre de Chopin ou l'Adieu de Schubert ; accroupis dans la pénombre, sur des tabourets modem style, des poètes imberbes, chevelus comme des lions, avec de pauvres petites poitrines et des yeux énormes, l'air de fœtus à crinières, attendaient humblement leur tour pour lire à la dame leurs derniers sonnets.
Costumés à la grecque, Blismode et Corydon, les deux pauvres petits enfants du peintre, faisaient brûler dans un réchaud des pastilles du sérail. Or, par une porte ouverte, une odeur de roux venait de la cuisine et empestait tout cet esthétisme de relents d'oignons.
C'était attristant, pitoyable et comique.
Et, le croiriez-vous, mon cher ? c'est dans ce milieu fantomatique et délétère, parmi ces loufoqueries sinistres qu'a débuté et que s'est formée Marion Durmer ! Oui ! la chanteuse d'opérette I C'est invraisemblable, mais c'est ainsi ; ce perpétuel éclat de rire, ces yeux clairs et cette promptitude et cet esprit du geste, ce naturel et pourtant cette science artiste dans la mimique et la diction, tout ce qui fait le charme de Marion, sa réputation aussi, sont sortis de cet antre. C'est au milieu de ce cauchemar hiératique, mystique et préhistorique que se sont produits pour la première fois ce bel entrain et toute cette gaieté. Ma-
rion, cette créature d'imprévu et de fantaisie, et si femme, fut révélée par cette prêtresse équivoque de l'androgynat qu'était la Charmaille.
— Vous voyez bien qu'on échappe au poison de la littérature ! déclarait Jacques Hurtel.
— C'est ce qui vous trompe ! ripostait d'Esthuart. J'ai connu Marion tout aussi intoxiquée qu'une autre ; la Charmaille l'avait, elle aussi, contaminée ; mais, comme chez elle le tempérament était bon, Marion a rejeté le poison.
Voilà l'histoire. Je fréquentais l'atelier de Nordinger. Mme de Charmaille, moi, m'intéressait comme un cas de bactériologie ; je savais d'où elle sortait : d'une loge de concierge, pas plus. C'est de frottements en frottements, au contact de mille et une liaisons diverses, qu'à force de volonté et d'intrigues elle s'est haussée à ce rôle de Muse et de Dame élue d'atelier de Rose-Croix. Elle ne manquait pas d'intelligence, d'ailleurs : une dévoyée, une déclassée, soit ; mais des dons de ruse et d'intuition et d'assimilation de premier ordre. Sans la tare de la névrose, qui la poussait vers l'anormal et le bizarre, elle eût pu devenir peut-être une grande courtisane, car elle avait le sens des affaires. Hélas ! ses lésions cérébrales la vouaient forcément au monde des incomplets et des ratés ; elle ne put jamais franchir le cycle des petites revues et des ateliers mort-nés où elle exerçait ses talents d'allumeuse.
Mme de Charmaille m'avait dit :
— Venez donc passer avec nous la soirée de
PELLEASTRES SI
jeudi : je vous ferai voir une artiste, une toute jeune fille qui vous captivera.
— Quel nouveau monstre va-t-elle nous exhiber ? pensai-je en moi-même, et je me rendis à Asnières, décidé à me divertir in petto du phénomène annoncé.
Je trouvai chez les Nordinger tout le Montmartre et tout le Montparnasse des premières, le ban et l'arrière-ban des hirsutes et des hydrocéphales avaient été convoqués. L'atelier était plongé dans la pénombre. Sur une estrade baignée de lumière électrique, un grand rideau de velours rouge était tendu ; deux orangers en caisse arrondissaient leurs dômes de feuillage à droite et à gauche du proscenium. Des appels de flûte ayant pleuré sur des pizzicati de harpes invisibles, une créature de songe... (naturellement) issait de la draperie cramoisie et, sous la projection d'électricité, s'immobilisait dans une attitude apprise : c'était Marion Durmer, la merveille annoncée.
Nue, absolument nue sous un péplum de velours chair (je reconnaissais bien là la mise en scène de la Charmaille), la débutante se sculptait comme une statue dans les poses rythmées par l'orchestre que je vous ai dit ; et les nerfs étaient douloureusement opprimés par la monotonie du spectacle, car les attitudes se succédaient avec une lenteur désespérante, lenteur encore aggravée par la mélopée des instruments. La fille ainsi offerte était pourtant fort belle : c'était Marion ! Elle
dansait, ou plutôt se mouvait, pieds nus. Deux grosses bagues d'or brillaient à son orteil ; pas un autre bijou ne parait sa nudité. Tout à coup, la débutante chanta.
