I.E l'OKTK TOUCHER
Des rois, de Pilt, et c;etera, La liberté triomphera.
Les voyez-vous tremblants, Ces nains, hier géants ?
Allon?, faisons, etc..
Prenez donc de nos almanachs, Sans-culottes de tous climats. Nous frottons les Anglais, Nous rimons des couplets, Puis nous faisons ripaille,
Et le loisir,
Et le plaisir, Succède à la bataille, Et les chansons
Aux canons !
Iloucher partageait l'ivresse générale. 11 l'aurait plus noblement chantée ; mais, « le beau trépied qu'un mauvais corridor où l'on croit entendre toute la journée les cris, le tintamarre, les bagarres des rues et des halles! Voltaire commença, dit-on, sa Henriade à la Bastille; mais la Bastille était un cloître de chartreux ef Sainte-Pélagie est une tabagie anglaise où, à l'odeur des baquets, delà bière, du cidre et de la fumée des pipes, se mêlent les cris discordants de la déraison en délire, de l'ignorance à prétentions et de la politique des rues. Le beau lieu, ma foi, pour chanter les succès de la Patrie, en homme inspiré par eux et par le désir de s'associer à la gloire de nos armes ! C'est l)ien là ce qui fait mes regrets. 11 m'eût été si doux d'atta- I her mon nom dans la postérité à ce mémorable événement! Les nouveaux puissants de la toire ne l'ont pas voulu. Je dis : '< Que leur volonlé soit faite! »
Le premier janvier fut bien triste à Sainte-Pélagie. Boucher se réunit à trois de ses amis pour passer la journée el llieure ordinairement si gaie dot reiiasdc faniillo.
Rue des Noyers, on cherchait aussi à s'étourdir; mais on ne pouvait y parvenir. Cette lettre d'Eulalte en témoigne :
12 nivôse an 11.
Nous dinuns aujourdluii, ci-dessus, en l'aniille. Les enfants de la maison tiennent à l'ancien style, et n'ont point encore perdu l'habitude de dire, le premier janvier : Je vous souhaite une bonne année. C'est une grande fête pour eux. Oh! oui. l)ien grande. Leurs pères ne sont point à Sainte-Pélagif. Pour moi, le commencement d'une année, la fin d'une autre, suni tout un. Mes jours s'écoulent dans une uniformité de malheur. Aucune nuance plus gaie ne vient les varier; le noir ne prend point d'autre couleur, il reste noir. C'est en vain que, dans un salon rempli de monde, de musiciens, de musiciennes, je voudrais me distraire; celui sans lequel il nesl point déplaisir ne nous manque-t-il pas? Je le cherche, et je le trouve ^ où? au fond d'une prison, sous des grilles, des verrous. Kt puis, la possibilité de prendre part à quelque disfraction. Quand ces images et ces pensées cesseront-elles de fatiguer mon cœur et mon esprit? Le remède à cette lassitude insoutenable est pourtant si facile ! Quand on a les clefs, pourquoi tarder à ouvrir les portes? Qu'on les ouvre donc à ceux qui mériten' tant de respirer l'air piU' de la lil)er[é.
Une nouvelle occupation absorbait alors presque tous leg moments de Roucher; il préparait un mémoire justilicatif de sa conduite avec l'espoir que cela l'aiderait à recouvrer sa liberté.
Dans cette pièce, adressée aux représentants du peuple, membres du comité de sûreté générale, Roucher exposait ses principes avant la Révolution.
Ceu.x d'un honiinede lettres, disait-il, sont dans ses ouvrages. Or, seul dn tons les poètes fraiivais, sous le règne et dans la
plénitluit' (lu despotisiui', j'ai inihlié, en 1780, celle véiilé, la mère de loute régénération sdcialc :
Rois, soyez détrompé? ! Le peuple est avant vous, Si par nous vous rognez, régnez aussi pour nous.
En 1782, j'ai iiivucim'' :
La majesté du Peuijli', et le pouvoir des Rois.
Élais-je un incivique lorscjut^, profondément aflligé de la misère des peuples, je réservais le supjtlice des songes épouvantables :
A ce tyiiia paré du noiu sacré de roi Dont les avares mains et les lois homicides Écra.sfnt les sujets du fardeau des subsides.
