‹ Pendant la terreurChapitre 10 sur 83 · Les Mois, t. I". p · texte numérisé non relu

Les Mois, t. I". p

fréquentation de ces esprits, alors très avancés, Roucher puisa le germe de bien des idées politiques ou sociales que nous verrons se développer avec les années et au feu des événements.

En attendant, la confiance la plus absolue régnait entre les deux amis. Dupaty s'enthousiasmait à la lecture des Glaciers, ce morceau qui fut très répandu dans le monde vers 1777 '. Il se chargeait de remettre les prospectus des Mois à tous les magistrats qu'il fréquentait et il accompagnait cette distribution des plus chaleureux appels. A son retour d'Italie, il rapportait au poète une branche de laurier cueillie à son intention sur le tombeau de Virgile.

Roucher, de son coté, faisait pour le magistrat ce qu'il avait fait pour Turgot. Il célébrait, dans son poème, l'impartialité et la vertu de l'incorruptible président.

Au magistrat prévaricateur qu'il avait stigmatisé dans des — vers indignés, — que la censure d'ailleurs avait effacés, Roucher opposait l'homme vertueux, intrépide, équitable qui était son ami. Sa voix s'élevait avec le sujet et la poésie atteignait à la grande éloquence :

Poursuis donc, Dupaty, (a course glorieuse;

Et tandis qu'au Sénat la main victorieuse

Couvrira l'opprimé de l'égide des lois,

.Moi, qu'un autre destin fit pour d'autres emp]

Au ui»m des saintes moeurs dont l'intérêt m'enflamme,

J'ose, dispensateur de l'éloge et du blâme,

Faire entendre ma lyre à ces flots de guerriers,

Qui viennent, aujourd'hui, le front ceint de lauriers,

1. Il lui écrivait à ce propos : « Vos superbes Glaciers m'ont échauffé de la plus juste admiration. Vos vers sont autant de rayons de soleil ■ qui

Changent ces pics glacés en murs de diamant

11 ne sera p3s permis d'être médiocre après vous. »

Dans la pais que l'hiver accorde à la pairie a fleurie1.

allusions étaient accueillies avec transport. À la loge des Neuf Sœurs, qui comptait parmi ses membres Voltaire, Franklin. Florian, Lahnde, Gailhava, Lemierre, d'Ussieux, Chamfort. Parny, Fontanes, Yernet. Greuze, Houdon, Piccini, Garât, en un mot tous ceux qui avaient un nom dans les lettres ou dans les arts, Roucher, « l'orateur » attitré, lut, le 25 août 1779, le passage relatif à Dupaty. L'assistance applaudit avec transport. Le malveillant Bachaumont fut Lui-même de le reconnaître.

Dans cette fréquentation des parlementaires, Roucher s'était revêtu pour ainsi dire d'un caractère d'arbitre et de trat. C'est à lui qu'on s'adressait, comme à un interne désigné par sa vertu, pour trancher les querelles littéraires. Blin de Sainmore lui en faisait l'offre sans détours.

Je suis désolé, lui écrivait-il au mois dejanvier 1777, du spectacle qu'offrent les gens de lettres qui se déchirent entre eux. erivains estimables par leur conduite et leurs talents devraient faire une association pour se défendre. J'ai l'âme flétrie en voyant la haine et les partis déchirer les suc les membres les plus éclairés de l'humanité devenir des I en cultivant tout ce qui devrait adoucir les mœurs. Vous mes tout indiqué pour faire revenir les gens du monde. Vous m'avez déjà défendu contre les indifférents ou les jaloux et je vous en remercie.

François de Neufchàteau disait bien haut le nom de celui dont tout le monde redoutait l'injustice et la tyrannie :

I Je ue sais encore ce que deviendront mes destinées dans ce 1. Voy. encore les notes des Mois, t. 11, p.

pays qu'on croit être celui des ressources, et qui n'est vraiment que celui des intrigues. J'aurai plus d'une fois le regret d'avoir quitté Bordeaux; le cœur se perd dans le chaos de Paris...

