‹ Pensâees et fragments inâedits de Montesquieu (volume 2)Chapitre 172 sur 200 · PENSÉES MORALES · texte numérisé non relu

PENSÉES MORALES

leur, tout comme nous. Souvent même, elles le conservent mieux : l'instinct, qui leur laisse toutes les passions nécessaires pour la conservation de leur vie, les privant presque toujours de celles qui pour- 5 roient la détruire. Au lieu que notre raison ne nous donne pas seulement des passions destructives, mais même nous fait faire souvent un très mauvais usage des conservatrices.

Comme il y a des principes qui anéantissent en

10 nous l'esprit du citoyen, en nous portant au mal, il y en a aussi qui le ralentissent en nous détournant de faire le bien. Tels sont ceux qui inspirent une espèce de quiétisme, qui dérobe un homme à sa famille et à sa patrie.

i5 Le moyen d'acquérir la justice parfaite, c'est de s'en faire une telle habitude qu'on l'observe dans les plus petites choses, et qu'on y plie jusqu'à sa manière de penser. En voici un seul exemple. Il est très indifférent à la société dans laquelle nous vivons

20 qu'un homme qui habite à Stockholm ou à Leipsick fasse bien ou mal des épigrammes ou soit un bon ou un mauvais physicien. Cependant, si nous en portions notre jugement, il faut chercher à le porter juste, afin de nous préparer à en agir de même dans

25 une occasion plus importante.

Nous avons tous des machines qui nous soumettent éternellement aux loix de l'habitude. Notre machine accoutume notre âme à penser d'une certaine façon. Elle l'accoutume à penser d'une autre.

3o C'est ici que la Physique pourroit trouver place dans la Morale, en nous faisant voir combien les

dispositions pour les vices et les vertus humaines dépendent du mécanisme.

598* (22 1. I, p. 243). — C'est l'amour de la patrie qui a donné aux histoires grecques et romaines cette noblesse que les nôtres n'ont pas. Elle y est le res- 5 sort continuel de toutes les actions, et on sent du plaisir à la trouver partout, cette vertu chère à tous ceux qui ont un cœur.

Quand on pense à la petitesse de nos motifs, à la bassesse de nos moyens, à l'avarice avec laquelle 10 nous cherchons de viles récompenses, à cette ambition si différente de l'amour de la gloire, on est étonné de la différence des spectacles, et il semble que, depuis que ces deux grands peuples ne sont plus, les hommes se sont raccourcis d'une coudée. i5

599* (222. 1, p. 244). — De toutes les paroles des Anciens, je n'en sache pas qui marque plus de barbarie qu'une parole de Sylla.

On lui présenta un pêcheur de la ville ***, qui lui portoit un poisson. 20

« Après tout ce que j'ai fait, dit-il, y a-t-il encore un homme dans la ville de ***?»

Cet homme funeste admiroit que sa cruauté eût pu avoir quelques bornes.

600* (22 3. I, p. 244). — Si la Physique n'avoit 25 d'autres inventions que celles de la poudre et du feu grégeois, on feroit fort bien de la bannir comme la Magie.

601* (224. 1, p. 244). — C'est un principe bien faux que celui de Hobbes : que, le Peuple ayant autorisé le Prince, les actions du Prince sont les actions du Peuple, et, par conséquent, le Peuple ne peut pas se

5 plaindre du Prince, ni lui demander aucun compte de ses actions : parce que le Peuple ne peut pas se plaindre du Peuple. Ainsi Hobbes a oublié son principe du Droit naturel : Pacta esse servanda. Le Peuple a autorisé le Prince sous condition; il Ta

10 établi sous une convention. Il faut qu'il l'observe, et le Prince ne représente le Peuple que comme le Peuple a voulu ou est sensé avoir voulu qu'il le représentât. De plus, il est faux que celui qui est délégué ait autant de pouvoir que celui qui délègue,

i5 et qu'il ne dépende plus de lui.

