Inédit
santait. Mais il n'en avait pas envie ; son ardent patriotisme ne va point jusqu'à la jubilation de se voir récompensé... à Saint-Lazare. Cependant, point trop de tristesse; quelques traits du visage sont bien altérés, mais pour mes yeux seuls. Qui ne les a point vus encore n'y peut surprendre rien qui trahisse les peines de l'âme. Après un quart d'heure de conversation, il me quitte pour aller voir d'autres amis ou connaissances; mais il reviendra, je l'ai retenu à dîner. Reste maintenant à te dire le nom de ce nouveau compagnon de malheur; tu ne voudras pas m'en croire. Je ne mens point cependant, ma bonne amie ; c'est Tap, oui, le bon Tap, l'excellent patriote et républicain Tap; il est au rang des hommes suspects. Qui aurait pu prévoir que ce titre odieux lui serait donné? On le lui a imprimé pourtant. Nul Français ne pourra donc l'éviter, puisque notre ami gémit sous cette inculpation. Je te quitte ; bonjour! nous boirons, Tap et moi, à toutes vos santés.
Puis voici Ghénier, le compagnon des luttes au Journal de Paris, celui qui ne quittera plus le poète des Mois. 11 retrouve à Saint-Lazare tous ceux qu'il a connus et aimés. Les deux Trudaine, Robert, et Suvée, que David triomphant appelait « l'horrible aristocrate, l'ignare Suvée », le peintre qui allait faire le portrait d'André aux derniers jours de la captivité1.
Depuis quelque temps déjà, on compliquait toutes les formalités comme à plaisir.
Il vient de s'établir ici, et tout cela pour le plus grand charme de notre vie, un petit train d'attentions fines, en vertu duquel on ne visera plus rien au greffe les jours de décadi.
1. Un poète de sa famille, Brizeux, l'a décrit ainsi : « André est peint en buste et de face, le bras gauche appuyé sur le dos d'une chaise, la main presque ouverte et pendante; pour vêtement une espèce de surtout ou de redingote grisâtre, les boutons de la chemise défaits et, autour du col, une cravate de soie, bariolée à trois couleurs. Dans un coin du tableau, le nom de Suvée et la date : 27 messidor, an II. »
LE POÈTE ROI/CHER. 2fil
x faut-il pas que nos bénévoles gardiens aient tout entier à eux le repos national? et comment le sanctifier autrement que par une addition de malaise aux ennuis de leurs chers prisonniers? Voilà sans doute une œuvre pie. J'ai grand'peur que telle piété n'aille encore croissant.
Qui sait s'ils ne trouveront pas quelque chose de trop profane encore dans le soin que prennent nos femmes et nos enfants de nous envoyer à manger ces jours- là. Les envois passent par la censure; la censure ne s'exerce que par des censeurs, et pour ces censeurs, il n'est point de décadis chômés.
Ce n'était là qu'un commencement. Le2o ventôse, les correspondances avec l'extérieur furent complètement interdites.
Au bout de quinze jours, on les rétablit; mais il était, désormais, défendu d'introduire de l'italien ou de l'anglais dans les lettres1. « On craint que ce ne soit un moyen de conspiration*. »
C'était en effet une conspiration contre l'Assemblée qui avait été la cause des mesures rigoureuses de ces derniers jours.
Roucher se montre toujours le même ; il va jusqu'à approuver des sévérités dont il a été la première victime.
J'aurais maudit cent fois cette rigueur, si je n'eusse p l'utilité générale de la patrie, à la conservation de l'Assemblée nationale, au salut même des prisons que menaçaient les grands coupables dont on a fait justice.
Trois d'entre eux avaient été enfermés à Sainte-Pélagie, dans le corridor d'en bas, dans le même temps que j'y étais
1. Chabroud avait demandé à Roucher l'autorisation de correspondre en Anglais avec Eulalie. Le père, qui voyait là un moyen de perfectionner l'instruction de sa fille, y avait volontiers consenti.
2. Un jour, ces scélérats ignorants avaient dit à Roucher que « l'anglais sentait la contre-révolution, c'est-à-dire l'accointance avec Pitt ».
enfermé moi-même ; mais guidé par un sentiment qui est en moi, dans moi, et qui tient, pour ainsi dire, de l'instinct, je ne m'en étais jamais approché, persuadé qu'eux et moi nous n'étions pas faits pour respirer le, même air. Us faisaient sonner haut leur patriotisme, comme s'ils eussent pressenti qu'on les convaincrait bientôl d'en manquer, et moi, retiré dans cette cellule que tu as vue. je me taisais, je les jugeais et rendais grâces à la nature et à l'étude qui m'ont donné le véritable amour du bien, ce désir pur de voir s'établir, par les moyens qu'indiquent la raison et l'humanité réduites en lois, le rè<.'ne de la liberté et de l'égalité. Ah! puissent aujourd'hui toutes les opinions les plus opposées s'anéantir et se confondre dans une seule pensée, dans un seul désir, le salut de la France par la république.
