‹ Pensâees et fragments inâedits de Montesquieu (volume 2)Chapitre 174 sur 200 · Cela est bon pour les Loix · texte numérisé non relu

Cela est bon pour les Loix

*La loi naturelle l qui soumet cet âge à tous les besoins imaginables ayant établi cette dépendance, les enfants n'en pouvoient jamais sortir : car une telle autorité ayant précédé toutes les conventions n'avoit point de bornes dans son origine, et, si l'âge 5 avoit insensiblement diminué le pouvoir des pères, cela n'auroit pu se faire que par une progression de désobéissance. Or le père qui commandoit et le fils qui obéissoit ne pouvoient jamais convenir du temps où l'obéissance aveugle devoit cesser, ni de la façon 10 dont elle devoit diminuer*.

*Les enfants n'ont donc jamais pu borner cette puissance2. Ce n'est que la raison des pères qui l'a fait, lorsque, dans l'établissement des sociétés, ils l'ont modifiée par les loix civiles, et les modifica- i5 tions ont été quelquefois si loin qu'elles sont presque entièrement abolies : comme si on avoit voulu encourager l'ingratitude des enfants3*.

Les familles se sont divisées; les pères étant morts ont laissé les collatéraux indépendants. Il a fallu 20 s'unir par des conventions et faire, par le moyen

1. Ce que l'on dit n'est pas juste, sur le pouvoir sans bornes des pères : il ne l'est pas, et il n'y en a pas de tel. Les pères ont la conservation pour objet, comme les autres puissances, et encore plus que les autres puissances.

2. L'autorité paternelle se borne toute seule, parce qu'à mesure que les enfants sortent de la jeunesse, les pères entrent dans la vieillesse, et que la force des enfants augmente à mesure que le père s'afïoiblit.

3. La Nature elle-même a borné la puissance paternelle en augmentant, d'un côté, la raison des enfants et, de l'autre, la foiblesse des pères; en diminuant, d'un côté, les besoins des enfants, et augmentant, de l'autre, les besoins des pères.

DES devoirs 3go,

des loix civiles, ce que le Droit naturel avoit fait d'abord.

Le hasard et le tour d'esprit de ceux qui ont

convenu ont établi autant de différentes formes de

5 gouvernements qu'il y a eu de peuples : toutes

bonnes, puisqu'elles étoient la volonté des parties

contractantes.

Ce qui étoit arbitraire est devenu nécessité; il n'a plus été permis qu'à la tyrannie et à la violence de 10 changer une forme de gouvernement, même pour une meilleure : car, comme tous les associés ne pouvoient point changer de manière de penser en même temps, il y auroit eu un temps, entre l'établissement des nouvelles loix et l'abolition des anciennes, fatal i5 à la cause commune.

Il a fallu que tous les changements arrivés dans les loix établies fussent un effet de ces loix établies : celui qui a aboli d'anciennes loix ne l'a pu faire que par la force des loix; et le Peuple même n'a pu 20 reprendre son autorité que lorsque cela lui a été permis par la Loi civile ou naturelle.

Ce qui n'étoit que convention est devenu aussi fort que la Loi naturelle; il a fallu aimer sa patrie comme on aimoit sa famille; il a fallu chérir les 25 loix comme on chérissoit la volonté de ses pères. Mais, comme l'amour de sa famille n'entraînoit pas la haine des autres, aussi l'amour de sa Patrie ne devoit point inspirer la haine des autres sociétés.

617* (1268. II, f° 123). — Les Espagnols oublièrent 3o les devoirs de l'Homme à chaque pas qu'ils firent

dans leurs conquêtes des Indes, et le Pape, qui leur mit le fer à la main, qui leur donna le sang de tant de nations, les oublia encore davantage.

Je passerois volontiers l'éponge sur toute cette conquête; je ne saurois soutenir la lecture de ces 5 histoires teintes de sang. Le récit des plus grandes merveilles y laisse toujours dans l'esprit quelque chose de noir et de triste.

J'aime bien à voir aux Thermopyles, à Platée, à Marathon, quelques Grecs détruire les armées in- 10 nombrables des Perses : ce sont des héros qui s'immolent pour leur patrie, la défendent contre des usurpateurs. Ici, ce sont des brigands, qui conduits par l'avarice, dont ils brûlent, exterminent, pour la satisfaire, un nombre prodigieux de nations pacifi- i5 ques. Les victoires des Espagnols n'élèvent point l'Homme, et ses (sic) défaites des Indiens l'abaissent à faire pitié.