602*(i25i. II, f° io3 v°). — Des Serments1. — Les serments tiennent lieu du gage que l'on est naturellement porté à donner pour la promesse : car on a

20 toujours eu besoin de se procurer la confiance des autres. Ainsi on a fait souvent les conventions suivantes : « Si je ne fais pas ce que je vous promets, je veux perdre le gage que je vous mets entre les mains. — Si je ne fais pas ce que je promets, je veux que

25 mon ami s'en offense et soit contraint de vous ré-

:. Ce sont des morceaux de mon projet du Traité sur les Devoirs.

parer le tort que je vous aurai fait. — Si je ne fais pas ce que je vous promets, je me soumets au plus grand des malheurs, c'est-à-dire à la vengeance de Dieu. » Et, dans ce cas, si je n'y crois pas, je vous donne un gage faux, et je vous trompe de deux 5 manières : car vous n'avez ni la chose que je vous ai promise, ni le gage que vous croyez avoir.

Ceux qui disent que les serments n'ajoutent rien à la promesse se trompent fort : car votre promesse ne vous lie que parce qu'elle m'engage à vous croire. 10 Le lien augmente donc avec le motif de confiance : j'ai compté sur ce que vous me disiez, non seulement parce que vous le disiez, mais aussi parce que j'ai cru que vous aviez de la religion, et que vous ne m'avez pas donné sujet de penser que vous étiez un i5 athée.

S'il est faux que le serment soit un nouveau lien, il est faux aussi que la parole soit un lien : car la parole ne lie que par le degré de crédibilité (sic) qu'elle donne à celui à qui on l'a donnée. 20

603* (1 2 52. II, f° 104 v°). — Du Gouvernement d'Angleterre. — Les Anglois peuvent demander, sur la question s'il est permis de résister à la tyrannie: « Est-il plus utile au Genre humain que l'opinion de l'obéissance aveugle soit établie, que celle qui borne 25 la puissance, lorsqu'elle devient destructive?»

Valoit-il mieux que des villes florissantes fussent baignées dans le sang, que si Pisistrate avoit été exilé? Denys, chassé? Phalaris, dépouillé de la puissance? 3o

Supposons, pour un moment, qu'un gouvernement cruel et destructeur se trouvât établi dans tout l'Univers, et qu'il ne subsistât pas par la force des tyrans, mais par une certaine crédulité et supers-

5 tition populaire. Si quelqu'un venoit désabuser les hommes de cette superstition et leur apprendre des loix invariables et fondamentales, ne seroit-il pas proprement le bienfaiteur du Genre humain? et quel héros, à plus juste titre, mériteroit des autels?

10 II n'y a pas de bon sens de vouloir que l'autorité du Prince soit sacrée, et que celle de la Loi ne le soit pas.

La guerre civile se fait lorsque les sujets résistent au Prince; la guerre civile se fait lorsque le Prince

i5 fait violence à ses sujets : l'un et l'autre est (sic) une violence extérieure.

Mais (dira-t-on) on ne dispute pas le droit des peuples; mais les malheurs de la guerre civile sont si grands qu'il est plus utile de ne l'exercer jamais.

20 Comment peut-on dire cela? Les Princes sont mortels; la République est éternelle. Leur empire est passager; l'obéissance de la République ne finit point. Il n'y a donc point de mal plus grand, et qui ait des suites si funestes, que la tolérance d'une

25 tyrannie, qui la perpétue dans l'avenir.

604* (1253. II, f° io5 v°). — De V Amitié*. — Les

i. Ce qui suit, jusques à la page i34, sont (sic) des morceaux qui ont (sic) resté de ce que j'ai fait sur les devoirs. J'en ai fait un commencement, que j'ai donné à l'Académie de Bordeaux pour une dissertation. Comme je ne continuerai pas, selon toutes les apparences, je crois qu'il faudra la rompre et la joindre ici.

Stoïciens disoient que le Sage n'aimoit personne. Ils portoient le raisonnement trop loin. Je crois, cependant, qu'il est vrai que, si les hommes étoient parfaitement vertueux, ils n'auroient point d'amis.

