CALMANTS
II faut toujours comparer sou état présent à l'état des hommes qui nous apparaît comme le pire. Presque ruinés et prêts à désespérer, ree;"ardons du côté de ceux qui le sont absolument et non du côté de ceux qui sont prospères. Notre amertume en sera nota- ^ blement diminuée. On trouve toujours un plus malheureux que soi et, si on ne le trouve pas, on peut toujours l'imag-iner. Mais en ces temps, on n'a pas besoin, hélas 1 si k plaindre que l'on soit, de faire appel à son imagination pour trouver plus à plaindre que soi-même. Il suffit de reg-arder à droite ou à g-auche pour être bientôt forcé de convenir qu'on est parmi les privilégiés. Si la vie est le plus précieux bien, ce qui n'est pas toujours sûr de la vie toute nue, pensez à ceux qui sont morts ; mais si vous ne la concevez pas sans la richesse, pensez à ceux qui se .sont réveillés un matin ruinés sans phrase; s'il vous faut qu'elle s'écoule dans
un pays libre et pacifique, pensez aux Belg-es : vous n'en êtes pas et vous pourriez en être. Il j a là des millions de malheurs qui vous ont été éparg^nés. Je reconnais que la méthode n'est pas, en somme, très satisfaisante, le malheur d'autrui pouvant fort bien accroître le vôtre, mais par le temps présent, je n'ai pas mieux à vous offrir. Pensez aux Belges.
1 1 janvier iqiq.
Je lis à la date du 22 juin 1869, dans le Journal des Goncourt : « Le g"énéral Bataille nous entretient de l'émotion au feu. Pas d'émotion une fois l'action engagée, mais avant, par exemple, aux premiers coups de fusil qui se tirent sur les lignes d'un camp, quand on est couché encore, alors un sentiment de compression à la poitrine, avec, au fond de soi, une sorte de tristesse. Il y aurait un bien curieux, un bien intéressant et un bien nouveau volume, à faire de fragments de récits militaires, intitulé : La Guerre, où l'on ne serait que
le sténographe intellig'ent de choses contées.» Ce passag-e de Jules de Goncourt, qui allait mourir à l'aurore d'une g-uerre annonciatrice de celle-ci, montre bien la différence entre l'idée que l'on pouvait se faire alors d'une g-uerre et l'idée qu'on est forcé de s'en faire aujourd'hui. Un tel livre à l'heure présente serait bien différent de ce qu'il imag"inait, et surtout la réalité y ajouterait des pag-es auxquelles il ne song"eait pas, les pag-es de l'horreur. Coup sur coup, viennent de paraître deux séries d'enquêtes, une enquête belg"e et une enquête française, sur la conduite infâme des armées allemandes. Ah ! que nous sommes loin des g-uerres de jadis et que nous sommes rapprochés au contraire des g-uerres plus lointaines, si lointaines qu'on les croyait chimériques, accomplies en Europe par les barbares envahisseurs de l'empire romain ! On n'aura plus besoin, pour connaître le der-
nier degré de la cruauté, de compulser les anciennes chroniques : l'histoire contemporaine y suffira. Nous sommes voués pour les historiens à être considérés comme les témoins des plus grands excès qui aient été exercés par des hommes sur l'humanité .
Nous aurons vu la barbarie. Nous sommes les contemporains des Huns.