‹ Pensâees et fragments inâedits de Montesquieu (volume 2)Chapitre 89 sur 200 · Savoir le fait · texte numérisé non relu

Savoir le fait

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mœurs. Elles mirent en liberté toute l'atrocité des âmes : elles annonçoient des récompenses pour tous ceux qui porteroient la tête d'un proscrit, ou qui découvriroient les lieux où il s'étoit caché.

5 327* (192 1. III, f° 149). — Mœurs corrompues. — C'est pour lors qu'un honnête homme passe sa vie dans une espèce d'étonnement; qu'il est, pour ainsi dire, seul dans le Monde; que tous les liens d'humanité l'effarouchent, parce qu'il ne trouve aucun 10 homme dont il voulût être protégé, aucun dont il voulût être le protecteur, aucun homme sociable qu'il voulût avoir pour ami, aucune femme dont il voulût être le mari, aucun enfant dont il voulût être le père.

i5 328* (1732. III, f° 5o v°). — Les heures où notre âme employé le plus de force sont celles qu'on destine à la lecture; parce qu'au lieu de s'abandonner à ses idées, souvent même sans s'en apercevoir, elle est obligée de suivre celle des autres.

20 Eh bien ! nous passons notre vie à lire des livres qui ont été imaginés pour les enfants. Et comment ne serions-nous pas frivoles, puisque nous le sommes dans les choses mêmes dont l'effet naturel seroit de nous empêcher de l'être?

25 329* (1736. III, f° 53). — Une preuve de ce que je dis, c'est que les nations chez lesquelles l'ignorance est établie par un tribunal particulier sont aussi celles qui ont fait les plus grandes fautes en fait

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de politique, et cela ne peut pas être autrement. Quand ceux qui sont gouvernés sont dans l'ignorance, il faudroit que ceux qui gouvernent eussent à chaque instant une inspiration particulière pour n'y être pas eux-mêmes, puisqu'ils sont du corps 5 de la Nation, et qu'ils ne sont pas, ce que Caligula prétendoit être, des bergers qui ont de l'intelligence, qui conduisent des troupeaux qui n'en ont pas.

Quand on considère la plupart des hommes de notre nation, on est toujours dans l'admiration de 10 voir tant d'esprit et si peu de lumières, des bornes si étroites avec tant de force pour les passer.

330* (1867. III, f° 112). — Il y a des nations où, pour les hommes, il sembloit que la Nature avoit tout fait, et qui semblent s'y refuser. Elle sembloit i5 les avoir mis au-dessus des autres, et ils se mettent au-dessous. On n'a jamais vu tant d'esprit et si peu de lumières. Mais, comme le cœur conduit l'esprit, l'esprit, à son tour, conduit le cœur. Il faut donc perfectionner l'esprit. 20

331* (1986. III, f° i53 v°). — Comment les avantages anciens ont été compensés par d'autres; comment l'esprit militaire est resté dans les armées et a disparu du gouvernement civil; comment l'esprit militaire n'a point étouffé l'esprit de 2b commerce; comment les ministres habiles ont conservé l'esprit de la monarchie et ont évité de le choquer, et même de le laisser s'affoiblir; comment ils ont regardé cet esprit comme le plus sacré trésor

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de l'État, comme sa force, comme son âme, avec lequel (sic) tout peut vivre, sans lequel tout peut s'engourdir; comment, en fait de gouvernement, le plus, c'est presque toujours le moins, et le moins, 5 presque toujours le plus; comment les gens habiles, dans notre monarchie, ont vu ce qu'il falloit faire avant d'avoir vu ce qu'on pouvoit faire; les raisons qui ont fait que cette monarchie a toujours vu croître sa prospérité; celles qui pourroient faire que io cette prospérité seroit éternelle Mais je suis

332* (1924. III, f° 149 v°). — Il pourroit être que, dans les choses étrangères et éloignées, les ministres de la puissance exécutrice ne leur découvriroient que ce qu'ils voudroient, et avec les couleurs qu'ils

i5 voudroient. Il n'en étoit pas de même à Athènes, où, le Peuple se réservant, en quelque façon, la puissance exécutrice, les orateurs étoient toujours au fait des choses. Mais on n'en étoit guère mieux. Ici les déclamateurs seroient des dupes, et là ils

20 étoient des fripons.