Les Espagnols conquirent les deux empires du Mexique et du Pérou par la même perfidie : ils se 20 font conduire devant les roix comme ambassadeurs et les font prisonniers.

On est indigné de voir Cortez parler sans cesse de son équité et de la (sic) modération, à des peuples contre lesquels il exerce mille barbaries. 25

Par une extravagance jusqu'alors inouïe, il prend pour sujet de son ambassade de venir abolir la religion dominante. En disant sans cesse qu'il cherche la paix, que prétend-il, qu'une conquête sans résistance? 3o

Le sort de Montézuma est déplorable : les Espa-

gnols ne le conservent que pour leur servir à les rendre maîtres de son empire.

Ils brûlent son successeur Guatimozin pour l'obliger à découvrir ses trésors.

5 Mais que dirons- nous de l'inca Athualpa? Il vient avec une nombreuse suite au devant des Espagnols. Un Dominicain lui fait une harangue qu'il trouve impertinente, parce que l'interprète ne peut pas bien la lui expliquer, et qu'il auroit trouvée encore plus

io impertinente s'il la lui avoit bien expliquée. Ce moine irrité court, anime les Espagnols, qui prennent Athualpa, avec un carnage horrible des siens, qui ne se défendirent jamais. Cependant, ce moine crioit de toute sa force de percer ces Infidèles, au

i5 lieu de frapper du revers de leurs épées.

Le malheureux prince convient de sa rançon, qui étoit autant d'or qu'il en pourroit tenir dans une grande salle, à une hauteur qu'il marqua. Malgré cet accord, on le condamna à la mort.

20 Ce jugement rendu avec réflexion, pour donner

des formes à l'injustice, me paroît un noir assassinat.

Mais les chefs d'accusations sont singuliers : on

lui dit qu'il est idolâtre, qu'il a fait des guerres

injustes, qu'il entretient plusieurs concubines, qu'il

25 a détourné ses (sic) tributs de l'Empire depuis sa prison. On le menace de le faire brûler s'il ne se fait pas baptiser, et, pour le prix de son baptême, on l'étrangle.

Mais ce qui révolte dans ces histoires, c'est le

3o contraste continuel de dévotions et de cruautés, de crimes et de miracles : on veut que le Ciel conduise

par une faveur particulière ces scélérats, qui ne prêchoient l'Évangile qu'après l'avoir déshonoré.

Mais, s'il est vrai que l'amour de la Patrie ait été, de tout temps, la source des plus grands crimes, parce que l'on a sacrifié à cette vertu particulière 5 des vertus plus générales, il n'est pas moins vrai que, lorsqu'elle est une fois bien rectifiée, elle est, capable d'honorer toute une nation.

C'est cette vertu qui, lorsqu'elle est moins outrée, donne aux histoires grecques et romaines cette 10 noblesse que les nôtres n'ont pas : elle y est le ressort continuel de toutes les actions, et on sent du plaisir à la trouver partout, cette vertu chère à tous ceux qui ont un cœur.

Quand je pense à la petitesse de nos motifs, à la i5 bassesse de nos moyens, à l'avarice avec laquelle nous recherchons de viles récompenses, à cette ambition si différente de l'amour de la gloire, on est étonné de la différence des spectacles, et il semble que, depuis que ces deux grands peuples ne sont 20 plus, les hommes se sont raccourcis d'une coudée.

618* (1269. II, f° 125). — L'esprit du citoyen n'est pas de voir sa patrie dévorer toutes les patries. Ce désir de voir sa ville engloutir toutes les richesses des nations, de nourrir sans cesse ses yeux des 25 triomphes des capitaines et des haines des roix, tout cela ne fait point l'esprit du citoyen. L'esprit du citoyen est le désir de voir l'ordre dans l'État, de sentir de la joye dans la tranquillité publique, dans l'exacte administration de la justice, dans la sûreté 3o

DES DEVOIRS 4<d3

des magistrats, dans la prospérité de ceux qui gouvernent, dans le respect rendu aux loix, dans la stabilité de la Monarchie ou de la République. L'esprit du citoyen est d'aimer les loix, lors même 5 qu'elles ont des cas qui nous sont nuisibles, et de considérer plutôt le bien général qu'elles nous font toujours, que le mal particulier qu'elles nous font quelquefois.

L'esprit du citoyen est d'exercer avec zèle, avec

io plaisir, avec satisfaction, cette espèce de magistrature qui, dans le corps politique, est confiée à chacun : car il n'y a personne qui ne participe au gouvernement, soit dans son emploi, soit dans sa famille, soit dans l'administration de ses biens.

i5 Un bon citoyen ne songe jamais à faire sa fortune particulière que par les mêmes voyes qui font la fortune publique. Il regarde celui qui agit autrement comme un lâche fripon, qui, ayant une fausse clé d'un trésor commun, en escamote une partie et

20 renonce à partager légitimement ce qu'il aime mieux dérober tout entier.

