PAGES DE CRITIQUE LITTERAIRE
Le 10 nivôse an II, de Sainte-Pélagie, Roucher écrivait à sa fille pour l'instituer arbitre d'une discussion littéraire qui venait de s'élever :
Il s'agit de quelques vers; ils sont beaux el je ne rougirais
pas (Je les avoir faits. Quel en est l'auteur? Tu le sauras dans une autre lettre. Qu'il te suffise aujourd'hui d'apprendre que je les ai décomposés, dépecés, disséqués: et, comme- ils ne sont qu'une traduction de Cicéron, je me suis permis de les confronter sérieusement avec l'original. Je vais d'abord l'offrir celui-ci; ensuite je t'offrirai la traduction en vers, et tu me rendras compte, je t'en prie, des impressions que Ju auras reçues et de les motifs d'approbation el de reproche.
Lt Jovis altisoni subito pennata sateltex Arboris é trunco terpentis saucia morsu Ipsa feris subigit, transfigens, unguibus angvçm Semanimum et varia graviter ceroice micantem Quem se intorquentem lanians ros troque crueutaus, Jam satiata animas, j'am duros ulta dolores, Abjicit efflantem, et laceratum affligit in undas, Seque obitu a solis nitidos convertit ad ortus.
Voici la traduction :
Tel on voit cet oiseau qui porte le tonnerre, Blessé par un serpent, élancé de la terre : Il -envole, il entraine au séjour azuré
L'ennemi tortueux dont il est entouré.
Le sang tombe des airs, il déchire, il dévore
Le reptile acharné qui le combat encore ;
Il le perce, il le tient sous ses ongles vainqueurs,
Par cent coups redoublés, il venge ses douleurs.
Le monstre, en expirant, se débat, se replie ;
11 exhale en poisons les restes de sa vie,
Et l'aigle tout sanglant, fier et victorieux,
Le rejette en fureur, et plane au haut des deux.
Tu peux entrevoir quelque chose de l'heureux placement des mots, de la marche progressive des idées et des images, de la précision serrée de la phrase, de la variété des formes cl de la nécessité même (V^ incidents; en un mot, de l'ensemble et de l'effet de ce grand tableau. Tu peux surtout juger l'imitation, en la suivant, pas à pas, dans ses beautés ou ses défauts. Donne toi carrière dans tes observations, après les avoir pesées, et fais-les passer par la filière de ton goût. Je le demande cet Bgréable travail pour mes él rennes.
Eulalie ne se fait pas prier et elle répond quelques jours après :
Venons enfin à notre grande affaire, que je n'avais pas eu le temps d'examiner encore. Osons, puisque vous le voulez, nous asseoir sur le fauteuil du juge. Ne nous effrayons pas de nos importantes fonctions. Justice et impartialité, guidez et éclaire* mon esprit. Amen! au fait, avocat! j'ai toussé; je commence et je dis que, dans huit vers que vous m'avez envoyés, Cieéron, contre son ordinaire, place ses images dans un cadre très Serré. Il est vrai que je ne puis juger que d'après ses Offices. Ici les objets plus rassemblés produisent, l'un par l'autre, un tableau d'un grand effet. Ce n'est point une simple pensée habillée, pendant tout le cours d'une longue période; des mots éblouissants dont l'éloquence fait sa plus belle parure; ici, pas un mot inutile, chacun a son emploi bien marqué; les épithètes sont belles et bien poétiques. Altisoni, par exemple, est très beau, selon moi; Jupiter est là-dedans, avec tout son fracas. L'aigle est bien ingénieusement désigné par pennata satdles; on reconnaît là le poète. Les vers suivants sont d'une: grande précision. Ensuite cette répétition de jam est très
île plus ajout'.- beaucoup à ia satiété, ;i la fatigue du satellite ailé. In undas est bien renvoyé. Il est vrai « c'est la marche propre au lai in. Comme, par celte coupe, la chut'? est précipitée! Au reste, je ne puis, comme vous le vec raison, sentir toutes les béantes de ce lai in, qu'à mon grand regret il a fallu abandonner à peine commencé. Heureusement l'habitude d'autres langues me le rend moins étranger; et puis, n'avez-vous pas en ton jours l'attention de ne
- -r aucune occasion pour m'en faire sentir le beau?
