‹ Pendant le terreurChapitre 5 sur 84 · LI-: POÈTi: ROUCHFK. 2o · texte numérisé non relu

LI-: POÈTi: ROUCHFK. 2o

Houcher IVéquentait de plus en plus les salons aristocratiques et littéraires; aussi, Jean-Jacques, plus misanthrope que jamais, se plaignait amèrement de toutes les distractions mondaines de son ami.

Chez le père des deux Trudaine, où l'on doiiiit^ deux grands dîners par semaine et un souper tous les soirs, Roucher rencontre une société choisie : tous les étrangers de passage à Paris, les grands seigneurs, les poètes s'y donnent rendez-vous. Le maître de la maison est un grand ami et un des collaborateurs de Turgot, qui a introduit son protégé dans ce salon, où Roucher fera un jour la connaissance d'André Chéuier.

C'est encore Turgot qui a conduit le poète chez madame Helvétius. Dans ces salons à la mode, Roucher ressent de plus en plus l'inlluence pliilosopiiique des doctrines que la Révolution \a bientôt mettre en pratique. Lamilié de Condorcet achèvera dans l'intimité ce qu'ont déjà fait les conversations mondaines.

Cabanis, qui vient de rentrer à Paris, est souvent le commensal de Roucher : le poète l'appelle à Montfort; madame Roucher prodigue au jeune homme, dont la santé était délicate, des soins maternels; Roucher, lui, s'occupe de former le moral de son ami. Il lui inspire assez d'enthousiasme poétique pour le décider à traduire Homère on vers français; il lui communique sa passion pour la littérature à tel point que Cabanis a pu dire un jour qu'il devait à Roucher d'avoir fait de lui un véritable écrivain.

Les deux amis étaient reçus dans la même société. Roucher, doué d'une prodigieuse mémoire, a\ait la voix chaude et bien timbrée, un geste expressif, une diction excellente, hardie, passionnée. Un portrait nous le montre à cette date avec des yeux vifs et Ijrillants, où se révèle néanmoins la profondeur de la pensée; la tète est forte, couverte de che-

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veux drus el serrés; la bouche aux lèvres épaisses respire luoiiis la bonté que la malice et la sensualité; l'ensemble (les traits accuse la hardiesse et le mépris du qu'en-dirat-on. L'abbé Arnaud l'appelait « le démon du Midi », et La Harpe, reprenant le mot pour son compte, s'écriait : « A Dxmone meridiano, libéra nos, Domine ! »

Tantôt, c'était madame de Boufflers qui suppliait Rouclier de lui accorder une lecture eu lui laissant le choix du jour et de l'heure.

L'ne autre lois, c'était le duc de La Hochefoucauld, celui qui fera partie des feuillants et qui n'émigrera qu'après le 10 Août; il envoyait sa voiture à Montfort pour enlever de force le poète : — « Nous vous donnerons à souper, à couchei', lui écrivait-il, et la voituie vous ramènera demain malin. »

Pendant quelques années ce fut une mode, une véritable fureur; on s'arrachait le poète qui ne se laissait pas toujours faire de bonne grâce. Mais, pour un salon où mademoiselle de Lespinasse se levait enthousiasmée en disant : « C'est un boisseau de diamants que vous venez de nous jeter à la tète, » il y en avait aussi où l'on rappelait trop à llouchcr qu'il n"avait été invité que pour réciter ses vers. C'est ce qui arriva chez le duc de Bourbon où, le prince ayant assez clairement donné à entendi'C par son ton et par son geste que la noblesse ne devait rien au poète, celui-ci substitua au morceau promis un épisode sur l'orgueil des grands. Piqué au \if, son débit, d'habitude si chaud et si expressif, le de\int encore (Ia\antage et frappa l'auditoire de confusion et d'admiration. Le morceau achevé. Boucher se retira.

Le lendemain, le prince joignit \n\^ tabatière d'oraux excuses qu'il lit porter au poète; malgré les instances les plus pressantes, les excuses seules furent acceptées. Jamais,

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(lopiiis celle époque, liouclier ne consontil à retourner chez le duc autrement qu'en visite.

A la cour. Monsieur, qui se piquait d'aimer la liltérature, demanda une lecture, lloucher, introduit par son parent, l'abbé de Besplas, lut, avec son succès habituel, ([uelques-uns des plus lieaux passages de son poi'-me. Le Hvie de Louis XYI fut tellement satisfait qu'il ollrit à l'auteur de le prendre connue bibliothécaire; mais le poète déclina cette faveur dans la crainte de compronieltre son indépendance.

La \ogue de Houcher, les ovations qui lui sont faites partout trouvent un écho dans les correspondances liltélaires du temps.

La Harpe a reconnu que ces lectures étaient « prestigieuses », « c'était le vin nouveau qui troublait toutes les têles » ; Thomas exaltait « celui qui savait parler une langue ~i imposante et si noble, et qui donnait un nouveau caractère à notre poésie » ; un des correspondants de Guyton de Morveau lui écrivait :

C'est un poète, un vrai poèlo, ijui vieiil (lo iiiuaîire. Admirez ce vers qui parl(> d'un moulin :

L;i meule tourne, crie, elle écrase le grain.

Quel malheur que l'auteur ne veuille publier ses Mois (|ue dans quatre ans! N'allez pas croire que c'est le prestige île sa b'clure qui en impose. Ses vers enivrent lors même qu'il les lit en gasconnant. Eh bien, cet hounne merveilleux, le croiriezvous? on ne l'a connu que par luisard; il était borné à fine société de cinq ou six poètes de profession qui écrasaient tout doucement sa modestie pour étcmffer sa supériorité. Mais maintenant, il a été découvert. On le nomme, ou le prône partout. M. Turgot vient de lui donner un emplui de c\iu[ mille livres dans les fermes, qui lui donnera le loisir d'aller chercher

des idées ù raspocl des Alpes. Gel liomme, eufiu, s'appelle M. Rouclier. C'est bien le même qui a inséré quelques morceau.v dans YAlmanach des Muses. Sou talent n'est pas pour les pièces fugitives.