Nous ne pouvons nous attacher à tous nos conci- s toyens. Nous en choisissons un petit nombre, auquel nous nous bornons. Nous passons une espèce de contrat pour notre utilité commune, qui n'est qu'un retranchement de celui que nous avons passé avec la société entière, et semble même, en un certain sens, lui être préjudiciable. 10

En effet, un homme véritablement vertueux devroit être porté à secourir l'homme le plus inconnu comme son ami propre; il a, dans son cœur, un engagement qui n'a besoin d'être confirmé par des paroles, des serments, ni des témoignages exté- 15 rieurs, et le borner à un certain nombre d'amis, c'est détourner son cœur de tous les autres hommes; c'est le séparer du tronc et l'attacher aux branches.

Si cela est ainsi, que peut-on dire de ces âmes lâches qui trahissent même jusqu'à cet engagement 20 qui n'a été établi que pour secourir l'imperfection de notre nature?

L'amitié étoit proprement la vertu des Romains; on en trouve des traits dans l'histoire de leurs siècles les plus corrompus : jamais plus héros que lorsqu'ils 25 furent amis1.

La constitution de l'État étoit telle que chacun étoit porté à se faire des amis. Les besoins éternels

1. Voyez jusqu'où Lucilius porta l'amitié pour Brutus et Antoine (Saint-Réal, 290).

que l'on avoit de l'amitié en établissoit les droits. Un homme n'étoit puissant dans le Sénat et dans le Peuple que par ses amis, n'alloit aux charges que par ses amis, et, quand le temps de son adminis- 5 tration étoit fini, en butte à toutes les accusations, on avoit encore plus besoin de ses amis. Les citoyens tenoient aux citoyens par toutes sortes de chaînes : on étoit lié avec ses amis, ses affranchis, ses esclaves, ses enfants. Aujourd'hui, tout est aboli jusqu'à

io la puissance paternelle : chaque homme est isolé. Il semble que l'effet naturel de la puissance arbitraire soit de particulariser tous les intérêts.

Cependant, ces liens qui détachoient l'homme de lui-même pour l'attacher à autrui faisoient faire les

i5 grandes actions. Sans cela, tout est vulgaire, et il ne reste qu'un intérêt bas, qui n'est proprement que l'instinct animal de tous les hommes.

Parmi nous, ceux qui peuvent faire du bien aux autres sont précisément ceux qui n'ont et ne peu-

20 vent avoir d'amis. Je parle des Princes et d'une troisième espèce d'hommes qui tiennent le milieu entre le Souverain et ses sujets; je veux dire les Ministres : gens qui ne jouissent que des malheurs de la condition des Princes et n'ont ni les avantages de la vie

25 privée, ni ceux de la souveraineté1.

605* (1254. II, f° 107 v°). — L'usage des femmes de la Cour de faire des affaires a produit bien des maux : i° Cela remplit toutes sortes de places de

1. Ce que je dis des Ministres, je l'ai mis dans le traité du Prince.

gens sans mérite. — 2° Cela a banni la générosité, le bon naturel, la candeur, la noblesse de l'âme. — 3° Cela a ruiné ceux qui ne faisoient point ce honteux trafic, en les obligeant de se monter aux dépens des autres. — 40 Les femmes étant plus propres à ce 5 commerce-là que les hommes, elles faisoient une fortune particulière; ce qui est la chose du Monde qui contribue le plus à la ruine des mœurs, à leur luxe et à leur galanterie.

606* (i255. II, f° 108). — L'amour de l'argent avilit 10 à tel point un prince qu'il ne laisse plus voir en lui aucunes vertus. C'est ce qui rendit le père du grand Condé la fable de l'Europe. L'avarice du père fut autant chantée que les actions héroïques du fils.

607* (i256. II, f° 108). — On aime une noble fierté i5 qui vient de cette satisfaction intérieure que laisse la vertu : elle sied aux Grands ; elle orne les dignités. Une grande âme ne sauroit s'empêcher de se montrer tout entière : elle sent la dignité de son être. Et comment pourroit-elle ignorer sa supériorité sur 20 tant d'autres qui sont dégradées dans la nature?