Il faut être : lient en liaison intime et secrète
d'une langue pour en discerner every little delicacies. Il y a une certaine accointance avec elles dont on ne peut se pour les juger. Alors vous allez à votre aise, rien ne gène, vous saisissez, d'un coup de jugement, les traits les plus tinpt les plus cachés. Alors, les pensées de Fauteur *ont à hauteur d'appui, et l'on critique de même qu'on admire, tout naturellement et sans effort. Quant à la traduction, d'abord ce n'en est pas une; c'est plutôt une imitation éloignée. Quelle différence de précision, de concision même! C'est, bien moins serré que l'original :
Tel on voit cet oiseau qui porte le tonnerre ;
il n'y a point là de poésie; comparez :
Ut Jovis altisoni subito pennata satelles,
Le vers français est mesquin, faible, commun même. Pourquoi n'avoir pas cherché à ren b SU pinnato di Giove alto sonm
Il s'envole, il entraine au séjour azuré L'ennemi tortueux dont il est eutouré.
Entraîner ne me présente point, une idée juste. On enlève dans les cieux, on entraine sur la terre.
L'ennemi tortueux dont il est entouré.
Quelle pauvreté d'expression et d'idée! Comme ce mot
entouré présente une belle image! N'avez-vous pu, monsieur
32l APPENDICE.
le traducteur inconnu (pour moi j'entends), trouver quelque mot encore plus faible pour nous peindre le serpent aux prises avec l'aigle?
Le sang tombe des airs; il déchire, il dévore Le reptile acharné qui le combat encore.
Est-ce le sang qui déchire, qui dévore?
Il le perce, il le tient sous sus ongles vainqueurs, Par cent coups redoublés il veDge ses douleurs.
Je demande, pour toute réponse à ces derniers vers, qu'on lise attentivement le latin. Ceux qui le savent bien, ou qui, comme moi, ne le savent guère, n'importe, sentiront la différence.
Jam satiata animas, juin ituros alla doit très Abjicit efflantem et lacération affligit in undas.
11 y a, dans pes deux vers, une fureur et tout à la foi< un épuisement inconcevable.
Le monstre, en expirant, se débat, se replie. Il exhale en poisons les restes de sa vie.
Voilà le seul endroit qui annonce le poète. Mais c'est pure invention du traducteur. Passons.
Et l'aigle tout sanglant, lier et victorieux.
Le rejette en fureur et plane au haut des deux,
Ces deux vers sont bien faits; mais pourquoi abuser d-3 l'ignorance de bien des gens, en leur disant : voilà une traduction de quelques vers de Cicéron ? Pourquoi se donner pour traducteur, quand on n'est qu'un imitateur, venu d'assez loin même? 11 faut rendre à chacun ce qui lui appartient; ainsi je rends le morceau tout entier, beautés et défauts, tout ensemble, au soi-disant traducteur, comme étant bien à lui; encore s'il eût surpassé, je dis même égalé l'original!... On m'interrompt; à demain, la suite! Je vous envoie ce commencement, parce
que je sais combien vous le désirez. Sans cela, j>- vous eusse envoyé le tout ensemble. Au reste, ce que j'ai à ajouter ne sera pas long, ce n'est plus qu'un mot.
Le voici :
Nous en étions restés dans ma dernière lettre, à
Et. l'aigle tout sanglant, fier et victorieux.
Le rejette eu fureur et plane au haut des deux.
Je répète donc que ce n'est point là une traduction, ou que, si c'en est une, elle est plus que libre. Le poète français, ce me semble, devient lui-même original. J'y cherche en vain:
Abjicit efflantem et laceratum affligit in undas.
Cette chute si bien précipitée, et le
Seque otitu a solis nilidos convertit ad or tus
il n'y a pas un mot de la belle image que ce vers présente. Il résulte de toutes mes réflexions que le français est resté bien au-dessous du latin, par les images, par les expressions, par l'idée, par le serré enfin. Et puis, quelle répétition fatigante de pronoms qui allongent l'action! Elle se traîne sur t\r< Usons nombre. Quelle mauvaise manière ! 11 s'envole, il entraîne, il le perce, il le tient, il venge ses douleurs, il se déchire, il dévore, il exhale.
Aimez-vous la muscade, on en a mis partout.
D'ailleurs, pas une expression forte qui fasse ressortir le caractère qu'on donne à cet aigle si terrible. Est-ce par ce tout sanglant, fier et victorieux que le traducteur a cru lui en assigner un ? Au reste, il était temps, à lavant-dernier vers. Après une si belle victoire, si bien peinte, si bien coloriée, l'oiseau de Jupiter plane au haut des eieux; assurément, c'était le moins qu'il pût faire. Un seul vers du fiançais a ri à mon imagination, laissée du reste très en paix, dans la plus grande bonace.
Il exhale en poisons les restes de sa vie.
J'aime bien cette idée.
Roucher revient sur le sujet en répondant à sa fille ; il approuve ses réflexions.
