RAOUL RIGAULT
Ici tout va bien.
Voici le citoyen Clément, maire du XVill* arrondissement, qui écrit au citoyen Assy :
Je marie..., vous voyez ça d'ici!
Histrions en goguette qui plaisantent eux-mêmes de leurs rôles et de leurs grotesques usurpations — est-ce en effet assez ridicule de voir le lieu le plus respectable de la société sanctifié par des drôles qui se jouent de tout ce qu'il y a d'honnête et de respectable — est-ce un assez triste et assez aviné carnaval que celui auquel nous avons assisté — et dont l'attitude du pays semble promettre une seconde et prochaine représentation.
Mais laissons un moment de côté ces lugubres souvenirs pour parcourir au hasard la suite de ce curieux volume.
Voici une lettre de Victor Hugo — est-ce pour ne pas compromettre le destinataire, et Fexposer à être pris pour un pétroleur, que Fautographe ne dit pas que cette iettre était adressée à Léon Gatayes.
« Votre prénom ressemble à lion — votre nom sonne comme bataille — vous aurez votre place à la mêlée de demain. »
Cette mêlée c'était une première représentation de quelques chefs-d'œuvre du temps que Victor Hugo — était... Victor Hugo.
Cette lettre peut faire soupçoimer que les calembours et coq-à^ràne que quelques journaux lui prêtent depuis quelque temps avec une opiniâtreté qui devient une scie, ne sont pas en horreur au grand poète.
Puis une lettre bien humble du général Trochu à l'empereur.
Ou il a eu tort de tant parler de reconnaissance s'il n'en ressentait pas — ou il a eu tort de ne pas en montrer plus tard s'il la ressentait.
Un autographe de M^ Lachaud, un des avocats de Harie Capelle — soi-faisant V® Laffarge *— au moment où la folie à la mode consistait à être amoureux de cette personne, il l'appelle a la pauvre Marie ».
Rien au monde n'est plus touchant que les lettres des gendarmes qui, quelques jours après, devaient être assassinés rue Haxo — tous comme d'un commun accord veulent donner à leurs femmes et à leurs enfants un espoir qu'ils n'ont pas — une noble et héroïque résignation.
Mais rien non plus n'est capable d'inspirer une profonde horreur et une haine vigoureuse contre les auteurs de ces crimes.
Et ce n'est pas sans une violente colère que je pense que personne à TAssemblée nationale n'a eu l'énergie et le bon sens de monter à la tribune et de dire à M. Gambetta et à ses amis :
« Oui ou non — partagez-vous notre horreur pour ces crimes et pour ceux qui les ont commis — oui ou non, jugez-vous qu'ils méritent les derniers supplices?
]> Oui ou non, leur permettez- vous de vous dire leur chef — oui ou non, les ménagez-vous pour vous eu faire votre armée de réserve? »
Et, comme contraste aux lettres si nobles de ces vieux soldats qui vont mourir assassinés — à leurs femmes et à leurs enfants,
Lisez les lettres de leurs assassins à leurs feuHnes à eux ou à leurs maîtresses.
Voilà le citoyen général Lullier qui donne au directeur de Saint-Lazare ( prison où on met les filles de mauvaise vie en rupture de carte, ou condanmées) de mettre inmiédiatement en liberté mademoiselle Emma Henriette Muller — mais une note du Comité donne contre-ordre au directeur, mademoiselle MuUer n'étant pas détenue pow
politique.
Voici une lettre adressée par le délégué à la guerre ati citoyen madame André Léo, rédacteur de la Sociale.
Voici Maria Leroy, maîtresse d'Urbain, qui réclamt à un citoyen coUmely son poney et deux revolvers.
CarôDy le nautonnier, traverse rAchéron, amenant une batelée d'ombres que Mercure est allé rassembler sur la terre — le rivage du côté de l'enfer est couvert d'ombres déjà plus ou moins anciennement arrivées — qui s'ennuient dans le paradis que leur ont fait les poètes et les anciens prêtres, et considèrent comme une de leurs plus grandes distractions de venir à chaque a train s> voir arriver ceux qui passent d'une vie à l'autre, et de leur demander des nouvelles. Le trajet du fleuve prend plus de temps que ne semble le promettre sa largeur, parce que, sur la rive du côté de la terre, Caron se fait payer d'avance le passage, et, sur l'autre rive, une Furie placée à un tourniquet exige les « tickets » et, sur les indications de Mercure, fait passer les ombres à droite ou à gauche, celles qui sont destinées aux peines ingénieuses et variées de l'enfer, ou aux joies monotones, uniformes et fades du séjour des bienheureux. C'est ce qui explique les conversations un peu longues qui ont lieu entre les résidents et les nouveaux arrivés.
Le raffiné Bouteville, qui fut décapité sous Louis XIII comme duelliste opiniâtre, s'adresse le premier à une ombre replète, ventripotente, qui descend sur la rive, et que Mercure désigne à Alecto comme un membre d'une assemblée politique de France.