D'une voix monocorde, volontairement blanche, sans aucune intonation, elle murmura des paroles bizarres :
Saint Jacques, saint Michel et saint Georges aussi,
Mes trois lampes d'or
Brûlent dans la nuit.
Oui rallumera les lampes éteintes?
L'amant est parti et mon rêve est mort.
J'ai laissi; tomber mes trois lampes d or
Dans la mer profonde.
Saint Michel est loin et saint Jacques est mort.
Qui rallumera mes trois lampes dor?
La musique valait les paroles ; elle était, la musique, de Maxime Aubry, le plus talentueux et le plus morne aussi des musiciens de l'avenir. La salle croulait en applaudissements ; on faisait une ovation à la Psyché mystique des trois lampes d'or et à la géniale maîtresse de maison, qui les avait allumé»-.
A quelque temps de là, je fus invité chez Marion Durmer. Un grand financier, qui lui voulait du bien, venait de l'installer dans un petit hôtel, à Passy ; on y pendait la crémaillère, et un public trié sur le volet, était convié à y venir applaudir l'artiste dans ses nouvelles créations. Elle les lancerait ensuite sur une des grandes scènes musicales de Paris.
Je n'allai pas à cette soirée de loyal essai. Si
jolie que m'eût paru l'exécutante, je répugnais à retourner dans les limbes : j'ai l'horreur de cet art embryonnaire et larveux. D'ailleurs, les feuilles du lendemain donnèrent par le menu le détail de la fête : Mlle Durmer avait dérangé la critique, les soiristes aussi avaient été conviés. Il n'était bruit dans les feuilles que du goût et de l'arrangement merveilleux du petit hôtel de Passy ; Marion avait officié dans la chambre, reconstituée meuble par meuble, de sainte Ursule, d'après la fresque du Carpaccio ; il y avait même dans cette chambre la double petite fenêtre ronde à vitraux hexagones, avec le pot de basilic sur le rebord.
Mlle Durmer avait chanté, debout, sur un oranger en caisse, naturellement : on remarquait aussi dans cet appartement préraphaélite un agneau blanc, comme celui de saint Jean, couché sur un coussin de velours bleu-ciel, et, sur la cheminée, une énorme boule de verre bleu, où tournoyaient des poissons rouges ; l'appartement était d'ailleurs rempli de ces sortes d'aquariums. L'artiste avait chanté divinement. La mise en scène et la réclame avaient été miraculeusement organisées ; j'y reconnaissais la main de Mme de Charmaille, et cependant Marion Durmer ne débutait pas. Je la croisai pendant quelque temps dans des couloirs de premières, ses beaux cheveux noirs répandus en nappes sombres sur des corsages florentins à manches bouffantes, et fantastiquement coiffée de béguins de perles ou de petits hennins. Mme de Charmaille trottait toujours dans son ombre. Et
puis je perdis de vue la belle fille : Marion Durmer avait quitté Paris.
Je la retrouvai, deux ans plus tard, à Bruxelles ; elle était en vedette sur l'affiche du théâtre du Parc et jouait la Périchole. Marion Durmer dans de l'Offenbach ! Quelle déchéance, quels avatars et quelles vicissitudes avaient pu la conduire là ? Je pris un fauteuil et l'applaudis à tout rompre : la statue hiératique était devenue la Marion Durmer que vous savez, que nous aijmons tous ; de la vie, de la joie, de la santé et de l'esprit surtout, de l'esprit français et de la grâce bien parisienne !
Je fus la saluer dans sa loge. Elle m'accueillit par un franc éclat de rire et, me tendant les deux mains :
— Oui, c'est moi ; vous n'en revenez pas, n'est-ce pas ? vous n'en croyez pas vos oreilles. Ah ! je l'ai échappé belle ! quel cauchemar 1 Vous souvenez-vous de l'atelier Nordinger et de Mme de Charmaille ? Oh ! elle avait su me prendre et me domestiquer, celle-là ! j'étais bien sa proie et sa chose, et puis, un jour, les écailles me sont tombées des yeux. Un matin plutôt, tout le voile s'est déchiré du haut en bas, le fameux voile, et cela à propos des deux enfants, ces deux pauvres petits êtres si comiquement appelés Blismode et Corydon.