Tu dis bien, in undas à la fin du vers est très heureusement placé. Mais, ce que tu dis encore mieux et ce qui est parfaitement senti par ton goût, c'est le vol de Paigle, qui, après ce combat, avec la fierté paisible d'un vainqueur, va retrouver le soleil à l'Orient. Le citoyen Robert qui, à son grand talent pouf lapeinture, joint beaucoup d'esprit en société, disait plaisamment; Après ce bel exploit, on peut retourner avec quelque orgueil à la maison. Voilà encore l'aigle qui se montre par ce dernier trait de caractère, digne de sa destinée. II n'y a que les êtres bas et vils qui conservent de la haine à un ennemi au delà de la mort. 11 faut être un Vilellius, un Charles IX, pour dire : Le corps d'un ennemi mort sent toujours bon.
Dans cette analyse, ma chère fille, j'ai donné plus de développement à tes propres idées, pour affermir davantage tua admiration pour ce sublime tableau. Voltaire, en le plaçant dans sa préface de home sauvée, a rattaché à la couronne de Cicéron ce beau diamant poétique auquel on pensait peu, parce qu'il était enseveli dans les magasins des seuls érudits, ou savants en us ; mais Voltaire, tout grand qu'il est, est restl loin, bien loin, dans sa copie, de la beauté vraiment antique de l'original.
Tef on voit cet oiseau qui porte le tonnerre
Blessé par un serpent, élancé de la terre
// s'envole, il entraîne au séjour azuré
L'ennemi tortueux dont il est entouré.
Il le perce, il le tient sous ses ongles vainqueurs,
Par cent coups redoublés il venge ses douleurs.
Le sang tombe des airs ; il déchire, il dévore
Le reptile acharné qui le combat encore.
Le monstre, en expirant, se débat, se replie,
// exhale en poisons les restes de sa vie,
Et l'aigle tout sanglant, fier et victorieux.
Le rejette en fureur, et plane au haut des cieux.
D'abord, ce n'est point là le tableau peint par Cicéron. Il serait impossible à celui-ci de reconnaître son aigle dans cet oiseau qui s élance de la terre, où il plaît à Voltaire de le
placer; dans cet oiseau qui vole au séjour azuré, quoique entouré de son ennemi tortueux; dans cet oiseau enfin, qui, après sa victoire, a encore de la fureur. Cicéron dirait, je crois, s'il pouvait te parler : « Fille sentit!-', conviens que je n'ai pas donné de t<-ls soufflets à la nature; je lavais observé-, et la gloire des poètes est de la reproduire. Mon aigle fond d'une hauteur, parce que je savais qu'un aide n'était pas une volaille qui se repose à terre; parce que, en outre, les relations des Romains avec l'Afrique in avaient appris que le serpent se Hisse et se met eu épie, en vedette sur les arbres, dans les feuillages, soit pour manger les œufs dans les nids, soit pour faire sa proie des oiseaux qui viennent se placer sur les rameaux. Mon aigle ne s'envole pas au séjour azuré, parce qu'un être ailé, entouré d'un serpent tortueux, a les ailes étrangement embarrassées; autant vaudraient des- ailes rognées. Si je voulais peindre un aigle forcé de tomber honteusement sur la terre, je l'entourerais, comme l'a fait mon prétendu imitateur. Mon aigle enfin n'a plus de fureur dès qu'il voit son ennemi déchiré, n'en pouvant plus; et s'il fallait, quand il rejette sa victime, la gratifier d'un sentiment, au lieu de la fureur, je lui donnerais le mépris. Fille républicaine, ajouterait-il, ton àme est nourrie dans ces nobles sentiments qui élèvent et agrandissent, tu es faite pour m 'entendre et même pour me deviner. » Ensuite cette prétendue imitation est surchargée d'une foule de mots qui, au lieu d'un style rapide, ne font qu'un style tourmenté; toujours, comme tu l'as remarqué, ce pronom personnel «7, qui enfile monotonément des incidents à des incidents; toujours la forme de ces phrases hachées, jetées dans un seul moule. Ce n'est point là l'admirable variété de l'original... Le qui relatif est d'un usage fréquent et indispensable dans notre langue. Qu'a donc fait Racine pour rendre cette fréquence moins sensible? il a varié de toutes les manières la place de ce mot; tantôt il le met au commencement du vers, tantôt à la deuxième, troisième et juatrième syllabe, tantôt dans le courant du second hémisiche : rarement au commencement, encore même lui donne-t-ii 'emploi d'ouvrir un sens qui ne finit pas avec cet bémistiebe, nais qui, prolongé au delà, s'en va former le vers qui suit. Tiens cette observation pour vraie : je la crois neuve, c'est un les fruits de l'étude luiigue assidue, et presque obstinée que
j'ai faite des plus belles formes de la versification française...
Maintenant, tn me demandes la traduction que je t'ai promise des vers latins à ma manière. II faut te satisfaire.