Bouteville. — Soyez le bienvenu, monsieur, et donnezmoi la main, car nous avons appris que les beaux et héroïques temps des raffinés et du Pré-aux-Clercs sont revenus pour notre chère France et que nous devons nous attendre à recevoir ici les députés et les hommes d'État de ce temps-ci expédiés les uns par les autres. Vous avez donc succombé dans une « rencontre »? quels étaient vos seconds? — Vous battiez-vous à Tép^ ou avec répée et le poignard?
Uomhre. — Je suis en effet victime d'un duel, mais avec des nuances tout à fait modernes — le siède marche; — nous nous battions à trente-cinq pas à l'épée, je vous assure que j'avais une « tenue excellente», et que nos lames sifflaient en l'air; c'est très échauffiint, et quand nos témoins déclarèrent l'honneur satisfait, j'étais tout en nage; je devais inviter à déjeuner mes témoins et les quatre médecins que j'avais amenés; j'eus froid, je mangeai beaucoup, une indigestion se compliqua d'une pleurésie, et me voilà. J'espère que le gouvernement va s'occuper de réprimer, comme fit Louis XIII de votre temps, la sauvage et sanglante frénésie du duel.
Bouteville. — Vous m'étonnez.
Achille. — n parait qu'on ne se bat plus que de loin. N'as-tu donc pas causé, Bouteville, avec quelques-uns de ces braves jeunes gens qui, il y a huit ans, furent envoyés se battre contre les Prussiens, sans armes, sans vêtements, sans souliers, sans nourriture. On se bat aujourd'hui à la mécanique. On est tué par des gens
qu'on ne voit pas et qui ne vous voient pas. La force, l'adresse, les voix terribles, les regards étincelants, la crinière flamboyante des casques ne comptent plus pour rien. Aussi lorsque, dernièrement. Mercure est venu demander, recruter des âmes de héros qui voudraient retourner sur la terre animer de nouveaux corps, aucun des héros morts n'a consenti à revivre.
Murât — Chargez donc la cavalerie, une cravache à la main !
Horatius Codés. — Défendez donc un pont seul contre une armée; vous ne voyez pas Tarmée, et la mitraille vous met en pièces à un kilomètre de distance.
Arnold Winkelried. — Entamez donc mi carré autrichien en saisissant une brassée de piques, en se les enfonçant dans la poitrine, en les entraînant dans sa chute et en ouvi*ant le carré à vos compatriotes.
Le député français déclaré « bon » par Mercure passe au tourniquet et est admis à se promener dans des bosquets de lauriers pendant toute Tétemité, en récompense de ses vertus privées; les ombres anciennes le suivent et Tentourent.
Servius Tullius. — Est-il vrai qu'on est devenu assez insensé en France pour avoir accepté la loi. du nombre, loi contre laquelle j'avais organisé à Rome les centuries et le suilrage, organisation qui a tant contribué à la grandeur romaine *.
Agamemnon. — Jolie, la loi du nombre l deux Thersites l'emportent sur Achille.
1. Curavit Servius Tullius, quod semper in republica tenetidum est, ne plurimum valeant pîurimi. (Cicéron, de Republica,)
332 PKNDANT LA PLUIE
Énée. — Deux Paris sur Hector.
Jean-Alphonse, — Deux cailloux sur un diamant, deux crottins sur une rose.
Richelieu. — Petit Tbiers, redites-nous donc votre sortie contre « la vile multitude », vos phrases contre la République qui doit tomber ce dans le ridicule ou dans le sang d, et à propos des orateurs devenus généraux auxquels a la France a dû la moitié de ses miàères ».
Thiers. — J'ai changé d'idées là-dessus; le meilleur des gouvernements est une république dont je serais le président.
JeanrAlphonse. — La République est le gouvememeiit des meilleurs choisis par tous, — en exceptant les fous, les imbéciles, les coquins, les paresseux et les ivrognes.
***. — Tout pour le peuple et rien par le peuple.
Cicéron. — Peuple, populusy c'est toute la nation, — en ce sens le peuple doit prendre part aux affaires en proportion de son honnêteté et de son intelligence. Hais la multitude, le vulgaire, la populace, — plebs, — doit être contenue et doit obéir.
Charron. — Le vulgaire, la tourbe et lie populaire est une beste estrange, inconstante, variable ; il s'esmeut, il s'accoyse, il approuve et réprouve en un instant mesme chose. Il n'est rien plus aysé que le pousser en teUe passion que l'on veust. Il n'ayme la guerre pour la fin, ni la paix pour le repos, sinon que de Tune à l'autre il y a toujours des changements; la confusion luy fait désirer Tordre, et dans l'ordre il s'y desplaist *.
Salluste. — Haïr le présent, désirer l'avenir, vanter le passé, caractère du vulgaire, monstre tout langue et tout oreilles •.