Il a eu à se plaindre de La Harpe; il va lui répondre dans le Journal de Paris :

On a vingt-quatre heures pour dire des injures à ses juges. Je ne dirai point d'injures à M. de La Harpe, mais j'espère lui prouver qu'il a tort. Et après l'avoir démontré pour mon compte, je le démontrerai peut-être aussi pour le compte des autres. Vous en rirez à Montfort, si la chose en vaut la peine.

Cependant Roucher était en train de mettre la dernière main à son poème dont il attendait la fortune et la gloire.

Surles conseils de ses amislmbert, d'Ussieux, Berquin,etc, il supprimait, — ce qui semblera toujours bien difficile à un auteur, — des passages entiers ou bien il en recommençait d'autres qu'il croyait excellents1.

Il s'entourait de tous les documents, de toutes les brochures, de toutes les relations manuscrites qui pouvaient l'éclairer. Il traduisait des passages entiers de la Bible, de Virgile, de Tibulle, de Properce, de Thomson, d'Young, du Tasse, etc., avec une préoccupation évidente d'utiliser quelques-uns de leurs traits clans son ouvrage.

Au château de la Falaise, près de Meulan, « dans cette longue vallée qu'arrose la Mauldre et qui est digne d'être visitée parles botanistes, autant que chantée par les poètes », Roucher retrouvait chez le marquis de Tourny, mais avec

1. Voir pour ces suppressions qui lui sont conseillées, les Mois, t. Ier, p. 348. Il reproduisit plusieurs fois dans les notes les passages ainsi effacés.

indépendance, l'hospitalité d'Anel. Il prenait intérêt

au* mesures généreuses que le seigneur appliquait dar

domaines. Il se sentait à l'aise chez ces nobles instruits.

intelligents et charitables, qui n'étaient pas de ceux contre

ls se fera bientôt la Révolution.

Il parcourait les endroits les plus pittoresques du domaine

t't il laissait la trace de son passage dans des inscriptions

poétiques qui célébraient la beauté du lieu. A Saint-Lazare.

il revenait avec mélancolie sur la vie libre et heureuse qu'il

avait menée à la Falaise et il immortalisait ainsi ces plaisirs

ss t les nobles hôtes qui les lui procuraient '.

Dans son Mois de Juin il a chanté les heureux châtelains de

ce joli séjour: il s'est étendu longuement, avec complaisance.

sur la fondation qu'ils avaient faite pour le couronnement

d'une rosière, comme s'il n'était pas étranger à l'acte de

donation qu'on a retrouvé dans ses papiers. Là. quelques

- comme le chapeau de paille entouré de branches de

ir un ruban bleu. — on reconnaît ici le règne

ttteau. — ou coinne ce repas de fête, qui ne devra

•raposé que de laitage et de fruits, semblent sortis tout

entiers de l'imagination et de la plume de Roucher.

Il faisait plus encore : comme s'il pressentait l'avenir, il voulut immortaliser les traits de la charmante marquise et. en tête de ce Mois de Juin, il lit graver par Marillier la scène champêtre que présidaient les deux châtelains.

Toujours la plume à la main devant les livres qui sollicitent sa lecture. Roucher se prononce contre les basses flatteries des dédicaces dans Ovide, Virgile et Lucain ; il sème ses observations de notes autobiographiques qui remontent jusqu'aux jours de son enfance : ou bien, il donne

1. Voir cette charmante lettre à Euialie -jui se trouve dans le* Con- Stations, \ II, r. '-

ses idées sur la poésie en général et c'est ainsi qu'après une description latine des sciences mathématiques ou physiques, il écrit, en 1771) en marge des Poemata Didas-> CQ,lia :

Admirez le pouvoir de lu poésie, qui rend palpables pour ainsi dire les sciences 1rs plus abstraites. Avec quelque travail, il sérail facile de transporter celte description dans la poésie française qu'on a trop voulu borner jusqu'à présent, puisqu'elle peut, aussi bien que la poésie latine, tout dire. Idut exprimer et tout peindre.