J'ai travaillé, pendant près de huit jours, ces vers où j'ai tâché de mettre tout ce que j'ai de talent poétique. Ils n'ont point toute la précision de l'original; mais ils en ont peut-être autant que le permet notre langue où les articles, les pronoms personnels ou possessifs occupent un espace dont le latin fait un meilleur usage. Cependant c'est, à deux vers près, le même nombre de vers. Voltaire en a employé douze; chez moi, il y en a dix, encore le dernier est-il une addition qui peut n'être pas inutile, surtout d'après la manière dont je me suis approprié la comparaison.
Tel sur le même tronc où le blesse un serpent,
Tel se venge soudain l'oiseau du Dieu tonnant.
De sa serre allongée, il saisit, il arrête
Le reptile qu'il perce et qui, dressant la tête,
Se replie et combat de son dard acéré.
En proie au bec tranchant, le monstre déchiré
Tombe en lambeaux et meurt ; de rage et de vengeance
L'oiseau rassasié, le rejette et s'élance
De l'occident obscur à l'orient vermeil,
Digne d'y retrouver les regards du soleil.
Voici une nouvelle joute dont Horace fera les frais :
Il s'agit, écrit Roucher, d'une strophe d'Horace, dans laquelle se trouve un mot brevem, court qu'on a toujours regardé comme intraduisible.
Linquenda tellus et domus et placens Uxor, neque harum quas colis arborum,] Te, prœter invisas cupressus, Ulla brevem dominum sequetur.
C'est-à-dire en bon français :
« Il faudra quitter ta terre, ta maison, ton épouse chérie; et » des arbres que tu cultives, aucun, hors l'odieux cyprès, ne » suivra son maître, ou passager ou réduit à peu de chose. »
Le citoyen Moynat m'a donné, de ces beaux vers d'Horace, une traduction qu'il estime beaucoup, dont j'ignore l'auteur,
et de laquelle je ne me permettrai ici ni blâme, ni éloge; j'attendrai pour, prononcer arrêt définitif, qu'un certain grand avocat général, nommé Minette, ait donné ses conclusions.
Il te faudra quitter tous les biens de la vie,
!, cette maison, cette épouse chérie.
Hors l'odieux cyprès ; de tous les arbrisseaux Dont tes soins assidus cultivent les rameaux, Aucun ne te suivra jusqu'à la rive sombre, Toi, qu'ils ont vu passer, comme passe leur ombre.
— A vous maintenant, citoyen Roucher! Voyons un peu si vous êtes ou plus près, ou plus loin de l'original, en bii en harmonie, en simplicité, et surtout en mélancolie. Voyons ; les témoins, les juges, les grands jurés sont là.
Il faudra quitter cette terre, Ce toit, cette épouse si chère Qui t'anime d'un si doux feu ; s arbres que tu fis naître,
:1s suivront leur maître, Ce maître qui dura si peu.
Je ne me suis pas contenté de traduire cette belle strophe ; j'ai cherché à l'imiter encore, en ni 'emparant, à ma manière, de quelques-unes de celles qui la précèdent. Horace, dans cet ode, parle à son ami Posthumus, de la nécessité de la mort ; et en faux disciple d'Épicure, que nous-mêmes nous calomnions encore, il lui fait de cette nécessité un motif de se : aux plaisirs de la vie.
sommes attendus dans la barque fatale ; Le rocher de Sisyphe et l'onde de Tantale S'enfuira devant nous, roulera sous nos yeux, Éternels spectateurs réservés par les dieux
Aux scènes que l'enfer étale. Il faudra le quitter ce palais éclatant, Cet immense domaine où ton orgueil s'étend, Et de ces vastes bois que ton or a fait naître, II >rs l'odieux cyprès, dans l'éternelle nuit,
Nul arbre ne suivra son maître, peu d'espace réduit.
Tu vois, ma chère Minette, que, dans mes deux copies, je n*ai pas donné à ce mot, brevem, le même sens. Dans la première
ce maître dure peu, dans la deuxième il est réduit à peu* Dis-moi lequel dus deux sens te paraît celui de l'original, et auquel tu donnerais la préférence. Pour m'autoriser à faire usage du dernier, je me suis dit que j'avais vu à la Falaise, dans les jardins de feu madame de Tourny, l'urne funèbre d'un héros romain, mort en Auvergne, lieutenant de Jules César. Le tombeau de ce capitaine avait été découvert depuis peu, et madame de Tourny avait en sa possession, il ne me souvient plus par quel moyen, tout ce que ce tombeau renfermait encore, quand il fut ouvert. J'ai tenu dix, trente et cent fois dans mes mains la lampe lacrymatoire, le petit pain qu'on plaçait auprès des morts, comme viatique de leur passage aux enfers ; ce pain était pétrifié, mais très reconnaissable encore. J'ai tenu surtout et examiné, d'un regard triste et mélancolique, les restes du guerrier réduit, par la combustion, en une espèce de pierre noirâtre, de la grosseur d'à peu près deux fois ma tabatière. Oh! que l'homme ainsi fait est court!