Un peuple pareil ne se calmeroit point par la guérison des maux actuels : il lui faudroit toute sorte de remèdes, de précaution contre ceux qu'il pourroit craindre1.

25 333* (1892. III, f° 129). — Dans le spleen, on sent de la difficulté à porter son corps, comme on en auroit si l'on étoit obligé de porter le corps d'un autre.

1 . Nota : Je n'ai point mis cela dans V Esprit des Loix, dans les chapitres de l'Angleterre.

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334* (1904. III, f° 137). — Bienséances. — Je ne sais pas pourquoi je n'ai pas parlé des bienséances. Elles sont les manières établies pour écarter l'idée du mépris de son état, ou de ses devoirs, ou de la vertu. Elles sont rigides, et chez les peuples qui 5 ont de mauvaises mœurs, et chez ceux qui les ont bonnes. Chez les uns, elles sont établies pour gêner les vices, et, chez les autres, pour empêcher qu'on ne les soupçonne. Dans les unes (sic), les bienséances sont de l'innocence; dans les autres, 10 elles ne sont que des justifications.

Elles sont la seule hypocrisie qui soit permise ; elles sont un léger hommage que le vice rend à la vertu. On ne veut pas paroître meilleur qu'on n'est, mais moins mauvais qu'on n'est. Elles ne trompent i5 personne et attestent plutôt la conscience générale que la conscience de chacun.

Un homme, qui n'étoit pas à beaucoup près si sublime que M. de La Rochefoucault, faisoit cette

réflexion : «Je ne sais pas pourquoi M me 20

fait tant de compliments quand il veut mettre son chapeau sur le lit de ma femme, et m'en fait si peu lorsqu'il veut coucher avec elle. » Effectivement, on est bien surpris. Mais, quelque déréglée que soit une nation, elle met (sic) toujours ses bien- 25 séances, quelquefois plus fortes à proportion des dérèglements.

335* (1778. III, f° 71). — Je suis obligé de tenir les côtes, et je voudrois voguer en pleine mer.

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336* (1694. III, f° 38). — Que dans le Fond tout est Échange (Livre du Commerce). — Pour sentir ceci, il faut penser qu'une nation négocie avec une nation. Celle-ci envoyé du vin et reçoit du bled. Qu'a fait la

5 monnoye ? Elle a, dans la suite continuelle des divers marchés qui se sont faits, été la commune mesure et du bled et du vin. Si cet état a envoyé moins de vin qu'il n'a reçu de bled, l'argent a fixé le terme où cette nation a reçu assez de bled pour son vin, c'est-à-dire

10 a fixé le moment où les échanges de part et d'autre étoient justes, c'est-à-dire où cette même nation a reçu assez de bled pour son vin. Que si elle reçoit encore du bled, la monnoye n'a plus cette même fonction à faire. Il faut que l'argent soit donné comme troc, et

i5 non plus comme signe. En un mot, dans la (sic) solde qui se fait toujours en argent, l'argent ne doit plus être considéré comme signe, mais comme marchandise. Il suit de là qu'un état qui ruine les autres se ruine lui-même, et que, s'il manque à la prospérité

20 comm[un]e, il manque à la sienne. La raison en est claire. Un état ruiné ne peut faire d'échanges avec les autres; les autres ne peuvent pas non plus faire d'échanges avec lui. Ce qui fait que l'on ne sent pas bien cela, c'est que l'on ne sent bien que le

25 mal qui nous vient de la perte du commerce

immédiat. Toutes les nations tiennent à une chaîne

et se communiquent leurs maux et leurs biens.