619* (1270. II, f° 126). — Je traitois ensuite des devoirs fondés sur la bienséance, et qui servent à rendre la société plus agréable :

25 « On peut juger de ce que nos concitoyens doivent exiger de nous, par ce que nous exigeons nousmêmes de ceux avec qui nous voulons vivre dans une liaison un peu étroite, et que nous tirons, pour cet effet, du sein de la société générale. Nous ne

3o voulons pas seulement qu'ils soyent justes, ennemis

de la fraude et de l'artifice, au moins, à notre égard : car, par malheur, nous nous soucions beaucoup moins qu'ils soyent tels à l'égard des autres. Mais nous voulons encore qu'ils soyent empressés, serviables, tendres, affectionnés, sensibles, et nous 5 regarderions comme un malhonnête homme un ami qui se contenteroit d'observer à notre égard les règles d'une justice exacte. Il y a donc de certains devoirs différents de ceux qui viennent directement de la justice, et ces devoirs sont fondés sur la bien- 10 séance et ne dérivent de la justice qu'en ce sens qu'il est juste, en général, que les hommes ayent des égards les uns pour les autres, non seulement dans les choses qui peuvent leur rendre la Société plus utile, mais aussi dans celles qui peuvent la leur i5 rendre plus agréable.

» Il faut, pour cela, chercher à prévenir par nos égards tous les hommes, tous les hommes avec lesquels nous vivons : car, ordinairement, comme nous n'avons pas plus de droit d'exiger de la com- 20 plaisance des autres, qu'eux de nous, si chacun s'attendoit mutuellement, aucune des deux parties n'auroit d'égards pour l'autre; ce qui rendroit la Société dure et feroit un peuple barbare.

» De là naît dans une société cette douceur et cette facilité de moeurs qui la rend heureuse et fait que 25 tout le monde y vit content et de soi et des autres.

» La grande règle est de chercher à plaire autant qu'on le peut faire sans intéresser sa probité : car il esf de l'utilité publique que les hommes ayent du crédit et de l'ascendant sur l'esprit les uns des 3o

autres : chose à laquelle on ne parviendra jamais par une humeur austère et farouche. Et telle est la disposition des choses et des esprits dans une nation polie qu'un homme, quelque vertueux qu'il fût, s'il 5 n'avoit dans l'esprit que de la rudesse, seroit presque incapable de tout bien et ne pourroit qu'en très peu d'occasions mettre sa vertu en pratique. »

620*(i27i.II,f° 127 v°). — De la Politesse. — Cette disposition intérieure a produit chez tous les peuples

10 un cérémonial extérieur qu'on appelle la politesse et la civilité; qui est une espèce de code de loix non écrites que les hommes ont promis d'observer entre eux; et ils sont convenus qu'ils prendroient pour une marque d'estime l'usage qu'on en feroit à leur

i5 égard, et qu'ils s'offenseroient si on ne les observoit pas.

Les peuples barbares ont peu de ces loix; mais il y a eu de certaines nations chez lesquelles elles sont en si grand nombre qu'elles deviennent tyranniques

20 et vont à ôter toute la liberté : comme chez les Chinois.

Nous avons, en France, fort diminué notre cérémonial, et, aujourd'hui, toute la politesse consiste, d'une part, à exiger peu des gens, et, de l'autre, à

25 ne donner point au-delà de ce que l'on exige.

Le changement est venu de la part des femmes, qui se regardoient comme les dupes d'un cérémonial qui les faisoit respecter.

621* (1272. II, f°i28). — Du Changement des Mœurs

arrivé dans la Nation françoise. — A mesure que la puissance royale se fortifia, la Noblesse quitta ses terres. Ce fut la principale cause du changement de mœurs qui arriva dans la Nation. On laissa les mœurs simples du premier temps, pour les vanités des 5 villes; les femmes quittèrent la laine et méprisèrent tous les amusements qui n'étoient pas des plaisirs.