Eulalie répond :
Vous m'avez dit de parler franchement; je vais aller ce pas. La traduction anonyme que vous m'avez envoyée ne me' paraît rien moins que bonne, surtout comparée à l'original. En général, quelle longueur! quel vague! et surtout quelle obscurité! que dire de ce hors au commencement du troisième vers? à coup sûr l'élégance ne l'a point choisi. Combien encore de tournures peu poétiques. Mais que signifie cette comparaison d'ombre et de passage ? C'est d'une obscurité pour moi à n'y rien comprendre. Je doute que le traducteur lui-même se suit entendu. Des arbrisseaux qui voient passer un homme, comme jmsse leur ombre.
Explique qui voudra un pareil galimatias. Quelle différence quand on lit Horace! Il est d'autant plus beau qu'il est plus simple. Dans vos vers, j'ai retrouvé la brièveté de l'original et la teinte de mélancolie qui règne dans ceux d'Horace.
J'aime cette répétition de maître.
Ce maître qui dura si peu
a quelque chose de touchant. Vos vers ont, comme le latir du religieux.
'■. la seconde traduction. Elle est dans un autre genre et plus loin de l'original; mais c'est une belle imitation. Bah! me voilà prise. J>- Iroùve aussi chez vous ce hors. Eh bien! il n'en est pas devenu meilleur. Je tiens à mon premier dire.
Cet immense domaine où ton orgueil s'étend
n pompeux et bien poétique.
Vous me demandez lequel de ces deux s^ns, dura peu ou
I à peu, me paraît le véritable. Je suis portée à croire que
• premier. Cependant vos réflexions sur le héros de la
Falaise balancent un peu mon opinion. Oh! que l'homme ainsi
fait, est court! est vraiment une idée sublime. Horace a-t-il
été ou n'a-t-il pas été si loin? JVn reste, toute réflexion faite,
à mon avis primitif.
J'allais oublier de vous parler de cet odieux cyprès. Odieux est-il le mot"? Je sais que le mot invisas est dans le latin; mais n'a-t-il pas une acception toute différente que celle tendrai à cet odieux dans un autre moment.
Mais Eulalie n'a pas épuisé le sujet en une seule fois :
Je reviens à Horace. J^ demande pourquoi il a donné répithète d'odieux au cyprès. Je ne lui vois rien d'odieux, surtout dans l'emploi qu'il lui prête. Au contraire, je lui porte là un sentiment religieux. Il me semble qu'en y pensant, réprouve plutôt de l'attendrissement que de la haine. On hait c>>ux qui nous ont fait du mal, ou qui nous remettent sous jets qui doivent nous faire horreur. Mais, ici, c'e>t un arbr^ qui accompagne l'homme au tombeau. Son réveille des idé»-s mélancoliques très sombres, pénibles . si l'on veut: mais aucune qui approche de la haine. Quand les Canadiens vont pleurer sur les tombeaux de leurs environnés d'arbres funèbres, ils n'éprouvent pas, sans , le sentiment horrible du la hain»\ De t - - 1 s arbres ne lenvent l'inspirer: c'est impossible! Vous me ferez peut-être voir autrement, mais en attendant je suis bien tentée de croire que j'ai raison.
Virgile trouve tout naturellement sa place dans ces lettres
littéraires. Roucher soumet à sa tille deux traductions de ce passage des Géorgiques qui débute ainsi :
Quid faciat Lvlas segeles, quo sidère terram.
Dans ce morceau, Virgile a déployé toutes les richesses du style et de l'harmonie poétique.
Je viens aux traductions françaises; l'une est de papa et l'autre de l'abbé Delille. Tu me diras laquelle tu juges la meilleure et la plus conforme à l'original. Après quoi, je te dirai, moi, laquelle m'appartient.
Je chante les moissons ; je dirai sous quel signe 11 faut ouvrir la terre et marier la vigne ; Les soins industrieux que l'on doit aux troupeaux, Et l'abeille économe et ses sages travaux.
Astres qui poursuivant votre course ordonnée,
Conduisez dans les cieux la marche de l'année ;
Protecteur des raisins, déesse des moissons,
Si l'homme encor sauvage, instruit par vos leçons,
Quitta le gland des bois pour les gerbes fécondes
Et d'un nectar vermeil rougit les froides ondes ;
Divinités des prés, des champs et des forêts,
Faunes aux pieds légers, vous, nymphes des guérets,
Faunes, nymphes, venez ; c'est pour vous que je chante.