C'est encore en marge de ce livre, qu'à propos de l'éducation du poète, il recommande les grands voyages « qui font passer sous ses yeux tous les grands tableaux de la société et de la nature. C'est là. dit-il, à mon avis, le ^rand moyen de développer dans une jeune tète de grandes pensées, de grandes images et. dans une âme, les butes émotions qui se reproduisent dans les ouvrage-.

Par-ci. par-là, quelques jugements : « Le récit de la mort dWbel dans lu Genèse, est admirable. — M il ton, ici. est supérieur à tous les poètes anciens et modernes et à luimême. »

Parfois ce sont des allusions à de prochains travaux. comme ce poème de l'Astronomie, qu'il devait ébaucher un jour :

Ici commence le récit de l'invention du baromètre, épisode curieux dont l'imitation ne ligun-i ait poul-êlre pas mal dans un des cliauls de V Astronomie. Je n'en ai pas encore la place et pour la trouver, il faut que j'aie médité davantage le plan de ce poème.

Mais les notes qui sont assurément les plus curieuses

LE l'OÈTE ROUCILER. !ftl

Boni celles que Boucher a écrites en marge d'un exemplaire v de Saint-Lambert. Non Béatement elles nous

donnent une idée de tes procédés de travail, mais encore rllfs nous éclairent sur l'opinion que Houcher avait de luimême : parfois aussi elles le montrent dans ses saillies de caractère prises sur le vif.

Dans ce travail critique fait sur une œuvre toute récente et presque rivale de la sienne, Roucher compare son émule à Virgile, à Thomson, à Drille, à Gessner; il montre partout une vaste érudition et une connaissance réelle du sujet. bien naturelle, d'ailleurs, de la part de celui qui a entreprié de chanter les M

De quelques vers du début, il va dire qu' «■ ils sont beaux d'imagination et surtout d'harmonie imitative, qualité bien raïf dans nos poètes modernes à commencer par M. deVol- >i inférieur du reste à Racim

A propos de ces vers sur le laboureur :

11 craint la pauvreté M ;is il craint plus eucur la tri^t-, oishfeté,

Ëtoucher s'écriera :

Mensonge qui oc pouvait tomber que dans la tête d'un phi- Vst co que j'appelle donner un souflb-t à la nature.

Il proclame ■ sans détours » la supériorité de son poème

les '/ s, -lit qu'il dise que Saint-Lambert n'a rien l'ait qui

approche de son tableau des pluies priutanières, ou que sa

ption de la convalescence est vraiment dramatique :

je réussi ? dit-il : le public me l'apprendra un jour.

Il dit encore :

La fenaiso x champêtres le

IQ PENDANT i..\ n:nREL'R.

plus aimable el le j>lns riant. Dans Saint-Lambert, il est snh caractère. J'ai lâché de me rapprocher de la nature e1 de Thon. son lorsque, dans le Mois de Juin, j'ai crayonné le même tableau.

Le grand reproche qu'il adresse ù son rival, c'esl de. muiqucrdc chaleur, d'enthousiasme, d'initiation:

Pour moi. dit-il, j'ai remarqué que je faisais toujours mal ce dont je n'avais pas élé averti par mon génie.

Kt, reprenant dans le détail son appréciation, >'il compare (iessner et Saint -Lambert, il dira :

Ici, tout est froid, pénible el didactique. Dans Gessner, toul eal sentiment, tout est amoureux. Saint-Lambert, peintre >an< couleur; Gessner, brillant coloriste. Lutin, dans les vers il'' Saint -Lambert je crois lire de la prose, et dans la prose de (iessner, je crois lire îles vers.

Sur Thomson :

M. de Saint-Lambert se bat les lianes pour s'échauffer. Il est bien différent de Thomson, poète inspiré. On croit entendre un prophète tant ses mouvement sont vifs et variés, ses peusées revêtues d'images et ses épitbètes pittoresques.