Roucher est véritablement bouleversé par l'audace des conspirateurs; dans une lettre restée inédite, il disait à sa femme :
On voulait donc enlever à la France l'unique espoir de son salut,- car, enfin, que deviendrait la patrie si le corps législatif était dispersé et cela au milieu de la pénurie des subsistances et du danger d'une guerre générale en Europe, tout entière dirigée contre nous, en haine de notre liberté?
Cette assemblée était la Convention et il ne fallait pas moins que les intérêts sacrés du pays en face de l'étranger pour légitimer, et de ce côté-là seulement, sa tyrannie et sa dictature.
Roucher, du reste, paraissait bien s'en rendre compte; son àme était trop haute et trop noble pour oublier les dangers extérieurs, mais son esprit était trop éclairé pour ne pas voir les fautes et les crimes de l'intérieur. Il le laissait percer dans ces lignes plus mélancoliques que d'habitude1 :
l. Inédit.
LE l'OÈTE ROUCRER. 263
Le régime auquel nous avons été soumis a été si souvent traversé, fait et défait; il y a eu tant d'inégalités, tant de hauts, tant de bas que moi, qui fus et qui serai toujours animal d'habitude. j'ai de la peine à me retrouver an milieu de toutes ces variations.
Ces inquiétudes continuelles redoublaient les sévérités de l'administration et les transes des prisonniers. Roucher en donne le détail dans la lettre suivante :
Sans doute, il est dur de se voir emprisonné comme suspect et même anti-chique, quand on a appelé de tous ses vœux et servi de toutes ses facultés la régénération de son pays par la liberté. 11 est dur de voir l'injustice de cet emprisonnement 53 prolonger au delà de six mois, dans un âge où six mois sunt une portion considérable de la vie.
11 est dur de voir se reculer sans cesse, même pour l'espérance, le terme d'une pareille captivité. Mais il est horrible d'éprouver, presque tous les dix jours, des alternatives de rigueur, un resserrement fiévreux et, pour ainsi dire, intermittent de chaînes, sans savoir jamais, à la fin d'un jour, quel sera le régime de sévérité du lendemain.
Telle est, ma chère Minette, notre condition à Saint-Lazare depuis que les prisons ont été accusées et convaincues de conspiration contre l'existence de l'Assemblée nationale.
Les hommes nés scélérats le sont partout, dans les fers comme en liberté; et, une fois qu'ils sont entrés dans la voie du crime, il faut qu'ils aillent toujours devant eux, jusqu'au moment où ils rencontrent l'échafaud.
Ils complotaient à côté de nous, et nous l'ignorions. S'ils eussent réussi. Minette n'aurait plus de père aujourd'hui. Les deux premiers1 ne m'avaient point oublié dans leur table de proscription. Je n'avais jamais parlé à ces garnements; peut-être même, le son de ma voix leur était inconnu, et toutefois ils
1. Ronsin et Pereyra. Le troisième conspirateur s'appelait* Défieu*.
m'avaient accablé, à deux reprises, de grosses et sales injures, si toutefois l'homme de bien, l'homme vertueux peut se croire injurié par d'aussi viles créatures. Cependant, comme ils travaillaient dans le mystère et dans les ténèbres, le régime de Sainte-Pélagie resta toujours le même, à peu de chose près. Les communications des maris et des pères avec leurs femmes et leurs enfants ne cesseront jamais pour ceux qui, comme moi, n'écrivaient et ne recevaient que les expressions d'une douleur prudente et d'une tendresse toujours respectable. Nous arrivâmes à Saint-Lazare, et le complot, ayant pris alors plus de vie, et s'approebant de l'action, fut connu du comité de Salut public. Dès lors la surveillance, la sévérité et la rigueur, nous environnèrent tous, et pesèrent indistinctement sur les coupables et les innocents. On avait accordé aux nôtres quelques permissions pour nous voir ; on les a supprimées. On vous laissait approcher dans la cour, jusque sous nos fenêtres; ces approches ont été défendues. Vous pouviez encore nous apercevoir de loin, en vous plaçant sur le seuil de la deuxième grande porte qui restait ouverte ; la deuxième grande porte a été fermée, on n'en ouvre plus qu'à moitié une espèce de guichet qu'on referme à l'instant que les commissionnaires intérieurs sont passés. Ces commissionnaires nous apportaient eux-mêmes dans nos corridors, jusque dans nos chambres, les paniers qu'on leur avait remis pour nous ; on leur a ordonné de les déposer au guichet du premier où nous sommes obligés d'aller les attendre pour les porter nous-mêmes. Nous pouvions du moins écrire à nos amis, à nos parents, tout ce que nous sentions pour eux d'attachement, de tendresse, de reconnaissance; la reconnaissance est défendue, la tendresse proscrite comme inutile, et l'attacbement ne peut se manifester que d'une manière vague, et dans l'espace de quelques mots. Ma dernière décadienne n'a pu obtenir le timbre du greffe auquel je l'avais présentée1. Le concierge a été effrayé de ces huit
1. Cette obligation du visa coûtait beaucoup à Roucher. Dans une lettre qu'il écrivait à sa femme, le 2 ventôse et qui est restée inédite, il disait : « C'était seulement devant les dieux pénates que se traitaient
pages mêlées de prose et de vers, qui sont bien loin de tout projet, de toute pensée de conspiration. Quand Virgile écrivit le début de ses Géorgiques, il était bien loin de penser qu'il existerait un jour un pays, dans les Gaules, où la traduction de ses vers, en vers bons ou mauvais, n'aurait pas la permission de passer d'un père à sa fdle.