Et toi, dieu du trident, qui d'une main puissante,
De la terre frappa le sein obéissant,
Et soudain fis bondir un coursier frémissant ;
Pallas, dont l'olivier enrichit nos rivages ;
Vous, jeune dieu de Cée, ami des verts ombrages,
Pour qui trois cents taureaux éclatants de blancheur
Paissent l'herbe nouvelle et l'aubépine en fleur ;
Pan qui, sur le Lycée ou le riant Ménale,
Anime sous tes doigts la flûte pastorale ;
Vieillard qui dans ta main tiens un jeune cyprès ;
Enfant qui le premier sillonnas les guérets ;
Vous tous, dieux bienfaisants, déesses protectrices,
Qui de nos fruits heureux nourrissez les prémices,
Qui versez l'eau des cieux, qui fécondez les champs,
Ainsi qu'à nos moissons, présidez à mes chants.
Voyons la deuxième traduction. C'est en comparant que le
APTENDICE. 333
■goût, ainsi que la laison, se forme; le goût qui n'est que la raison appîiquéeaux beaux-arts el perfectionnée par la recherche de ce «lui doit plaire, dans tous les temps et dans tous les lieux, aux hommes qui ont exercé leurs facultés intellectuelles.
Comment naissent pour nous de riantes moissons,
Mécène ; sous quel astre on tourne les sillons,
Où la vigne docile à l'ormeau se marie,
Les soins dus aux troupeaux, enfin quelle industrie
De l'abeille économe achète les faveurs,
Je le chante. 0 du monde immortels bienfaiteurs,
Dont les lois font rouler le cercle de l'année ;
Bacehus, riche Cérès, si par vous couronnée
De biens qu'elle ignorait, la race des humains
Quitta le gland des bois pour le trésor des grains
Et rougit d'un vin pur le cristal des naïades.
Inspirez-moi : sylvains, faunes, jeunes dryades,
Dieux visibles des champs ; dryades, hàtez-vous,
Faunes, entourez-moi. Sylvains, accourez tous,
Je célèbre vos dons. Toi. puissant roi de l'onde,
Qui, frappant de ton sceptre une terre inféconde,
Fis jaillir de ses flancs l'impétueux coursier,
Neptune : et vous. Minerve, à qui de l'olivier
Athèues doit les fruits, trésors de ses rivages ;
Demi-dieu qui de Cée aimes les bois sauvages
Où, brillants de blancheur, trois cents jeunes taureaux
Pour toi, des frais buissons paissent les verts rameaux ;
Pan, dont les yeux amis, ouverts sur nos prairies,
Des hauteurs du Tégé gardent nos bergeries.
Vieillard de qui la main porte un cyprès ; et toi,
Qui du soc recourbé nous enseignas l'emploi ;
Je vous mvoque tous, dieux, déesses propices,
Qui nourrissez nos fruits éclos sous vos auspices' ' ' '
Et versez aux moissons l'eau féconde des cieux.
Maintenant que tu as sous les yeux l'une et l'autre copie, il i irès facile de suivre la marche et de sentir même les beautés de l'original.
Eulalie a deviné celle des deux traductions dont son père est l'auteur; elle la préfère et en donne les motifs :
Je crois mutile de vous dire qu'il m'a suffi non pas de lire,
mais de parcourir les deux traductions, pour connaître le véritable maître de chacune. Je sais par cœur votre manière de faire des vers, et surtout des vers traduits du latin; votre sort est d'èlre reconnu quoique vous fassiez.
Je chante les moissons, /e dirai sous quel signe
Pourquoi donc n'avoir pas conservé en français, puisque cela était possible, l'inversion qui produit un si bel effet dans Virgile? Le traducteur, je le vois, était aussi pressé de chanter que de nous dire le sujet de son chant, puisqu'il n'a pu différer
d'un seul vers, et qu'il a sacrifié une si grande beauté à son impatience. Passons aux autres vers.
Il faut ouvrir la terre et marier la vigne,
Les soins industrieux que l'on doit aux troupeaux,
Et l'abeille économe et ses sages travaux.
Tout ceci n'est point l'original.
La botanique va peut-être me fournir ici une critique de plus. Je trouve, moi, un grand plaisir à lire ulmisqw adjungere vîtes. C'est un trait que papa, Desrontaines H tant d'autres encore, n'auront pas oublié de remarquer, jVn suis sûre. Je n'aime point ce verbe dire qui régit toute la phrase où se trouve l'abeille économe et ses sages travaux. Virgile n'a pas dit un mot des sages travaux de l'abeille, mais quelle industrie, quel art est nécessaire pour les gouverner!
«... Atque apibiis quanta experientia parcis.