Orimm, dans sa Correspondance, l'annonce, lui aussi, avec enthousiasme :

Un jeune poète a paru tout à coup sur notre horizon littéraire comme un météore éclatant dont rien n'avait annoncé l'apparition prochaine. C'est M. Roucher. Sa manière est bien à lui et on ne peut guère la comparer à rien de ce que nous avons vu jusqu'à présent.

Ce qu'il sait des Mois lui fait présager que cet ouvrage sera supérieur aux Saisons de Saint-Landjert.

Boucher a, dans ses dessins, la simplicité d'Homère, dans son exécution le coloris fastueux de Thomson et la pompe de Virgile. Tout Paris jiartage cet enthousiasme. Sun poème ne sera guère en élat de paraître avant trois ou quatre ans; il ne lui reste plus que peu de choses à faire, mais la correction d'un ouvrage si considérable exige sans doute un travail et des soins prodigieux'.

Elle est encore de Grimm (août 1778) l'anecdote si curieuse du vigneron de Montereau en visite chez Marraontel.

Comme on avait posé à ce paysan, dont l'esprit était extraordinairement cultivé, diiïérentes questions sur sa vie, sur ses enfants, sur son curé, sur ses impressions à Paris, sur Voltaire, a M. Houcher, un de nos bons poètes, qui était présent, fut engagé à lui lire des vers. Ceux qu'il récita faisaient la peinture de la condition des laboureurs. Le

1. Uriinin, (iéceiiiliie n'.i, I. NI, p. 170 (éilition ToiirneiixV

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vigneron les écouta avec une grande ad rai ration et deux ruisseaux de larmes coulaient de ses yeux pendant cette lectnre.

» Quand elle fut linie, on lui dit : « Voilà de beaux vers! » 11 répondit : « Monsieur, vous les appelez beaux; moi, je les appelle sublimes! »

» Le vigneron devint à la mode; on vt)uhit l'avoir partout. »

Pour Boucher, la réponse du paysan avait encore plus de valeur que le mot de mademoiselle de Lespinasse.

Bachaumont, qui se montie beaucoup moins bienveillant à l'égard de notre poète, est cependant obligé de constater l'immense succès des lectures.

M. Koucber, dil-ii à la date du 19 janvier 1778, espèce de Gascon, venu de sa province ici, sans fortune, a, en vertu de son talent, été accueilli dans tous les bureaux de littérature et M. Dupaly, avocat général de Bordeaux, qui s'entliousiasnie aisément des beaux vers, lui a obtenu à Moutfort-l'Ainaury un emploi qui, sans exiger aucune résidence, lui procure à Paris un bien-être très bonnète... M. Roucber est de la secte des économistes.

Puis, annonçant que la liliodcide est sur le cbantier et que les Mois vont paraître incessamment, l'infatigable conteur critique déjà les copies manuscrites qui courent de main en main ; ce qui semble lui déplaire tout particulièrement c'est que, dans une note du poème, Roucber ait cité des vers de Cabanis, « jeune poète à peine âgé de \ingt ans ».

Malgré l'entbousiasme qui l'accueillait partout où il se présentait, enthousiasme qui allait jusqu'au délire, d'après le témoignage d'un contemporain ', Roucber se montra tou-

1. Un ariii du jioèle, M. Haignères, ikuteiir ri'gent de la faculté de

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juiirs modoste. Nous en trouvons la preuve dans une lettre qu'il écrivait le 31 décembre 1777 à un de ses amis; comme celui-ci s'était excusé d'un tort passager envers Roucher, le poète lui répondait qu'il soulTrait très volontiers la critique de ses vers.

La gloire n'est pas si uccossaire au lionheur, lui dit-il; il fiiut travailler sans doute pour la mériter, mais, si on ne l'obtient pas, doil-on liaïr les juges qui nous la refusent ? La baine est un sentiment que j'espère ne jamais connaître. Je trouve plus agréable d'êlre estimé que d'être loué... Le profil de la culture des lettres est de nous faire des amis.

Jean-Jacques Rousseau qui, dans ces années, voyait beaucoup l'auteur des Mois, rendait aussi justice à sa modestie. En voyant son jeune ami si répandu dans le monde, il avait craint pour lui l'oigueil et la paresse et, joyeux de s'être trompé il s'écriait au lendemain de ses succès : « Ils ne me l'ont pas gâté ! »

Dans ses notes des Mois *, Roucber raconte quelques-uns de ses entretiens avec le philosoplie de Genève. 11 en est nn qui peint bien l'esprit paradoxal de Rousseau. Le poète venait de lui lire le tableau des Vrndanr/es, qui commence par ces mots :

Paris, s'anuL^a à composer une critiiiue détaillée et souvent très impartiale dii puèine des Mois. 11 la fit précéder du récit de lotit ce qui se passa avant la publication, 'i Ce poème, dit-il, fit les délices des sociétés les plus brillantes de l^aris; on était même regardé comme du plus mauvais ton quand on n'avait pas entendu, au moins une fois, quelques lectures de coi ouvrage. L'auteur allait réciter ses vers et recueillait ici les sourires de la beauté, plus loin la protection de riiomme en place, et. dans cet autre endroit, le diner de la linance. << On engagea l'auteur à publier son ouvrage par souscription; elle fut couverte dans les sociétés les plus distinguées de la cour et de la ville. >i t. Notamment, t. II, p. 98.

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