‹ Pensâees et fragments inâedits de Montesquieu (volume 2)Chapitre 125 sur 200 · TRAGÉDIE · texte numérisé non relu

TRAGÉDIE

Vous avez su me vaincre après tant de combats. En un mot, je vous aime, et je n'en rougis pas. Il falloit en rougir quand mon âme insensée En osa concevoir la première pensée ; 5 II falloit en rougir quand le cruel poison Laissoit à mon esprit un reste de raison; Que, tantôt abattue et tantôt triomphante, Je défendois encore ma liberté mourante. Mais, sans faire aujourd'hui des efforts superflus, 10 J'aime, j'ose le dire, et je n'en rougis plus.

(Phraate, de Britomare :)

Un seul de ses regards m'intimide et m'accable. Je ne puis soutenir son superbe maintien. L'astre qui le vit naître est plus fort que le mien. i5 Au funeste récit de ses faits magnanimes,

Je le crois voir armé pour punir tous mes crimes,

Et ce héros terrible à mon esprit confus

Montre autant d'ennemis qu'il fait voir de vertus.

(Tigrane dit :)

Dieux!...

C'est vous qui n'avez mis le sceptre dans mes mains Que pour faire d'un roi le dernier des humains. Je n'accuse que vous d'un dessein si sinistre, Et Britomare, enfin, n'en est que le ministre. Vous n'aurez plus de droits sur un infortuné. Je vous rends jusqu'au jour que vous m'avez donné,

(Britomare dit :)

Un grand cœur...

Ne veut point éluder l'arrêt des destinées. Toujours, sans s'émouvoir, il attend le trépas, Et, lorsque le Ciel parle, il ne l'en dédit pas.

(Tigrane dit :) Qu'entens-je! Est-il bien vrai? Quelles douceurs secrètes! Les Dieux sont apaisés, Madame, si vous l'êtes.

(Élise dit :)

La mort est un cruel tourment,

Qui, pour adorer Britomare,

Ne me laisse plus qu'un moment.

(Phraate dit :)

Lorsque je me baignois dans le sang de mes frères,

Les Dieux, ces justes Dieux, ne m'étoient point contraires; i5

Dans un calme profond, ils me laissoient régner;

Un si grand criminel se faisoit épargner.

Ceux mêmes dont le sang fut versé par mes crimes

Pour apaiser le Ciel me servoient de victimes :

Ce Ciel, qui, n'osant plus foudroyer ici -bas, 20

Sembloit craindre un mortel qui ne le craignoit pas.

Mais, depuis que, perdant mon audace première,

Arbate, j'ai voulu faire un pas en arrière,

Depuis que la vertu s'est montrée à mes yeux,

Que j'ai quitté le crime et respecté les Dieux, 25

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