Continuons :
Astres qui, poursuivant votre course ordonnée, Conduisez dans les cieux la marche de l'année ; Protecteur des raisins, déesse des moissons, Si l'homme encor sauvage instruit par vos leçons Quitta le gland des bois pour les gerbes fécondes, Et d'un nectar vermeil rougit les froides ondes ; Divinités des prés, des champs et des forêts, Faunes aux pieds légers, vous nymphes des guérets Faunes, nymphes, venez ; c'est pour vous que je chante.
Le traducteur semblé avoir pris plaisir à rejeter toutes les épithètes qui sont cependant si bien choisies dans le latin. Au premier vers il supprime Uetas, ici aima Ceres. Toute la fécondité de Cérès est dans ce mot aima: pourquoi avoir préféré déesse des moissons? A coup sûr je trouverai cet hémistiche partout; à commencer par mon dictionnaire de mythologie. Voilà de ces choses qui, peut-être indifférentes en apparence, tiennent cependant au génie. Il a toujours une manière à lui, de distinguer et de caractériser les objets. Un seul mot lui suflit. L.'> trois vers d'après sont communs, quoique celui-ci soit bien tourné :
Si l'homme encor sauvage, instruit par vos leçons.
les froides ondes,
font, je le sais, la mesure du vers. Si c'est là tout ce que le traducteur voulait, il a parfaitement réussi.
C'est pour vous que je chante.
Non ce n'est pas pour les dieux que Virgile chante; c'est leurs dons qu'il chante.
Ou vous n'avez pas compris, ou vous n'avez pas voulu comprendre mimera vestra cano.
Et toi, dieu du trident qui, d'une main puissante,
De la terre frappas le sein obéissant,
Et soudain fis bondir un coursier frémissant.
Avouons que voilà un Virgile bien arrangé. Remarquez comme cette action qui, dans h: latin, a toute la force et la vivacité qu'elle exige,
Tuque u, eut prima frementem
Fudit equum, magno tellus percussa MdenH, Neptune...
est lâche et lente dans le français. Le charme de l'image s'éteint dans les trois vers. Aucune couleur n'en sort vive et belle. C'est un soudain qui ne hâte rien, au contraire; un fis
336 APTENDICE.
bondir, un coursier frémissant. Si je l'osais, je dirais que mon mot à mot en dit cent fois plus à mon imagination. Je me rappelle que j'ai oublié de vous parler de cette apostrophe aux astres, j'y reviens. Comme Virgile sent le génie, quand il parle à ces dieux de l'année qui en effet doivent inspirer à un vrai poète autre chose qu'astres; quel sang-froid! c'est
Astres qui, poursuivant votre course ordonnée, Conduisez dans les cieux la marche de l'année ;
Qu'on nous donne pour la traduction de
Vos ô clarissima mundi
Lumiiva labentem cœlo quie ducitis annum.
Ah! Monsieur Delillc, vous faites vos vers à tète reposée. Nous en étions, je crois, à Pallas; reprenons :
Pallas dont Tolivier enrichit nos rivages ; Vous, jeune dieu de Cée, ami des verts ombrages Pour qui trois cents taureaux éclatants de blancheur Paissent l'herbe nouvelle et Vaubépine en fleur : Pau, qui sur le Lycée ou le riant Ménale Animes sous tes doigts la flûte pastorale ; Vieillard qui dans ta main tiens un jeune cyprès Enfant qui le premier sillonnas les guérets ; Vous tous, dieux bienfaisants, déesses protectrices, Qui de nos fruits heureux nourrissez les prémices, Qui versez l'eau des cieux, qui fécondez les champs, Ainsi qu'à nos moissons, présidez à mes chants.
Voilà douze vers qui ne sont ni traduction, ni imitation. Je ne sais pas trop ce que c'est; mais ce que je sais le mieux, c'est qu'ils sont maniérés et d'une petite manière. Cette herbe nouvelle, cède aubépine en fleur, tout cela est joli sans doute ; mais ce n'est pas Virgile; qu'est-ce donc? Ici, Pan anime sous ses doigts la flûte pastorale; dans le latin on l'invite à quitter le bois paternel et son cher Ménale pour venir se mêler aux autres dieux.
Vieillard qui dans ta main tiens un jeune cyprès. Virgile n'a pas eu la folle prétention de faire jouer vieillard
a\cc jeune cyprès. C'est du mauvais petit goût, al mio parère :
Enfant qui le premier sillonnas les guérets, ne rend pas
Uncique puer monstralor aratri.
I. s quatre autres vers ne sont guère bons. D"abord toute cette kyrielle de qui relatifs font là un très mauvais effet; et puis que veut nous dire M. le traducteur par
Qui de nos fruits heureux nourrissez les prémices.