Le désordre ne vint qu'insensiblement. Il commença sous François Ier; il continua sous Henri II. Le luxe et la mollesse des Italiens l'augmenta sous 10 les régences de la reine Catherine. Sous Henri III, un vice qui n'est malheureusement inconnu qu'aux nations barbares se montra à la Cour. Mais la corruption et l'indépendance continua dans un sexe qui, quelquefois, tire avantage des mépris i5 mêmes. Jamais le mariage ne fut plus insulté que sous Henri IV. La dévotion de Louis XIII fixa le mal où il étoit; la galanterie grave d'Anne d'Autriche l'y laissa encore; la jeunesse de Louis XIV l'accrut; la sévérité de sa vieillesse le suspendit; 20 ses (sic) digues furent rompues à sa mort.

Les filles n'écoutèrent plus les traditions de leurs mères. Les femmes, qui ne venoient auparavant que par degrés à une certaine liberté, l'obtinrent tout entière dès les premiers jours du mariage. Les ^5 femmes et la jeunesse oisive veillèrent toutes les nuits, et souvent le mari commençoit le jour où sa femme le fînissoit. On ne connut plus les vices; on ne sentit que les ridicules, et on mit au nombre de ces ridicules une modestie gênante ou une vertu :<o timide.

Chaque partie de souper cacha quelque convention nouvelle; mais le secret ne duroit que le temps qu'il falloit pour la conclure. Avec les femmes de condition, on n'évitoit plus les dangers. Dans ce 5 changement continuel, le goût fut lassé, et on le perdit, enfin, à force de chercher les plaisirs.

L'éducation des enfants ne fut plus mise au rang des soucis des mères. La femme vécut dans une indifférence entière pour les affaires du mari. Toutes 10 les liaisons de parenté furent négligées; tous les égards furent ôtés; plus de visite de bienséance; toutes les conversations devinrent hardies; tout ce qu'on osa faire fut avoué, et l'unique impolitesse fut de n'oser, de ne vouloir ou de ne pouvoir pas. i5 La vertu d'une femme fut en pure perte pour elle; elle fut même quelquefois comme une espèce de religion persécutée.

Tout ceci n'étoit pas le dernier degré de dérèglement. Elles furent infidèles dans le jeu, comme 20 dans leurs amours, et joignirent à ce qui déshonore leur sexe, tout ce qui peut avilir le nôtre.

622* (1273. II, f° 129 v°). — Des Dignités. — Un autre changement arrivé de nos jours, c'est l'avilissement des dignités. Il y a un certain tour d'esprit

2b qui est le soutien de toutes les dignités et de toutes les puissances. Quand une place a eue de l'autorité, et qu'elle l'a perdue, on la révère encore depuis qu'elle l'a perdue, jusques à ce que quelque petite circonstance fasse apercevoir de l'erreur. Pour lors,

3o on s'indigne contre soi-même, et on veut abattre en

un seul jour ce qu'on croit avoir respecté trop longtemps.

Dès que Louis XIV fut mort, la jalousie parut contre les rangs. Le Peuple ajouta à ce que l'autorité royale avoit déjà fait. On voulut bien s'avilir devant 5 le ministre du Prince; mais on ne voulut rien céder à l'officier de la Couronne, et on regarda avec indignation toute subordination qui n'étoit pas une servitude.

Les Grands, étonnés, ne trouvèrent d'égards nulle 10 part; toute dignité devint pesante, et, au lieu de l'honneur qui y étoit attaché, il n'y eut que du ridicule à prétendre.

La haute noblesse non titrée, qui contribua le plus à cet avilissement, crut y gagner beaucoup. Mais, i5 en faisant revenir les gens titrés jusques à elle, elle fit monter aussi au même niveau une foule de gens qui n'y auroient jamais pensé. Tout fut Montmorenci ! tout fut Châtillon!

623* (1274. II, f° i3o v°). — De la Raillerie. — Tout 20 homme qui raille veut avoir de l'esprit; il veut même en avoir plus que celui qu'il plaisante. La preuve en est que, si ce dernier répond, il est déconcerté.

Sur ce pied-là, il n'y a rien de si mince que ce qui sépare un railleur de profession d'un sot ou 25 d'un impertinent.

Cependant, il y a de certaines règles que l'on peut observer dans la raillerie, qui, bien loin de rendre le personnage d'un railleur odieux, peuvent le rendre très aimable. 3o

Il ne faut toucher que certains défauts que Ton n'est pas fâché d'avoir, ou qui sont récompensés par de plus grandes vertus.

On doit répandre la raillerie également sur tout 5 le monde, pour faire sentir qu'elle n'est que l'effet de la gayeté où nous sommes, et non d'un dessein formé d'attaquer quelqu'un en particulier.

Il ne faut point faire de raillerie trop longue et

qui revienne tous les jours : car on est censé mépri-

10 ser un homme, de cela seul qu'on lui a donné sur

tous les autres la préférence continuelle de recevoir

les saillies qui viennent.