Je ne fais point une déclamation; je dis une vérité :

la prospérité de l'Univers fera toujours la nôtre;

3o et, comme dit Marc-Antonin : « Ce qui n'est point utile à l'essaim n'est point utile à l'abeille. »

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337* (1800. III, f° 78 v°). — Commerce. — QuHl est souvent utile aux Peuples qui cultivent les Arts que d'autres les cultivent aussi. — L'établissement des manufactures chez des nations qui n'en avoient pas ne doit point si fort alarmer celles qui en ont. Les premières achètent peu; mais, si elles établissent 5 des manufactures, elles seront bientôt en état de se procurer celles qu'elles ne peuvent imiter, et qui entreront d'abord dans leurs besoins.

Les Hongrois étoient pauvres. Ils n'avoient point de manufactures; ils n'achetoient que trois ou 10 quatre habits dans leur vie; ces habits étoient d'un très vil prix et sembloient n'avoir été faits que pour l'épargne. Que la Hongrie trouve ou qu'on lui donne quelque moyen de s'enrichir, on y verra bientôt toutes les marchandises de l'Univers. 15

338* (1799. III, f° 78). — Commerce. — Les conquêtes sont plus propres à établir partout les mêmes mœurs qu'à en donner de bonnes.

Ce fut un des inconvénients de la conquête de l'Univers par les Romains que ce nombre infini 20 de peuples qu'ils soumirent prirent les mœurs romaines, et que chaque peuple perdit le caractère original qu'il tenoit de son esprit général. Les conquêtes des Espagnols dans l'Amérique ont métamorphosé en Espagnols tous les peuples de 25 cette partie du Monde.

Il y a bien de la différence entre les mœurs que le commerce inspire, et celles qu'une vaste conquête force de prendre.

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339* (i883. III, f° 121 v°). — Livre XX. Sur le Commerce. — De la Prohibition de certaines Marchandises. — Lorsqu'une raison particulière engage un état à défendre l'entrée de quelque marchandise, 5 il est ordinairement plus à propos d'y mettre un impôt considérable que de la prohiber: cela ôte une certaine idée d'inimitié et avertit moins pour les représailles. L'Etat remplit à peu près son objet. Il augmente ou diminue l'impôt selon les circons-

io tances et peut aisément revenir au point dont il est

parti. Enfin, l'État trouve un avantage dans l'impôt.

Il n'en est pas de même lorsqu'on juge à propos

d'interdire la sortie d'une marchandise. Une chose

pareille choque si fort les vues ordinaires et l'objet

i5 naturel du commerce, elle est, en général, si contraire à la prospérité de l'État, qu'elle ne peut avoir lieu que dans le cas où la raison qui y détermine est d'une souveraine importance; et, pour lors, la prohibition entière vaudra mieux qu'un

20 impôt sur la marchandise. Il n'est point question de tempéraments; c'est une affaire de rigueur.

Telles sont les loix d'Angleterre qui défendent la sortie des laines, des chevaux entiers, des béliers non coupés, etc. l.

25 340* (1884. III, f° 122 v°). — Commerce. — Il est naturel à la France de souffrir plutôt le commerce en Hollande qu'ailleurs. Elle a un lien général avec la France, qui est celui du commerce, et les liens qu'elle

1. Voir si la défense de ces deux articles est vraye ou exacte. Quelqu'un m'a dit que non, pour les béliers et les chevaux.

a avec l'Angleterre sont des liens particuliers, tels que l'alliance du Stathouder, l'argent qu'elle a dans les fonds publics, etc. D'ailleurs, il est de l'intérêt de la France de pouvoir, dans de certaines occasions, mettre sur pied une armée navale. Elle trouve 5 en un quart d'heure tout ce qu'il lui faut pour cela, parce que la Hollande est le magasin général. L'argent y est si commun que tout ce qu'on y porte est d'abord acheté. Ainsi la France y trouve tout dans un moment et évite les longueurs d'aller cher- 10 cher bien loin, en Norvège et ailleurs; et, d'ailleurs, la France peut toujours faire la guerre deux ans avant que la Hollande ne se déclare.