Vous savez combien Mme de Charmaille en jouait, des deux petits Nordinger, quelles effusions, quels baisers et quelles caresses elle leur
prodiguait en public, et toute sa mise en scène de tendresse et de dévouement I
Or, un matin, à la suite d'une proposition de manager, je m'en vais étourdiment à Asnières ; je ne faisais rien, alors, sans consulter Mme de Charmaille. Je débarque à la gare et prends le chemin de l'atelier. La domestique, sortie, avait laissé la porte ouverte. Je monte comme dans un moulin et, dans le hall aux fresques que vous savez, je trouve Blismode et Corydon à genoux, tous les deux, sur le plancher et le lavant à grande eau avec des brosses et du savon noir ; oui, tels quels, les deux pauvres petits, à peine vêtus, pieds nus et jambes nues pour ne pas se salir, et grelottant tous deux dans ce vaste atelier aux châssis grands ouverts ! nous étions en décembre. Je m'arrêtai sur le seuil, effarée. Les deux enfants, eux, s'étaient mis debout et se taisaient, le cœur gros, prêts à fondre en larmes, évidemment terrifiés.
— « Où est Mme de Charmaille ? » trouvai-je enfin la force de leur dire ; mais eux ne trouvaient pas de voix. Ce fut une minute de silence atroce, où la misère et le faux luxe de cet atelier (je ne l'avais jamais vu que le soir), m'apparurent subitement, lamentables. Tout à coup, la voix de la Charmaille éclatait, mais une voix que je ne lui connaissais pas, canaille, éraillée, comme étranglée de fureur : « Hé, petits gueux, pestailles que vous êtes ! je ne vous entends plus frotter, gare à vous si je me lève ! » et, dans le même
instant, une porte s'étant ouverte, Mme de Charmaille s'encadrait dans l'embrasure. Les deux enfants étaient retombés à genoux sur le plancher mouillé.
Mme de Charmaille se trouvait en chemise avec un peignoir de flanelle rouge, jeté en hâte sur sa nudité : <c Ah ! c'est vous, chère amie ; entrez donc, je suis à vous ». Moi je ne pouvais bouger. Dépoitraillée, dépeignée, la racine de ses cheveux révélée brune sous l'or jaune de la teinture, Mme de Charmaille venait de m'apparaître telle qu'elle était : les yeux capotes, le teint bis, la bouche molle et la gorge aussi, dans la dévastation d'une quarantaine orageuse et mûrie par le pire passe. Secoué par sa haine et sa fureur contre les deux pauvres petits êtres, son masque était tombé. Dans sa stupeur de se voir surprise, Mme de Charmaille ne pouvait retrouver ni la caresse de son regard, ni la séduction de son sourire, elle n'arrivait qu'à grimacer ; l'intrigante et la mégère venaient de se révéler, hideuses, à mon effroi.
Je reculai, gagnai la porte et la refermai sur moi ; cinq minutes après, je reprenais le train, et au bout de huit jours, je signais avec un autre manager.
C'est ainsi que je suis devenue chanteuse d'opérette : le voile s'était déchiré.
l'envers de la gloire
Il ne faudrait pas croire qu'il n'y a que des empoisonneurs.
La littérature compte autre chose que des criminels ; la plus innocente peut faire des victimes. Il y a des empoisonnés qui s'intoxiquent euxmêmes. Ils naissent mûrs pour le microbe.
La preuve en est dans l'aventure arrivée à Charles de Saint-Yriex.
Vous connaissez tous Saint-Yriex et son théâtre?
Dieu sait s'il est honnête ! Dans les six drames qu'il promène depuis dix ans à travers le monde et qui lui rapportent, bon an, mal an, deux cent mille francs, aucune de ses héroïnes n'a une tache ; toutes sont persécutées, angéliques et pures, l'adultère (et Saint-Yriex est quelquefois forcé de subir l'adultère dans ses drames historiques), l'adultère y est toujours laissé au troisième plan. Jamais un mauvais instinct n'apparaît comme déterminant dans aucun drame. Dans sa Fornai'ina, la seule pièce où il ait mis en scène une courtisane, la maîtresse de Raphaël est montrée plus sublime et plus pure dans son repentir que Marie de Magdala elle-même. Charles de Saint-Yriex est le dernier chantre de l'idéal.