Il renvoie son auteur a ce même Thomson, à Virgile et à Horace :

Dans tous les trois vous trouverez un poète et vous serez fâché de ne voir qu'un raisonneur dans Saiut-Lambert.

S'il est satisfait, il a encore des réticences :

Autant le plan est sage et bien ordonné, autaut l'exécution est faible, paresseuse et monotone.

LE POÈTE ROUCHER. il

A propos de ces deux \ers « d'une beauté qui semble ne point appartenir au talent de M. de Saint-Lambert :

L'aigle entouré des feus dont l'Olympe étincelle Suit, atteint son amante et jouit dans les cieux,

Pindare, dit Roucher, n'est pas plus sublime. »

Ici, l'approbation est sans mélange : « Je connais peu de vers en français qui soient supérieurs à ces deux-ci :

Ce»! là que la na'ure et ^ lus riche et plus belle S'gnale avec orgueil sa vigueur éternelle. »

Mais bientôt la critique amère reprend le dessus et avec un ton qui montre combien le caractère de Roucher était resté Méridional sous le climat de Paris; ce ne sont que des exclamations :

bon Dieu, quelle prose!... Trois vers de métaphysique! Uon Dieu, comme ce langage abstrait assassine la poésie!... Voilà ce diable de Je vois qui revient encore...

... Ne sois pas tant philosophe et sois plus poète... Lu paysan qui se dit, comme Dieu, ce que j'ai Tait est bien, il y ;i là je ne sais quoi qui me fait toujours rire!

Ces notes s'arrêtent au milieu du chant de ÏÊtê. Tout

incomplètes qu'elles sont, elles n'en restent pas moins des plus intéressantes.

Il est toujours délicat de livrer ainsi à la curiosité publique, qui aime à faire des comparaisons, les jugements et les pensées qui, nées au courant de la plume, écrites par l'auteur pour son usage, n'étaient pas destinées «à affronter un jour la publicité. Mais ces notes dépeignent si bien notre poète, elles rappellent si parfaitement jusqu'aux termes. même les jugements publics de Oimm et de Diderot que

\-l i'ENKWT LA TERREUR.

l'intérèï nous a paru justifier ce qui. de prime abord, semblerait une indiscrétion*.

Boucher était beaucoup moins sévère pour l'abbé Delille; il en parlait avec éloges dans ses notes des Mois*. D'ailleurs,

dans ce poème, qu'il croit appelé à un grand retentissement, c'est toujours la bienveillance qui prend le dessus, soit qu'il s'agisse de d'Alemhert. soit que le poète nous entretienne de ses amis et de leurs promesses; Cabanis, Garât, Berquiu, sont annoncés et présagés avec une indulgence que leur carrière n'a pas toujours justifiée, mais qui. du moins. témoigne d'une grande bonté de la part de doucher et surtout d'une absence totale de jalousie".

Le poète, comme s'il voulait faire de son œuvre le résumé de toutes ses doctrines et de toutes ses pensées, introduit à côté de ses observations personnelles, l'exposé de ses principes philosophiques. Enfant de cette fin du xvin8 siècle, il aime la discussion sur tous les sujets: il en abuse. A tout instant, ce sont des souvenirs : « J'ai connu un homme, etc. » Sur le soleil vu par les mourants, il trouve bon de nous dire les idées que cette pensée évoque chez lui. etc.. etc. \ Sa philosophie, au contraire, qu'il eût été

i. Sainte-Benve, dans sa 1res belle étude sur la poésie de la nature Causeries du Lundi, t. XI), a fort bien mis en lumière l'aridité, la sécheresse de Saint-Lambert. 11 appuie son jugement sur les opinions de Grimm, d'Horace Walpole et de madame du Defiand. Appelé par le sujet même à faire la comparaison, il reconnaissait au contraire chez lioncher cette douceur et ce charme, cette fraîcheur et cette nouveauté qui composent précisément les qualités de sensibilité qui manquaient a Saint-Lambert C'est aussi, dit le grand critique, le côté par lequel I'.. nicher l'emporte sur l'abbé Delille.

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