341*(i885. III, f° i23). — Il n'y a rien de si bète, en fait de commerce, que les Parisiens. Ce sont des i5 gens d'affaires qui, enrichis tout à coup et aisément, trouvent tout facile pour s'enrichir encore. Ils croyent même qu'ils doivent leurs richesses à leur esprit. Ils sont même incités à entreprendre le commerce par les marchands des villes maritimes. 20 Ceux-ci leur proposent de grands projets, où ils entrent pour très peu, mais gagnent une commission très forte sur le tout. Et, quand ils perdroient tout ce qu'ils y ont mis, ils gagneroient six ou sept fois plus pour la commission, outre qu'ils disposent de 25 très gros fonds.

La Compagnie d'assurance, à Paris (en 1750), n'a pas le sens commun; il m'est visible qu'elle ne peut pas réussir.

i° Dans les ports de mer, une société de mar-

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chands se joint pour faire des assurances. Ils connoissent leur besogne et s'éclairent les uns les autres; ils savent si le vaisseau sur lequel on assure est bon ou mauvais, si l'équipage est bon ou mau- 5 vais, si le capitaine est expérimenté ou sage, s'il est un ignorant ou un étourdi, si les chargeurs sont suspects, sont de bonne réputation, ou peuvent être soupçonnés de fraude, si le voyage doit être long, si la saison se présente bien ou non; ils savent tout,

io parce que chacun s'instruit. A Paris, on ne sait rien,

et, pour que la Compagnie y sût tout cela, elle

perdroit autant, pour les frais des lettres et des

correspondances, qu'elle gagneroit par la prime.

D'ailleurs, c'est une sottise de faire un fonds de

i5 3 millions. Il ne faut point de fonds, et même il doit

naturellement y avoir de l'argent dans la caisse,

puisque la prime entre d'abord, et que ce n'est que

dans la suite que les pertes et les avaries se payent.

3° Il arrivera que les bonnes assurances se feront

20 dans les ports de mer, et qu'on ne se pourvoira à Paris que pour les mauvaises. Les marchands qui, par leurs correspondances particulières, auront des nouvelles qui rendront l'affaire périlleuse se pourvoiront vers la Compagnie, qui ne les saura pas.

25 Dans les ports de mer, quoiqu'on ne mette point de fonds, la Société des assureurs assure sur son crédit, et, sachant que tous les assureurs ne manqueront pas à la fois, on est tranquille, comme s'il y avoit de l'argent dans la caisse; et l'argent dans la caisse

3o ne tranquillise pas. Car qui peut savoir l'état particulier de cette caisse?

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342* (1894. III, f° 129 v°). — Commerce. — J'ai ouï dire que les Anglois tirent, par la Moscovie, des soyes de Perse, à beaucoup meilleur marché qu'ils ne les retiroient par le Sein Persique et Gomroun. Elles viennent par la voye d'Archangel, les glaces 5 et les traîneaux, à beaucoup moins de frais qu'en faisant le tour du cap de Bonne-Espérance; d'autant mieux que les provinces où il y a plus de soye sont éloignées du Sein Persique, et, par conséquent, s'y vendent (sic) plus cher; au lieu que les provinces de 10 Guilan et de Mazenderan sont près de la Mer Caspienne. Ainsi le trajet de la Perse équivaut en quelque façon au trajet de la Moscovie.

La défense de la sortie des soyes de l'Espagne, dans la dernière guerre que l'Angleterre a eue avec i5 l'Espagne, les fit songer à se procurer plus aisément les soyes de Perse; et les Anglois prétendent que, s'ils ôtoient tous les droits sur les soyes, elles ne leur coûteroient pas plus cher que ne coûte à nos manufacturiers celle du crû du Royaume; ce qui ne 20 peut être que parce que nous n'en avons pas assez dans le Royaume, ce qui fait que le prix se fixe sur le prix des soyes étrangères1.

343*(i886. III, f° 125). — J'ai ouï dire que, dans nos îles de l'Amérique, on commençoit à employer 25 plus de chevaux et de mulets qu^n ne faisoit autrefois, au moins à Saint-Domingue, et il y a des terres qui ont assez de profondeur pour souffrir le labour.

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