88 PELLEASTIIES
11 est à la fois héroïque, romantique, picaresque ; car il a même la notion du comique. Ibsénien, révolutionnaire et dantesque, mais toujours moral, il a fait pleurer Tamerlan sur les champs de bataille, devant les monceaux de morts et de blessés râlants ; des crépuscules de colère saignent dans des cieux d'incendie au-dessus des poings levés et des bras tendus des cadavres ressuscites pour invectiver la luxure des reines et l'ambition des rois ; il passe dans toutes ses pièces un souffle de justice, d'indignation et de pitié qui en fait vibrer magnifiquement toutes les ficelles ; le même vent sublime gonfle démesurément la baudruche des mauvais vers, mais baudruche et ficelles n'en émeuvent pas moins profondément le public. Le public, de Saint-Yriex est bien trop malin pour se heurter. Il excelle à rajeunir tous les trucs devant lesquels, selon une esthétique établie, doit s'émouvoir notre sensibilité ; c'est avant tout l'homme de la mise au point. Grandiloquant à la manière de Victor Hugo, il a, comme lui, l'image, la métaphore et l'épithète ; il est le seul qui ait osé, après lui, emboucher la trompette de la renommée ; mais cette trompette, est une trompette d'enfant. Sur ses six drames, dans trois il a campé la figure de Napoléon Ier, et c'est toujours le petit Caporal, les autres fantômes évoqués à la scène ! Papes ou empereurs, souverains de légendes ou d'histoires, peintres ou courtisanes : Saint-Yriex en a toujours fait des marionnettes. Ainsi, réduits, ils vont toujours sûrement à
l'intelligence du public : trop d'humanité effarerait ; la convention rassure. De Saint- Yriex ne domine pas. Il est au niveau de son siècle ; il est le seul qui fasse encore accepter une tirade..
Charles de Saint-Yriex est marié et bon père de famille.
Associé à une charmante femme, attelée de toutes ses forces à la gloire de son mari, il a eu, en temps utile, un hôtel à Paris, des dîners et des réceptions suivies ; à sa table très ouverte ont défilé toute la critique et toute la presse, quelques hommes politiques aussi ; Saint-Yriex sut, tour à tour, obliger les uns et les autres. Puis un peu débordé par la demande, il se découvrit, un jour, la fâcheuse neurasthénie qui exige de la solitude, un grand calme et des soins, et ce fut l'époque des villégiatures ; le ménage s'installa aux environs de Paris. Installation somptueuse dans un château historique, dont les feuilles mondaines publièrent l'état des lieux, et les illustrés les reproductions.
Le château, pas trop loin des directeurs de théâtres et assez distant, néanmoins, d'une station pour faire hésiter les amis en quête d'un dîner ou d'un louis, garda les Saint-Yriex pendant trois ans. Alors l'écrivain, tout à fait lancé, les traités signés avec les directeurs de Paris et de l'étranger, et la neurasthénie augmentant, le ménage s'exilait tout à fait, et gagnait le Midi, cette Riviera de fièvre ou de grand calme, de solitude ou de mouvement, au gré de ses hôtes, qui, depuis quelques
années, est devenu le sûr refuge de tant d'autres écrivains.
De Saint-Raphaël, où s'était fixé le ménage, Mme Charles de Saint-Yriex continua de communiquer aux journaux quelques bulletins de saule, juste ce qu'il fallut pour tenir en éveil la curiosité du public, et Saint-Yriex renonça à toutes les petites excentricités nécessaires au lancement d'une réputation pour se consacrer tout entier au travail.
La baignoire de Mme de Pompadour qu'il avait fait installer à Montmorency, dans son parc, où il se plongeait dans une eau semée de feuilles de roses, les six paons blancs dont il s'était fait le berger sur les pelouses de Flamarande et qu'il menait paître lui-même, vêtu de soie zinzolin et armé d'une houlette enrubannée comme un Tircis de pastorale, les vingt-sept bagues sardoines et péridots, béryls et chrysoprases, opales et saphirs jaunes, toutes baptisées du nom d'un de ses héros, fabuleux écrin d'un rajah de Mysore et son européenne collection de cravates, tout cela tomba dans le domaine de la légende, et il n'y eut que les toutes petites revues de la province pour en parler encore.