Ces hommes fiers sont les moins orgueilleux : car ce ne sont pas ceux que l'on voit anéantis devant les Grands, bas comme de l'herbe sous leurs égaux, élevés comme des cèdres sur leurs inférieurs. ?5

Une âme basse orgueilleuse est descendue au seul point de bassesse où elle pouvait descendre. Une grande âme qui s'abaisse est au plus haut point de la grandeur.

Une des causes de la débilité de nos courages, c'est notre éducation, dans laquelle on n'a pas assez distingué la grandeur d'âme de l'orgueil et de cette vanité, impropre à tout bien, qui n'est fondée sur 5 aucun motif: ce qui fait que l'on a affoibli le principe des actions; et plus on a ôté de motifs aux hommes, plus on a exigé d'eux.

608* (1257. II, f° 108 v°). — La manière de se vêtir et de se loger sont deux choses auxquelles il ne faut 10 ni trop d'affectation, ni trop de négligence.

La table ne contribue pas peu à nous donner cette

gayeté qui, jointe à une certaine familiarité modeste,

est appelée politesse.

Nous évitons les deux extrémités où donnent les

i5 nations du Midi et du Nord : nous mangeons souvent

ensemble, et nous ne buvons pas avec excès.

609* (i258. II, f° 109). — Nous n'avons pas laissé d'avoir en France de ces hommes rares qui auroient été avoués des Romains. La foi, la justice et la gran-

20 deur d'âme montèrent sur le trône avec saint Louis. Tannegui Du Châtel abandonna ses emplois dès que la voix publique s'éleva contre lui; il quitta sa patrie sans se plaindre, pour lui épargner ses murmures. Le chancelier Olivier introduisit la Justice

25 jusque dans le Conseil des Roix, et la Politique y plia devant elle. La France n'a jamais eu de meilleur citoyen que Louis XII. Le cardinal d'Amboise trouva les intérêts du Peuple dans ceux du Roi et les intérêts du Roi dans ceux du Peuple. Charles VIII t. 1. 49

connut, dans sa jeunesse même, toutes les vanités de sa jeunesse. Le chancelier de L'Hôpital, tel que les loix, fut sage comme elles dans une cour qui n'étoit calmée que par les plus profondes dissimulations ou agitée que par les passions les plus violentes. 5 On vit, dans La Noue, un grand citoyen au milieu des discordes civiles. L'Amiral fut assassiné n'ayant dans le cœur que la gloire de l'État, et son sort fut tel qu'après tant de rebellions il ne put être puni que par un grand crime. Les Guises furent extrêmes 10 dans le bien et le mal qu'ils firent à l'État : heureuse la France s'ils n'avoient pas senti couler dans leurs veines le sang de Charlemagne! Il sembla que l'âme de Miron, prévôt des marchands, fut celle de tout le Peuple. Henri IV, je n'en dirai rien : je parle à des i5 François. Mole montra du (sic) héroïsme dans une profession que ne s'appuye ordinairement que sur d'autres vertus. César auroit été comparé à M. le Prince s'il étoit venu après lui. M. de Turenne n'avoit point de vices, et peut-être que, s'il en avoit 20 eu, il auroit porté de certaines vertus plus loin : sa vie est une hymne à la louange de l'humanité. Le caractère de M. de Montausier a quelque chose de celui des philosophes anciens et de cet excès de leur raison. Le maréchal de Catinat a soutenu la 25 victoire avec modestie et la disgrâce avec majesté, grand encore après la perte de sa réputation même. M. de Vendôme n'a jamais rien eu à lui que sa gloire.

610* (1259. II, f° 110). — Des Récompenses. — Je n'entends point parler de la postérité de ces six 3o

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bourgeois de Calais qui s'offrirent à la mort pour sauver leur patrie, et que M. de Saci a tiré de l'oubli. Je ne sais qu'est devenue celle de cette femme qui, du temps de Charles VIII, sauva Amiens.