Enfin, il faut avoir pour but de faire rire celui qu'on raille, et non pas un tiers.

i5 II ne faut pas se refuser à la plaisanterie : car souvent elle égayé la conversation; mais aussi il ne faut pas avoir la bassesse de s'y livrer trop et être comme le but où tout le monde tire.

624* (1275. II, f° i3i v°). — La Galanterie. — La 20 bienséance manquée aux femmes a toujours été la marque la plus certaine de la corruption des mœurs.

Il faut avoir bien de l'esprit pour de la galanterie, et pour leur apprêter des conversations qu'elles 25 puissent soutenir.

Les nations qui ont le plus abusé de ce sexe sont celles qui lui ont le plus épargné la peine de se défendre.

Elles sont exposées à des insultes dont elles ne 3o peuvent se garantir.

625*(i276. II, f° i3i v0). — A l'égard des Grands, autrefois, on n'avoit qu'à conserver la liberté. Aujourd'hui, il est difficile d'allier la familiarité où tout le monde vit, avec ses (sic) égards qu'il faut faire sortir de cette familiarité. 5

626* (1277. H> f° i3i v°). — Des Conversations . — Les inconvénients dans lesquels on a coutume de tomber dans les conversations sont sentis de presque tout le monde. Je dirai seulement que nous devons nous mettre dans l'esprit trois choses : 10

La première, que nous parlons devant des gens qui ont de la vanité, tout comme nous, et que la leur souffre à mesure que la nôtre se satisfait;

La seconde, qu'il y a peu de vérités assez importantes pour qu'il vaille la peine de mortifier quel- i5 qu'un et le reprendre pour ne les avoir pas connues ;

Et enfin, que tout homme qui s'empare de toutes les conversations est un sot ou un homme qui seroit heureux de l'être.

627* (1278. II, f° 102). — Généreuse Action faite de 20 nos Jours. — Un roi du Nord1 ayant donné un coup de canne à un officier de ses troupes, cet homme désespéré se retira sans rien dire. Une demi-heure après, il revint avec un pistolet, le présenta contre le prince, et soudain le tourna contre lui. Quelle 25 leçon!

628* (1279. n> f0 l32 v°). — De la Fortune. — Il ne 1 . Le père du roi de Prusse.

faut point décourager ce but; il ne faut que décourager la plupart des moyens.

Je suppose qu'il y eût sur la Terre un pays si heureux que les charges, les emplois et les grâces ne 5 s'y donnassent qu'à la vertu, et que les brigues et les voyes sourdes y fussent inconnues, et qu'il y naquît un homme artificieux qui vînt mettre en usage, pour sa fortune, de ces manèges qui nous paroissent si innocents. Cet homme ne seroit-il pas regardé par 10 tous les gens sensés comme un perturbateur du bonheur public, et comme l'homme le plus dangereux que cette Terre eût pu produire?

En effet, quelle satisfaction pour les gens de bien que de n'avoir à songer qu'à mériter, et d'être i5 délivrés de l'embarras d'obtenir.

Ce qui fait que les gens de mérite font plus rarement fortune que ceux qui en ont peu, c'est qu'ils s'en soucient moins. Les gens de mérite vont à la considération indépendamment de la fortune; ils 20 sont aimés et estimés. La fortune ne leur paroît donc pas une chose si considérable qu'à ceux qui ne peuvent obtenir l'estime que dans un certain poste et qu'à force d'honneurs et de biens.

629* (1280. II, f°i33).— Des Affaires. — La véri- 25 table manière de réussir dans ses affaires, c'est de chercher à faire aussi celles de ceux avec qui l'on contracte, afin d'agir de concert au bien de la chose. Enfin, il faut beaucoup de simplicité dans les conventions et y apporter beaucoup de facilité. Par 3o là, on engage les honnêtes gens à contracter avec

nous; ce qui est le plus grand avantage de la vie civile.

Nous devons à la mémoire de nos ayeux de conserver, autant que nous le pouvons, les maisons qu'ils ont possédées et chéries : car, par le soin qu'ils en 5 ont eu, par les dépenses qu'ils ont faites à les bâtir et à les embellir, on peut juger avec grande apparence que leur intention a été de les faire passer à leur postérité.

Or, il n'y a rien qui doive être plus sacré pour les n enfants que cet esprit des pères, et l'on peut croire, si ce n'est pas pour la vérité, au moins pour notre propre satisfaction, qu'ils prennent part là-haut aux affaires d'ici-bas1.

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