Le soleil du Midi avait complètement guéri la neurasthénie du grand homme. Saint-Yriex fit même enlever ses photographies en vente de la devanture des marchands. Définitivement installé dans la gloire, de tant d'enfantillages, bien pardonnables chez un tel cerveau, il ne garda
que l'innocente manie d'écrire ses lettres à l'encre verte sur papier mauve et de les sabler de poudre d'or.
Mais Saint-Yriex, tout à fait assagi et devenu même très prudent durant les courts séjours nécessités à Paris par ses répétitions et ses affaires, se garda bien dorénavant de descendre chez lui.
Il laissait sa femme, associée fidèle et dévouée, rouvrir l'hôtel de la rue Bassano, et y éconduire le flot montant des visiteurs. A peine signalé à Paris, Saint-Yriex était assailli de toutes parts par des gens de toutes sortes : cabotins en quête d'un rôle, reporters, éditeurs, managers, et quémandeurs. La consigne était donnée : M. Charles de Saint-Yriex était toujours sorti. Mme Saint-Yriex, manégée par expérience, faisait un choix et recevait qui on devait recevoir. Une fois par semaine, les Saint-Yriex donnaient un dîner, rue Bassano, auquel le grand homme assistait, liquidant ce soir-là une fournée d'amis et connaissances ; le reste du temps, madame, en voiture, faisait des visites et entretenait les relations. Saint-Yriex terré, lui, dans quelques grands caravansérails modernes : Elysée-Palace, Palais d'Orsay ou Continental, échappait aux importuns et expédiait tranquillement ses affaires de théâtre et d'édition ; l'hôtel où il était descendu, demeurait un mystère. Son éditeur seul et quelques directeurs en avaient l'adresse et de cette ombre épaissie à plaisir autour de sa retraite, de cet incognito gardé, le prestige de l'écrivain s'augmentait encore,
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puissant parce qu'invisible, plus désirable et plus convoité, parce que plus lointain dans celte atmosphère voulue de sanctuaire.
A son dernier voyage à Paris, Saint-Yriex était donc descendu au d'Orsay. Un soir qu'il y dînait seul dans la salle du restaurant, heureux d'avoir esquivé un dîner de famille où sa femme était allée le remplacer (il était près de huit heures), un des maîtres d'hôtel venait le prévenir qu'une dame était là, dans le hall, demandant à le voir. La dame même insistait, car on avait répondu qu'il était à table.
— Mais, je n'attends personne, maugréait le grand homme. Personne. Cette dame n'a pas dit son nom ? Que veut-elle ?
Le maître d'hôtel s'éclipsait, puis revenait presque aussitôt :
— Monsieur, c'est une demoiselle de la maison Gérard, Hermeline et Sœurs. C'est pour Mme de Saint-Yriex, un renseignement qu'on voudrait avoir.
— Gérard, Hermeline... les couturières... Qu'est-ce qu'elles peuvent me vouloir ? Ça ne me regarde pas !
Subitement taquiné par l'idée d'une note en souffrance, de quelque arriéré de compte de sa femme, et, d'ailleurs, en n'y croyant pas, — Mme de Saint-Yriex étant, avant tout, une femme d'ordre, — bref, pour en avoir le cœur net, Saint- Yriex se levait, posait là sa serviette et passait dans le hall. Il y trouvait une grande jeune fille
en pourparlers avec les employés du vestiaire. Très simplement, mais très élégamment vêtue de noir, un carton à la main, tournure de mannequin ou d'employée de grande maison de modes. La vue de l'écrivain lui fermait brusquement la bouche et la faisait rougir jusqu'à la racine des cheveux. Elle les avait blonds et brillants sur un visage dont de grands yeux marrons ne sauvaient pas l'insignifiance. La jeune fille faisait un pas vers Saint-Yriex et s'arrêtait tout à coup.
— Mademoiselle de la maison Gérard-Hermeline ?... Vous désirez ?...
La rougeur de la jeune fille fonçait jusqu'à la pourpre sombre, et d'une voix presque éteinte, dans une balbutiement qui flattait la vanité du
martre :
— Pardonnez-moi, excusez-moi, monsieur, c'est ce carton : un corsage pour Mme de Saint- Yriex. On m'a chargée de le lui porter, et j'ai oublié son adresse. Alors, j'ai eu l'idée de venir vous la demander ici.
— L'adresse de ma femme ? n, rue Bassano !...