5 Ces bourgeois sont encore bourgeois. Mais, s'il y a eu dans notre France quelque insigne fripon, comptez sûrement que sa postérité est dans les honneurs. Mais la vertu n'en doit pas moins être l'objet éternel de nos poursuites. On Ta laissée presque

io toujours sans récompense : on l'a fuie, on l'a crainte, on l'a persécutée. Il n'est guère encore arrivé qu'on l'ait méprisée.

611* (1260. II, f° 1 10 v°). — De l'Histoire. — Il est à propos que chacun lise l'histoire, surtout celle de

i5 son pays. On doit cela à la mémoire de ceux qui ont servi leur patrie et ont contribué à donner par là aux gens vertueux cette récompense qui leur est due, et qui souvent les a encouragés.

Le sentiment d'admiration que leurs belles actions

20 excitent en nous est une espèce de justice que nous leur rendons, et l'horreur que nous avons pour les méchants en est une autre. Il n'est pas juste d'accorder aux méchants l'oubli de leur nom et de leurs crimes. Il n'est pas juste de laisser les grands hom-

25 mes dans ce même oubli que les méchants ont paru souhaiter.

Les historiens sont des examinateurs sévères des actions de ceux qui ont paru sur la Terre, et ils sont une image de ces magistrats d'Egypte qui appeloient

3o en jugement l'âme de tous les morts.

612* (i 261. II, f° ni). — Ce ne sont pas seulement les lectures sérieuses qui sont utiles, mais aussi les agréables, y ayant un temps où on a besoin d'un délassement honnête. Les savants mêmes doivent être payés, par le plaisir, de leurs fatigues. Les 5 sciences mêmes gagnent à être traitées d'une manière délicate et avec goût. Il est donc bon que l'on écrive sur tous les sujets et de tous les styles. La philosophie ne doit point être isolée : elle a des rapports avec tout. 10

613*(i263. II, f° 112). — Cicéron divise l'honnête en quatre chefs : l'attachement aux sciences et la recherche de la vérité, le maintien de la société civile, la grandeur d'âme, et une certaine convenance d'actions, secundum ordinem et modtim. r5

Il croit qu'un bon citoyen doit plutôt s'employer pour sa patrie, que de s'attacher à acquérir des connoissances. Mais il ne fait pas attention que les savants sont très utiles à leur patrie, et d'autant plus estimables qu'ils la servent presque toujours sans 20 intérêt, n'étant dédommagés de leurs peines, ni par les récompenses pécuniaires, ni par les dignités.

La seule différence qu'il y a (sic) entre les peuples policés et les peuples barbares, c'est que les uns se sont appliqués aux sciences; les autres les ont abso- 25 lument négligées.

C'est peut-être à ces connoissances que nous avons, et que les peuples sauvages ignorent, que la plupart des nations doivent leur existence.

Si nous avions les mœurs des peuples de l'Ame- 3o

rique, deux ou trois nations de l'Europe auroient bientôt exterminé ou mangé toutes les autres.

614* (i2Ô5. II, f° n3). — Exemples particuliers des Conquêtes des Espagnols dans les Indes. — Si Ton 5 veut savoir à quoi sert la philosophie, on n'a qu'à lire l'histoire de la conquête de deux grands empires : celui du Mexique et celui du Pérou.

Si un Descartes étoit venu au Mexique cent ans avant Cortez; qu'il eût appris aux Mexicains que les

10 hommes, composés comme ils sont, ne peuvent pas être immortels; qu'il leur eût fait comprendre que tous les effets de la Nature sont une suite des loix et des communications des mouvements; qu'il leur eût fait reconnoître dans les effets de la Nature le choc

i5 des corps, plutôt que la puissance invisible des Esprits : Cortez, avec une poignée de gens, n'auroit jamais détruit le vaste empire du Mexique, et Pizarre, celui du Pérou.

