‹ Pensées (volume 2)Chapitre 17 sur 306 · Troisième argument de Méré · texte numérisé non relu

Troisième argument de Méré

dire qu'il y a dans un trait délicat, dans un point imperceptible, ce qu'on n'y voit pas, c'est compromettre votre cause. A quoi Pascal va répondre par son principe qu'il faut avoir une pensée de derrière. (Cf. V, 2.)

4. Sans doute, Pascal le reconnaît, il n'y a rien d'infini dans la nature; l'intiniment grand n'existe pas proprement dans l'univers créé, mais seulement le nombre qui multiplie les existences finies, et c'est assez pour sa démonstration.

5. Lieu commun de la philosophie antique, développé avec tant d'éclat par Cicéron (^Soinn. Scip., VI) et par Sénèque (Quest. Nat., i, 5), renouvelé plus haut par Pascal, quand il s'effrayait d'être perdu dans ce canton détourné de la nature. (Cf. i.)

PEXSEES DE PASCAL

15. Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraye'! (XXV, 17 bis.)

16. Quand on veut poursuivre les vertus jusqu'aux extrêmes de part et d'autre , il se présente des vices qui s'y insinuent insensiblement, dans leurs routes insensibles, du côté du petit infini 2, et il s'en présente, des vices, en foule, du côté du grand infini 5, de sorte qu'on se perd dans les vices, et on ne voit plus les vertus (On se prend* à la perfection même) 4. (XXV, 62.)

17. La théologie est une science, mais en même temps combien est-ce de sciences s ! Un homme est un suppôt* ; mais si on l'anatomise*, sera-ce la tête, le cœur, l'estomac, les veines, chaque veine, chaque portion de veine, le sang, chaque humeur du sang ? Une ville, une campagne, de loin est une ville et une campagne ; mais à mesure qu'on s'approche, ce sont des maisons, des arbres, des tuiles, des feuilles, des herbes, des fourmis, des jambes de fourmi, à l'infini. Tout cela s'enveloppe sous le nom de campagne.

La diversité est si ample, que tous les tons de voix, tous les marchers, toussers, mouchers, éternuers... On distingue des fruits les raisins, et encore l'on les appelle... et puis Condrieu, et puis Desargues, et puis cette ente* 6. Est-ce tout? en a-t-elle jamais produit deux grappes pareilles? Et

1. Tandis que la brillante imagination de Platon et de Cicéron (République, X, et Soitge de Scipion, VIII) est ravie par l'harmonie des sphères célestes, la sensibilité aiguë de Pascal est troublée par leur éternel silence, et ces espaces infinis où le panthéisme antique aime à se perdre le font trembler pour sa personnalité morale qu'ils menacent d'engloutir.

2. C'est la théorie de Vinfini moral qui complète la théorie de Vinfini naturel. Au-dessous de la prudence il y a place pour l'indécision, la faiblesse, la lâcheté, et ainsi de suite, de manière à former une série indéfiniment décroissante, ou ce que Pascal appelle le petit tufiiii tnoral.

3. De même au-dessus de la prudence, il y a place pour la confiance en

soi, pour l'audace, pour la présomption, pour la témérité, qui forment ainsi comme un infini croissant, c'est à savoir le grand infini moral.

4. Eut. : même dans le mal on cherche encore la perfection ; mais cette variété infinie des vices, au milieu desquels se perd la vertu, mon tre bien la corruption, en même temps que la grandeur, de notre nature.

5. Dans cette diversité des êtres abstraits ou réels, Pascal va retrouver encore Vinfini.

6. Entre les raisins de diverses provenance on peut distinguer, dit Pascal, ceux de Condrieu, dans le Rhône, et, parmi ceux-ci, ceux de son ami, le mathématicien Désargue, et, parmi ceux-ci même, telle ente, ou tel plant enté d'une certaine greffe.

une grappe a-t-elle deux grains pareils? etc. Je ne saurais juger d'une même chose exactement de même. Je ne puis juger d'un ouvrage en le faisant ; il faut que je fasse comme les peintres, et que je m'en éloigne, mais non pas trop. De combien donc? Devinez^. (XXV, 63.)

18. La nature s'imite'. Une graine, jetée en bonne terre, produit. Un principe, jeté dans un bon esprit, produit. Les nombres imitent l'espace, qui sont de nature si differentes4. Tout est fait et conduit par un même maître ; la racine, la branche, les fruits; les principes, les conséquences. (XXV, 65.)

19. On n'est pas misérable sans sentiment; une maison ruinée ne l'est pas. Il n'y a que l'homme de misérable. Ego vir vide lis... 5 (XXV, 82.)

20. L'Écriture a pourvu de passages pour consoler toutes les conditions, et pour intimider toutes les conditions. La nature semble avoir fait la même chose par ses deux infinis, naturel et moraux^; car nous aurons toujours du dessus et du dessous 7, de plus habiles et de moins habiles, de plus élevés et de plus misérables, pour abaisser notre orgueil et relever notre abjection. (XXV, 88.)

21. L'Être éternel est toujours, s'il est une fois*. (XXV, 89.)

1. Leibnitz reprendra cette théorie en la rattachant à son grand principe de raison suffisante, et soutiendra que, s'il y avait deux êtres, seraient-ce deux grains de sable, absolument semblables, l'un d'eux n'aurait pas une raison suffisante d'exister.

2. Cette réflexion tend à montrer ici que dans les vérités morales la variété des nuances est proprement infinie. On la retrouvera plus loin (III, 2 bis), pour établir l'impossibilité d'une règle lixe et absolue dans les jugements humains.

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