— Merci, monsieur, j'y vais.
— Inutile, mademoiselle, mon secrétaire vient ici tous les jours ; il portera le carton. Laissez-le.
— Merci, vous êtes bon, monsieur.
La jeune fille était, maintenant, lie de vin. Mais sa voix défaillait. Mis en éveil par cette rougeur, et cette voix sombrée :
— Mais pardon, mademoiselle, comment me savez-vous à l'hôtel ?
Elle, clans un bégaiement d'agonie :
— L'autre jour, Mme de Saint-Yi iex, à la maison, a dit que vous étiez descendu au d'Orsay, j'étais là.
— Et vous vous êtes souvenue de mon adresse, en oubliant celle de ma femme. C'est bien, mademoiselle, vous pouvez vous retirer. Mme de Saint- ^ riex aura demain, son corsage.
Alors, la jeune fille, comme se faisant violence et la voix devenue rauque :
— Monsieur, monsieur de Saint-Yriex, j'aurais deux mots à vous dire en particulier. Ne pouvezvous me donner deux minutes, monsieur ? Mais pas ici, en tète à tête, ailleurs.
La voix maintenant suppliait.
Saint-Yriex s'était reculé, instinctivement averti.
— Encore une qui veut débuter au théâtre et qui vient me demander mon appui !
Et, très ennuyé, du ton le plus froid :
— Soit, mademoiselle, voulez-vous me suivre au salon ? Mais je n'ai que cinq minutes à vous donner
Passant devant le « mannequin », il la précédait dans le couloir.
Arrivé devant le salon de lecture, il en ouvrait la porte, s'effaçait devant la jeune fille :
— Entrez, mademoiselle.
Et lui désignait un fauteuil. Elle s'y laissait tomber.
L'heure du dîner avait fait le salon désert. C'était, dans le luxe somptueux et banal des sièges
tendus de velours de Gênes, des hautes fenêtres drapées de brocart mauve et de la cheminée monumentale, la tristesse anonyme de tous les salons d'hôtel. Un crépuscule de fin mai se mourait dans l'imposte des croisées. Saint-Yriex, debout devant la jeune fille, attendait :
— Eh bien, mademoiselle ?
Mais elle, renversée au dossier du fauteuil, les deux mains aux accoudoirs et les yeux au ciel rose des vitres :
— Je suis heureuse. Ah ! je suis bien heureuse !
Puis, les prunelles tout à coup plongées dans celles de l'écrivain :
— Je désirais tant vous voir !
— Mais ?
— Oui, j'avais une telle envie de vous connaître... Ne m'en veuillez pas, monsieur de Saint- Yriex. N'avez-vous pas reçu dernièrement une lettre qui vous demandait votre photographie ? Elle était adressée au théâtre.
Saint-Yriex en recevait tant, de ces lettres de folles et de fous, qu'il ne les lisait même plus.
— Eh bien ! monsieur, c'est moi qui vous l'avais écrite, cette lettre ; j'aurais tant aimé tenir de vous cette photographie !
— Mais, mademoiselle, ma photographie est en vente chez les marchands. Vous étiez libre de l'acheter.
— Oui, mais j'aurais voulu la tenir de vous, et puis j'aurais voulu une photographie tirée ex-
m PELLEASTRES
près pour moi, une photographie que les autres n'auraient pu avoir.
— C'est beaucoup de choses ; et c'est pour me demander cela que vous êtes venue ici chercher l'adresse de ma femme ?
— Oui, j'ai menti et vous pouvez me perdre, monsieur, car si à la maison Gérard-Hermeline, on savait que je suis venue vous demander dans cet hôtel, on me mettrait à la porte ; mais j'avais trop envie de vous voir. Depuis le temps que je vous lis, j'ai une telle passion pour tout ce que vous faites ! vous êtes mon Dieu ! J'ai vu jouer toutes vos pièces ; la Fornarina je l'ai vu jouer cinq fois... je songe à vous le jour, je songe à vous la nuit, et il y en a beaucoup, à l'atelier, comme moi ! Alors, comme Mme de Saint- Yriex était venue, l'autre jour, et avait dit que vous étiez ici, aujourd'hui j'ai tout fait pour être chargée de lui porter ce corsage... N'est-ce pas, que l'occasion était trop belle ? Alors, j'ai inventé un prétexte et je suis venue la demander ici, l'adresse... vous ne m'en voulez pas trop, monsieur ?