Quand les Romains, la première fois, virent des

20 éléphants qui combattoient contre eux, ils furent étonnés; mais ils ne perdirent pas l'esprit, comme les Mexicains à la vue des chevaux.

Les éléphants ne parurent aux yeux des Romains que des bêtes plus grandes que celles qu'ils avoient

25 vues. Ces bêtes ne rirent sur leurs esprits que l'impression qu'ils dévoient naturellement faire : ils sentirent qu'ils avoient besoin d'un plus grand courage, parce que leur ennemi avoit de plus grandes forces. Attaqués d'une manière nouvelle, ils cherchèrent de

3o nouveaux moyens de se défendre.

L'invention de la poudre en Europe donna un si médiocre avantage à la nation qui s'en servit la première, qu'il n'est pas encore décidé laquelle eut ce premier avantage.

La découverte des lunettes d'approche ne servit 5 qu'une seule fois aux Hollandois.

Nous ne trouvons, dans tous les effets, qu'un pur mécanisme, et, par là, il n'y a point d'artifices que nous ne soyons en état d'éluder par un autre artifice. 10

Ces effets que l'ignorance de la philosophie fait attribuer aux Puissances invisibles ne sont pas pernicieux en ce qu'ils donnent la peur, mais en ce qu'ils jettent dans le désespoir de vaincre et ne permettent] point à ceux qui en sont frappés de faire i5 usage de leurs forces, les leur faisant juger inutiles.

Ainsi il n'y a rien de si dangereux que de frapper trop l'esprit du Peuple de miracles et de prodiges. Rien n'est plus capable d'engendrer des préjugés destructifs que la superstition, et, s'il est quelquefois 20 arrivé que de sages législateurs s'en soyent servis avec avantage, le Genre humain, en général, y a mille fois plus perdu que gagné.

Il est vrai que les premiers roix du Pérou trouvèrent un grand avantage à se faire passer pour fils du 25 Soleil; que, par là, ils se rendirent absolus sur leurs sujets et respectables aux étrangers, qui se rangèrent à l'envi sous leur obéissance. Mais ces avantages que les monarques du Pérou avoient tirés de la superstition, la superstition les leur fit perdre. La 3o seule venue des Espagnols découragea les sujets

DES DEVOIRS 3g I

d'Athualpa et lui-même, parce qu'elle lui parut être une marque de la colère du Soleil et de l'abandon qu'il faisoit de la Nation.

Les Espagnols se servirent utilement contre les 5 empereurs du Mexique et du Pérou de la vénération ou plutôt du culte intérieur que leurs peuples leur rendoient; puisque, dès que, par les plus indignes artifices, ils les eurent faits prisonniers, toute la Nation fut découragée et ne songea presque plus à

io se défendre, croyant inutile de s'opposer aux Dieux irrités.

Montézuma, qui auroit pu exterminer les Espagnols à leur arrivée, s'il avoit eu du courage, en employant la force, ou qui pouvoit même, sans rien

i5 risquer, les faire mourir de faim, ne les attaque que par des sacrifices et par des prières qu'il va faire dans tous les temples. Il leur envoyé toutes sortes de provisions et leur laisse tranquillement faire des ligues et subjuguer tous ses vassaux.

20 Les Mexicains n'avoient point, à la vérité, d'armes à feu; mais ils avoient des arcs et des flèches; ce qui étoit les plus fortes armes des Grecs et des Romains. Ils n'avoient point de fer, mais des pierres à fusil qui coupoient et perçoient comme du fer, et

25 qu'ils mettoient au bout de leurs armes. Ils avoient même une chose bonne pour l'art militaire; c'est qu'ils faisoient leurs rangs fort serrés, et que, dès que quelqu'un étoit tué, il étoit soudain remplacé par un autre, afin de cacher leur perte à l'ennemi.