Keprésenlaiiis du peuple, le courage que je montrais à cettr époque élail-il une vertu commune en France? et quand je dénonçais sous le nom des Séjan et des Verres,
C.tii Cluguy, ces Tenay qui, dans des jours iniques. Commandaient froidement les rapines publiques.
En un mol :
Coo ministres ligués pour les concussions Yen laut aux publicains le sang des nations.
Représenlants du peuple, les philosophes mômes me reprochaient de Frapper trop fort. L'un d'eux me disait : « Vous donnez des coups de massue à tout le monde; vous aurez tout le nxtiide pour ennemi... »
...Représentants du peuple, vous le voyez, je n'ai pas eu besoin que l'année 1789 vînt dessiller mes yeu.v et délier ma langue sur les deux fléaux de l'espèce humains : Ip liôno et l'autel.
240 l'ENDANT LA TERRP:UR.
Si, de ses principes, il passe à sa conduite :
Ici, dil-ii, quelque orgueil peut-être doit ni'èlre pardonné. Une réputation, méritée ou non, mais soudaine et tenant du prodige, m'avait fait remarquer par ces liommes qu'on appelait e grand monde aux jours de l'esclavage.
Ji' vis les grands. Rousseau avait dit : Ils me le gâteront. (Jut'hpies mois avant sa mort, il a dit : Ils ne Vont pas gâté.
Je vis les riches. Mais né pauvre, je restai pauvre et je suis pauvre encore.
Je vis les gens de lettres. Les portes de l'Académie allaient s'ouvrir devant moi. (Ici Boucher raconte l'histoire des quatre lettres de Jean-Jac(jues.) Pour m'eiïrayer, on me promit des l)ersécutinns; on ne m'effraya point, mais on tint jiarolt'...
Roucher s'est-il démenti depuis? « Ici, les documents sont plus formels. Ce sont des discours dans les assemblées politiques de l'ancien district Saint-Étienne du Mont et de la section Sainte-Geneviève, appelée aujourdliui le Panthéon français. » Dans un beau mouvement d'éloquence, Roucher rappelait sa conduite le 13 juillet 1789, — et lors de l'acceptation de la constitution, — et an retour de Va rennes.
Qu'on les interroge, ces procès-verbaux, et ils diront que Roucher fut toujours un bon citoyen, etc., etc. Sa conduite politique est comme, il est inutile d'y revenir.
Cette pièce, qui n'est pas datée, est restée inachevée ; il est donc probable qu'elle ne fut pas envoyée. Roucher s'y montre beaucoup plus avancé en })olitique qu'il ne l'avait jamais été; cette protestation, écrite au milieu des angoisse^ (le la captivité, a été noblement rachetée par la philosophie et le courage que le poète montra jusqu'à la fin.
Sous sa fonne énergique et parfois brutale, c'était une dépression lugilivo semblable à celle qui atteignit Florian
LE rOÈTE nOLCHER. 1241
dans la prison du Luxembourg. Pour lui aussi, on no trouva qu'un brouillon ; mais le doux poète, t'chappé à la guillotine, mourut, peu de temps après sa liberté, des émotions trop fortes qu'il avait traversées.
Le bruit se répandit dans les premiers jours de pluviôse qu'on allait prochainement changer de prison. Dans les situations sans issue, le mouvement même est une aggravation. Cependant, on pouvait espérer un adoucissement. Si l'on devait être dirigé sur la Force « on serait content », « parce que c'était de toutes les prisons celle que l'on disait la moins insupportable ».
Les rumeurs de Sainte-Pélagie ne s'accordaient pas toujours avec les craintes de Uoucher; le poète prenait alors sa part des espérances ^
J"ai hit'u peur de déméiiayer de prison. On dit (ju'on arrango dans Paris et autour quatre maisons où tous les suspects seront transférés. Là, point de verrous, point de barreaux, point de grilles. On jouit de la plus grande liberté intérieure, même du plaisir de la promenade sur un grand espace. Ce (pii me fei'ait croire à cet arrangement, c'est qu'en effet il n'est pas possible qu'on continue à traiter comme des criminels des hommes qui ne sont quelquefois que soupçonnés (ïéire suspects.
Et puis on dit que cela amènerait plus de liberté dans les relations avec l'extérieur. Roucher n'y croit pas :
Mon âme se défend de laisseï' approcher la moindre espérance. La prudence le veut; ne savez-vous |)as que l'espoir trompé est cruel.
Le 10 pluviôse, le déménagement est imminent, il écrit k sa fetnme :