— Non et oui, mais vous ne manquez pas d'astuce.
Intimement flatté par cette ferveur d'admiration, peut-être un peu ému aussi par les larges prunelles implorantes :
— Il y a longtemps que cela vous tient, ce bel enthousiasme pour mes œuvres ?
— Pour vos œuvres et pour vous, oh ! oui, monsieur : il y a bien dix ans que je vous lis 1
— Quel âge avez-vous donc ?
— Vingt-quatre ans.
— Vous avez commencé de bonne heure !
— A quatorze ans, monsieur, je lisais déjà vos drames ; à la vérité, je vous dirai que j'ai commencé à aimer M. Marcel Prévost, et puis après ça a été M. Paul Adam ; mais, depuis la Fornarina, c'est de vous seul que je rêve, monsieur de Saint-Yriex, de vous seul.
La jeune fille, comme mue par un ressort, se levait de son siège et venait tomber dans les bras de l'écrivain.
— Calmez-vous, mon enfant ; on vous appelle ?
— Fanny Marlay.
— Eh bien ! mademoiselle Fanny Marlay, il faut être sage : c'est très bien d'aimer les beaux vers, mais il ne faut pas trop aimer ceux qui les font. Vous auriez pu mal tomber ; vous êtes jeune, très jeune... permettez-moi de vous donner quelques conseils. Vous m'avez vu, vous devez être calmée ; j'ai vingt ans de plus que vous, je pourrais être votre père : voyez, j'ai les cheveux blancs.
Et, sur un regard sournois de la jeune fille :
— Enfin, je suis marié.
— Ça, je le sais ! soupirait le mannequin.
— Vous voyez donc qu'il faut vous faire une raison.
— Soit, mais il faudra qu'on m'y aide. Vous m'y aiderez, monsieur, car vous êtes bon ; oh !
dS lJ ELLE ASTRES
j'aurai bien du mal, bien du mal, car je vous aime : il y a dix ans que je vous aime !
Et Fannv Marlay s'abaltait en sanglotant sur l'épaulé du poète. Maintenant, c'était un déluge de larmes. Saint-Yriex, qui essayait de l'apaiser, sentait leur eau tiède couler sur ses mains.
— Voyons, voyons, mon enfant, calmez- vous, on peut entrer, on peut nous voir. De la tenue 1 un peu de sang-froid !
Très ennuyé, craignant d'être surpris tenant cette jeune fille entre ses bras, l'écrivain exagérait le ton paternel. Fanny Marlay, elle, s'abandonnait toute. Presque couchée sur la poitrine de l'adoré, elle se pressait amoureusement sur lui et continuait de pleurer.
— Je vous aime, je vous aime, il y a dix ans que je vous aime !
Saint-Yriex se sentait parfaitement ridicule. Le dîner touchait à sa fin et, d'une minute à l'autre, les dîneurs du restaurant allaient envahir le salon. Fanny Marlay était presque évanouie. Saint- Yriex savait comment on rappelle les femmes à la vie. 11 hasardait quelques menues caresses le long des joues et dans les petits cheveux de la nuque. La jeune fille consentait à se ranimer.
— Vous êtes bon, souriait-elle à travers ses larmes ; je savais que vous étiez bon.
— Oui, mais il faut vous en aller.
— Déjà ?
— Oui.
Et l'écrivain cherchait à se dégage]-.
— Je reviendrai... chercher la photographie, vous me l'avez promise...
— Moi ?
— Cela me ferait tant plaisir, et signée de vous, signée.
— Soit, mais vous serez raisonnable ?
— Il le faut bien. Je reviendrai demain.
— Ah ! non, pas demain, se cabrait l'écrivain effaré.
— Quand ?
La voix de la jeune fille implorait.
— Lundi, vers cinq heures ; pas avant cinq heures ; mais serez-vous libre, lundi ?
Il escomptait les obligations de l'atelier.
— Je serai toujours libre pour venir vous voir. Allons, embrassez-moi, et je m'en vais.
L'auteur de la Fornarina s'exécutait et le mannequin s'esquivait, transfigurée de joie, le paradis dans l'àme.
L'écrivain ne la reconduisit pas. Ecroulé sur un fauteuil, il songeait déjà au moyen d'éluder ce rendez-vous. Il prétexterait un voyage, une lettre le dirait retenu à la campagne...