3o Pour preuve de ce que j'avance, c'est que les Espagnols qui allèrent à la conquête du Pérou pen-

sèrent être exterminés par de petits peuples barbares chez qui ils descendirent, et ne se sauvèrent que par une prompte retraite, après avoir été bien maltraités; au lieu qu'ils ne trouvèrent aucune résistance dans le Pérou, et fort peu dans le Mexique, 5 où la superstition ôtait à ces empires toute la force qu'ils auroient pu tirer de leur grandeur et de leur police. Les Princes, pour se faire révérer comme des Dieux, avoient rendu leurs peuples stupides comme des bêtes et périrent par cette même supers- 10 tition qu'ils avoient accréditée pour leur avantage. Presque partout où les Péruviens se défendirent, ils eurent de l'avantage sur les Espagnols. Il ne leur manquoit donc que l'espérance du succès et d'être délivrés des maux de la foiblesse de l'esprit. i5

615* (1266. II, f° 116 v°). — Continuation de quelques Pensées qui n'ont pu entrer dans le Traité des Devoirs. — Faisons un effort pour arracher de notre cœur l'idée de Dieu; secouons une bonne fois ce joug que l'erreur et le préjugé ont mis sur la 20 Nature humaine; affermissons nous bien dans la pensée que nous ne sommes plus dans cette dépendance. Voyons quels seront nos succès! Dès ce moment, nous perdrons toutes les ressources de l'adversité, celles de nos maladies, de notre vieillesse, 25 et (ce qui est encore plus) celles de notre mort. Nous allons mourrir, et il n'y a point de Dieu! Peutêtre que nous entrerons dans le néant. Mais quelle idée effroyable! Que si notre âme survit, isolée, sans appui, sans secours dans la Nature; quel triste état 3o

que le sien! Par la perte de son corps, elle vient d'être privée de tous les plaisirs des sens, qui lui rendoient cette vie si délicieuse, et il ne peut lui rester que ce qui est encore plus à elle : ce désir 5 irritant d'être heureux et cette impuissance de le devenir; cette vue douloureuse d'elle-même qui ne lui montre que sa petitesse; ce vide, ce dégoût, cet ennui qu'elle trouve en elle; cette impossibilité de se satisfaire dans elle et par la seule force de son

10 être. Accablante immortalité! S'il n'est pas bien sûr qu'il n'y ait point de Dieu, si notre philosophie a pu nous laisser là-dessus quelque doute, il faut espérer qu'il y en a un.

Nous sommes une grande preuve que ce Dieu que

i5 nous espérons est un être bienfaisant : car il nous a donné la vie, c'est-à-dire une chose qu'il n'y a personne de nous qui voulût perdre ; il nous a donné l'existence et (ce qui est bien plus) le sentiment de notre existence.

20 Si Dieu est un être bienfaisant, nous devons l'aimer, et, comme il ne s'est pas rendu visible, l'aimer, c'est le servir avec cette satisfaction intérieure que l'on sent lorsque Ton donne à quelqu'un des marques de sa reconnoissance.

25 Cet être seroit bien imparfait s'il n'avoit créé ou, si l'on veut, seulement mû ou arrangé l'Univers dans quelque vue, et si, agissant sans dessein ou dégoûté de son ouvrage, il nous abandonnoit au sortir de ses mains.

3o Cette providence qui veille sur nous est extrêmement puissante : car, comme il a fallu une force infi*

nie pour mettre l'Univers dans l'état où il est, on ne peut pas concevoir comment Dieu, ayant exercé une fois une pareille puissance, l'auroit perdue depuis, ou comment, l'ayant encore sur l'Univers, il ne l'auroit pas sur nous. 5

Dieu a pu surtout nous rendre heureux : car, comme il y a eu des moments où nous avons éprouvé que nous avons été heureux dans cette vie, on ne peut guère concevoir que Dieu ait pu nous rendre heureux une fois, et qu'il ne l'aye pas pu toujours. 10

S'il l'a pu, il l'a voulu : car notre bonheur ne coûte rien au sien. S'il ne l'a pas voulu, il seroit plus imparfait, en cela, que les hommes mêmes.

