Voyez mon vieux extrait de Procope, page
DÉFENSE DE L'« ESPRIT DES LOIX » 2l5
mœurs des Germains. On présentoit requête aux parents, à cause du droit qu'ils avoient pour la sûreté de la vie de leurs parents. Il sembloit qu'on ne pouvoit pas disposer de sa vie sans eux. C'étoit 3 un étranger qui donnoit la mort, mais du consentement des parents; sans quoi ils auroient pu prendre la vengeance.
435-437. — Choses que je n'ai pas mises dans io ma « Défense >.
435* (2006. III, f° 309). — Ceux qui font des ouvrages d'esprit doivent s'imaginer qu'ils seront jugés par leurs pairs. Tout l'avantage qu'un écrivain a naturellement sur ses lecteurs, c'est qu'il a plus
i5 réfléchi qu'eux sur la matière dont il traite. Mais, si ceux-ci ont réfléchi à leur tour, ils se trouvent sous (sic) les mêmes termes. Ilfautquel'amour-propre apprenne un grand secret : il parle devant l'amourpropre. Quoi! parce qu'un auteur seroit vain, il
20 trouveroit des lecteurs modestes? et, de ce qu'il seroit avantageux, on pourroit conclure qu'il ne seroit pas foible? La candeur d'un écrivain est cette rougeur charmante des jeunes personnes qui, si la nature avoit un art, seroit son art. Cherchons à
25 nous faire aimer, si nous voulons nous faire lire. S'il est vrai qu'un homme ait de l'esprit, que cet
esprit s'allie avec les autres esprits; et, s'il ne peut pas s'allier avec eux, qu'il soit comme une pierre précieuse qui sépare l'or d'avec l'or.
« Qualis gemma micat quœfulvum dividit auriim. >
Grand Dieu! comment seroit-il possible que nous 5 eussions toujours raison? et que les autres eussent toujours tort? Les bons esprits trembleront donc de décider, et les autres auront reçu, en dédommagement, le plaisir de raffirmative.
436* (2007. III, f° 3og v°). — Le talent de la décla- 10 mation est le plus commun de tous; les jeunes gens qui veulent écrire commencent toujours par là, soit que leurs maîtres ayent trouvé plus de facilité à prendre ce style, soit que leurs disciples en ayent trouvé davantage à le recevoir. Voyez, je vous prie, i5 Démosthènes : dès qu'il ne foudroyé pas, il est simple; tel que le Ciel, il est presque toujours serein, et il ne tonne que par intervalle.
437* (2008. III, f° 3 10). — Remarquez, je vous prie, l'esprit de la Religion chrétienne. Elle veut perpé- 20 tuellement qu'on s'humilie, et elle défend perpétuellement d'humilier les autres; elle déteste l'orgueil et la vanité, et elle vous défend également de concourir à l'orgueil et à la vanité des autres, et à la choquer, par la raison qu'en choquant la vanité i5 des autres la vôtre trouve des délices qu'elle n'approuve pas en vous. Car, à l'égard des autres, l'orgueil qu'on veut mortifier reprend des forces,
par la considération du dessein que l'on en a, et ce n'est pas un moyen sûr de le déraciner que de le faire souffrir. L'orgueil pressé par l'orgueil prendroit des forces et le repousseroit à son tour. 5 L'orgueil voudroit-il contredire l'orgueil? Ils ne feroient que se justifier l'un et l'autre. La modestie le fait défendre (?).
La Religion chrétienne exige de nous deux choses : l'une charmante; l'autre terrible : d'aimer les autres,
10 et de nous haïr nous-mêmes. Dieu ne veut rien de nous que nous-mêmes.
Les injures peuvent être le témoignage de la rudesse générale d'une nation, quelquefois de sa liberté et de sa naïveté même.
i5 Dans ce cas, la charité chrétienne en seroit moins blessée, parce qu'il seroit indécis si elles seroient l'effet des mœurs générales ou d'une violence particulière. Mais, dans une nation où les citoyens, liés déjà par les loix, se sont encore liés par les égards,
20 et où, par conséquent, les injures supposent que
celui contre qui elles sont dites est si coupable
qu'on a été obligé de franchir toutes les barrières,
elles blessent extrêmement la charité chrétienne.
Ainsi les Grecs et les Romains offensoient moins
25 que nous, avec des paroles plus offensantes. Dans de pareilles nations, la charité chrétienne en seroit moins blessée.
Si le cœur les a dites, ou si les mœurs les ont laissé dire; si c'est la conscience publique ou la
3o particulière qui doivent se faire des reproches.
Fin.
2l8 MONTESQUIEU
438* (20o5. III, f° 3o8 v°). — J'avois mis à la fin de ma réponse au père Berthier sur Athènes ■ :
< Ces messieurs aiment beaucoup les combats, mais ils sont légèrement armés. »