Cet excès de rigueur paraissait, il y a deux jours, sur le point de s'adoucir. Mais voilà qu'un de nos codétenus a écrit, hier, une longue lettre sur les événements du jour, à l'un des détenus au Luxembourg. Cette lettre qui porte, sans doute, avec elle ou quelque preuve ou quelque indice qui rend deux personnes à la fois à craindre, a été arrêtée au -v, et les rigueurs contre toute communication recommencent de plus belle. On nous a annoncé que nous ne pouvions plus envoyer et recevoir que des chiffons de papier. chargés uniquement de la demande et de l'envoi de nos besoins.
11 faut donc, ma chère Minette, aviser à quelque moyen sûr et secret de continuer, sans embargo, notre tant douce correspondance morale et littéraire. Pour cela, achetez deux boites ou d'écaillé, ou de corne, ou de bois, les plus plates possible, fermant bien, sans couleur ni vernis, et d'une capacité suffisante pour contenir trois ou quatre feuilles de papier, pliées du format de mes lettres. Toutes les fois que vous m'enverrez des provisions, vous placerez l'une de ces boîtes au fond do l'un des vases qui contiendront ou lentilles, ou épinards, ou pommes de terre, en un mot tout e»> qui ne sera pas liquide. .Nous continuerons à ne nous parler qu'amitié, morale, science et littérature.
Quand la seconde de ces boîtes m'arrivera, je te renverrai la première remplie de ma façon et arrangée, sans qu'on s'en doute, parmi toutes les poteries qui encombrent mon panier de renvoi.
chez les anciens les choses les plus importantes de la famille et tout ce qui n'était pas sous l'autorité la plus sainte de la nature, sous celle du père, était écarté comme profane. »
Roucher employait encore un antre moyen quand b>s lettres étaient volumineuses. Il les mettait à la pape convenue d'un livre qu'il renvoyait à sa famille ; c'est ainsi qu'il put faire passer les lettres relatives à la translation de Sainte- Pélagie à Saint-Lazare. André Chénier procédait autrement; il écrivait ses lettres ou ses vers, en caractères très lins, sur d'étroites bandes de papier, cachées dans les paquels de linge qu'un commissionnaire reportait toutes les semaines chez M. de Chénier.
La Providence, pour adoucir les cruelles douleurs du poète des Mois, lui ménagea une grande consolation pendant les quatre derniers mois de sa captivité ; il fut autorisé à garder auprès de lui son fds Emile, charmant enfant de cinq ans dont le babil gracieux déridait tous les visages.
Eulalie, qui l'appelait en riant « le petit suspect »; avait présidé à sa première éducation ; elle lui avait donné quelque chose de son esprit et de son cœur. Souvent, dans ses lettres, elle en parlait à son père, à qui elle se plaisait à répéter les saillies de l'enfant :
Il me demanda hier au soir, à propos du mariage d'ÉIise, qui fait un grand événemenl dans sa tête, car ce madame à une de ses compagnes de jeu lui a paru très extraordinaire ; il me demanda donc pourquoi, moi qui suis plus grande, je n'étais pas encore mariée. — C'est, mon ami, lui répondis-je, que je n'ai encore trouvé personne que j'aimasse bien et qui me plût. — FA bien, épouse papal Mot touchant, conséquence charmante et plus juste encore !
La présence de cet enfant dans la cellule paternelle a inspiré h Roucher la peinture touchante d'une des matinées de la prison '.