Cependant, un grand génie m'a promis que je mourrai comme un insecte. Il cherche à me flatter i5 de l'idée que je ne suis qu'une modification de la matière. Il employé un ordre géométrique et des raisonnements qu'on dit être très forts, et que j'ai trouvés très obscurs, pour élever mon âme à la dignité de mon corps, et, au lieu de cet espace 20 immense que mon esprit embrasse, il me donne à ma propre matière et à un espace de quatre ou cinq pieds dans l'Univers.

Selon lui, je ne suis point un être distingué d'un autre être; il m'enlève tout ce que je me croyois de 25 plus personnel. Je ne sais plus où retrouver ce moi auquel je m'intéressois tant; je suis plus perdu dans l'étendue qu'une particule d'eau n'est perdue dans la mer. Pourquoi la gloire? Pourquoi la honte? Pourquoi cette modification qui n'[en] est point une? 3o Veut-elle, pour ainsi dire, faire un corps à part dans

l'Univers? Elle n'est celle-ci, ni celle-là; elle n'est rien de distingué de l'être, et, dans l'universalité de la substance, ont été, ont passé sans distinction le lion et l'insecte, Charlemagne et Chilpéric. 5 Ce même philosophe veut bien, en ma faveur, détruire en moi la liberté. Toutes les actions de ma vie ne sont que comme l'action de l'eau régale, qui disout l'or, comme celle de l'aimant, qui tantôt attire, tantôt repousse le fer, ou celle de la chaleur,

10 qui amollit ou durcit la boue. Il m'ôte le motif de toutes mes actions et me soulage de toute la morale. Il m'honore jusqu'au point de vouloir que je sois un très grand scélérat sans crime et sans que personne ait droit de le trouver mauvais. J'ai bien des grâces

i5 à rendre à ce philosophe.

Un autre, beaucoup moins outré et, par conséquent, beaucoup plus dangereux que le premier (c'est Hobbes), m'avertit de me défier généralement de tous les hommes, et non seulement de tous les

20 hommes, mais aussi de tous les êtres qui sont supérieurs au mien : car il me dit que la justice n'est rien en elle-même, qu'elle n'est autre chose que ce que les loix des empires ordonnent ou défendent. J'en suis fâché : car, étant obligé de vivre avec les

25 hommes, j'aurois été très aise qu'il y eût eu dans leur cœur un principe intérieur qui me rassurât contre eux, et, n'étant pas sûr qu'il n'y ait dans la Nature d'autres êtres plus puissants que moi, j'aurois bien voulu qu'ils eussent eu une règle de justice qui les

3o empêchât de me nuire.

Hobbes dit que, le Droit naturel n'étant que la

liberté que nous avons de faire tout ce qui sert à notre conservation, l'état naturel de l'homme est la guerre de tous contre tous. Mais, outre qu'il est faux que la défense entraîne nécessairement la nécessité d'attaquer, il ne faut pas, comme il fait, 5 supposer les hommes comme tombés du Ciel ou sortis tout armés de la Terre, à peu près comme les soldats de Cadmus, pour s'entre- détruire : ce n'est point là l'état des hommes.

Le premier et le seul ne craint personne. Cet 10 homme seul, qui trouveroit une femme seule aussi, ne lui feroit point la guerre. Tous les autres naîtroient dans une famille, et bientôt dans une société. Il n'y a point là de guerre; au contraire, l'amour, l'éducation, le respect, la reconnoissance : tout res- 15 pire la paix.

Il n'est pas même vrai que deux hommes tombés des nues dans un pays désert, cherchassent, par la peur, à s'attaquer et à se subjuguer1. Cent circonstances, jointes au naturel particulier de chaque 20 homme, les pourroient faire agir différemment. L'air, le geste, le maintien, la manière particulière de penser, feroient des différences. Premièrement, la crainte les porteroit, non pas à attaquer, mais à fuir. Les marques de crainte respective les feroient bientôt 25 approcher. L'ennui d'être seul et le plaisir que tout animal sent à l'approche d'un animal de même espèce, les porteroient à s'unir, et plus ils seroient misérables, plus ils y seroient déterminés. Jusque-là

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