Des fruits heureux nourrir les prémiees\ voilà sans doute qui est clair ou du moins qui doit l'être, mais je n'y comprends rien. Le traducteur lui-même s'est-il bien compris? Pour le dernier vers, il ne mérite pas qu'on en parle: il est prosaïque et quelque chose de plus. On assure que M. l'abbé Delille a quelquefois surpassé l'original en beauté. Je m incline et me tais devant ceux qui en savent plus long que moi; mais je dis tout bas que je doute fort que ce soit en simplicité, en force, en richesse d'expressions, en noblesse. J'ai cru voir dans le latin le sceau du génie apposé à chaque vers: le traducteur moins prodigue n'a mis le sien qu'au dernier vers de la tirade. ns la seconde traduction. Oh! c'est une autre affaire ; elle est aussi littérale qu'on puisse la faire On y retrouvera les beautés d>> l'original. Mais arec ma franchise ordinaire, je vais faire quelques observations.
Sous quel astre on tourne les sillons,
lis que l'expression de tourner rend parfaitement le mot vertere; mais je ne la trouve pas d'un assez bon effet en franpour l'y importer en ce sens.
Où la vigne docile à l'ormeau se marie,
11 me semble impossible de traduire avec plus d'éléga:. plus littéralement, ulmisque adjungere vites. L'épithète de docile est bien choisie. Les botanistes retrouveront là leur Virgile :
.... 0 du monde immortels bienfaiteurs,
voilà qui est vraiment poétique; cela sent l'enthousiasme poulies belles choses.
Dont les lois font rouler le cercle de l'année ; Bacchus, riche Cérès, si, par vous couronnée De biens qu'elle ignorait, la race des humains Quitta le gland des bois pour le trésor des grains,
Couronnée de biens me parait singulier; j'aimerais mieux un autre mot.
Et rougit d'un vin pur le cristal des Naïades ; je me garderai bien de mettre ce vers en comparaison avec
Et d'un nectar vermeil rougit les froides ondes. Inspirez-moi, Sylvains, Faunes, jeunes Dryades, Dieux visibles des champs ; Dryades, hâtez-vous : Faunes, entourez-moi ; Sylvains, accourez tous ; Je célèbre vos dons.
C'est bien là Virgile, peut-être même embelli. H y a dans votre appel plus de mouvement; il est aussi plus nombreux; L'imagination voit arriver en foule la bande joyeuse. Cette reprise de Dryades, de Faunes, de Sylvains est ,de la plus grande élégance; vous faites venir chaque dieu d'une manière différente, ce qui ajoute à la vivacité de la scène. Les uns se hâtent, les autres plus alertes accourent, ceux-ci déjà arrivés vous entourent.
Toi, puissant roi de l'onde,
Qui, frappant de ton sceptre une terre inféconde, Fis jaillir de ses flancs l'impétueux coursier, Neptune
On reconnaît là la naissance de Pégase. Ces vers m'offrent l'impétuosité de cette action, telle que Virgile l'a dépeinte ; je les trouve nerborosi. Neptune est bien renvoyé, comme dans le latin.
Et vous, Minerve à qui de l'olivier
Athènes doit les fruits, trésors de ses rivages ', • • -
Ce vers qui n'est point dans l'original aurait bien dû y être;
je me plais à retrouver là Athènes. Que d'idées viennent en foule à ce nom !
Demi-dieu qui de Cée aimes les bois sauvages Où. brillant île blancheur, trois cents jeunes taureaux, Pour toi, des frais buissons paissent les verts rameaux ; Pan, dont les yeux amis ouverts sur nos prairies, Des hauteurs du Tégé gardent nos bergeries ;
Voilà Pan mieux occupé qu'à tirer des sons d'une flûte. Le voilà tel que Virgile nous le présente. Il fait bien image, placé ainsi sur les hauteur du Tégé. Je le vois de là qui veille en bon berger sur tous les troupeaux. Les yeux amis sont heureux.
Vieillard de qui la main porte un cyprès ; et toi Oui du soc recourbé nous enseignas remploi, Je vous invoque tous, dieux, déesses propices, Oui nourrissez nos fruits éclus sous vos auspices. Et versez aux moissons l'eau féconde des deux.
Vieillard de qui la main n'est pas bon, surtout pour le reste. Ensuite ce et toi, à la fin d'un vers, produit un eiïet extraordinaire.
Tel est. à peu près, mon cher papa, ce que je pense des deux traductions que vous m'avez envoyées. Je ne fais pas de comparaison de l'une à l'autre, surtout par rapport au latin. On ne peut cependant pas refuser à la première une certaine grâce dans l'ensemble, mais elle est trop française. Je préfère l'autre arec son air étranger.