DISCOURS SUR LA CONDITION DES GRANDS
ferais encore justice; car, en vous rendant les devoirs extérieurs que l'ordre des hommes a attachés à votre naissance, je ne manquerais pas d'avoir pour vous le mépris intérieur que mériterait la bassesse de votre esprit '.
Voilà en quoi consiste la justice de ces devoirs. Et l'injustice consiste à attacher les respects naturels aux grandeurs d'établissement, ou à exiger les respects d'établissement pour les grandeurs naturelles. Monsieur N. est un plus grand géomètre que moi 2 ; en cette qualité, il veut passer devant moi : je lui dirai qu'il n'y entend rien. La géométrie est une grandeur naturelle; elle demande une préférence d'estime; mais les hommes n'y ont attaché aucune préférence extérieure. Je passerai donc devant lui, et l'estimerai plus que moi, en qualité de géomètre. De même, si étant duc et pair, vous ne vous contentiez pas que je me tinsse découvert devant vous, et que vous voulussiez encore que je vous estimasse, je vous prierais de me montrer les qualités qui méritent mon estime. Si vous le faisiez, elle vous est acquise, et je ne pourrais vous la refuser avec justice; mais, si vous ne le faisiez pas, vous seriez injuste de me la demander; et assurément vous n'y réussiriez pas, fussiez-vous le plus grand prince du monde.
III. Je vous veux faire connaître, monsieur, votre condition véritable; car c'est la chose du monde que les personnes de votre sorte ignorent le plus. Qu'est-ce, à votre avis, que d'être grand seigneur? C'est être maitre de plusieurs objets de la concupiscence des hommes, et ainsi pouvoir satisfaire aux besoins et aux désirs de plusieurs. Ce sont ces besoins et ces désirs qui les attirent auprès de vous, et qui font qu'ils se soumettent à vous; sans cela ils ne vous regarderaient pas seulement. Mais ils espèrent, par ces services et ces déférences qu'ils vous rendent, obtenir de vous quelque part de ces biens qu'ils désirent et dont ils voient que vous disposez.
Dieu est environné de gens pleins de charité, qui lui demandent les biens de la charité, qui sont en sa puissance; ainsi il est proprement le roi de la charité. Vous êtes de même environné d'un petit nombre de personnes, sur qui vous régnez en votre manière. Ces gens sont pleins de con-
I. Cf. V, 6 et II. On n'y trouve cependant rien d'aussi fort que ce trait : « Il n'est pas nécessaire, parce que vous êtes duc, q^ie je vous
estime; mais il est nécessaire que je vous salue. »
2. C'est ce que M. de Roannez, par exernple, pouvait penser de Pascal.
cupiscence. Ils vous demandent les biens de la concupiscence; c'est la concupiscence qui les attache à vous. Vous êtes donc proprement un roi de concupiscence '. Votre royaume est de peu d'étendue, mais vous êtes égal en cela aux plus grands rois de la terre : ils sont comme vous des rois de concupiscence. C'est la concupiscence qui fait leur force, c'est-à-dire la possession des choses que la cupidité des hommes désire.
Mais en connaissant votre condition naturelle, usez des moyens qu'elle vous donne, et ne prétendez pas régner par une autre voie que par celle qui vous fait roi. Ce n'est point votre force et votre puissance naturelle qui vous assujétit toutes ces personnes. Ne prétendez donc point les dominer par la force, ni les traiter avec dureté. Contentez leurs justes désirs, soulagez leurs nécessités, mettez votre plaisir à être bienfaisant ; avancez-les autant que vous le pourrez, et vous agirez en vrai roi de concupiscence.
Ce que je vous dis ne va pas bien loin, et, si vous en demeurez là, vous ne laisserez pas de vous perdre; mais au moins vous vous perdrez en honnête homme. Il y a des gens qui se damnent si sottement, par l'avarice, par la brutalité, par les débauches, par la violence, par les emportements, par les blasphèmes ! Le moyen que je vous ouvre est sans doute plus honnête ; mais, en vérité, c'est toujours une grande folie que de se damner; et c'est pourquoi il ne faut pas en demeurer là. Il faut mépriser la concupiscence et son royaume, et aspirer à ce royaume de charité, où tous les sujets ne respirent que la charité, et ne désirent que les biens de la charité. D autres que moi vous en diront le chemin ; il me suffit de vous avoir détourné de ces voies brutales où je vois que plusieurs personnes de votre condition se laissent emporter, faute de bien connaître l'état véritable de cette condition 2.
I. Sur la différence entre les biens de la charité et les biens de la concupiscence, cf. XV, 7, et surtout ces quelques lignes 'du ms. : « Comme Dieu est environné de gens pleins de -charité qui lui demandent les biens delà charité, ainsi vous êtes environné de gens pleins de concupiscence qui vous demandent les biens de la concupiscence. Connaissez-vous donc et
sachez que vous n'êtes qu'un roi de concupiscence, et prenez les voies de la concupiscence. »
2. Cf. IX, 2. où le zèle religieux de Pascal se trahit par la véhémence et le pathétique, tandis qu'il prend ici les formes de l'humour et du persiflage : B II y a des gens qui se damnent si sottement I »
OPUSCULES PHILOSOPHiaUES
Rien ne semble au premier abord plus différent que les trois traités qu'on a réunis sous le nom d'Opusailes philosophiques de Pascal. Tandis que la Préface d'un traite du Vide paraît être d'un partisan de la doctrine cartésienne du Progrès indéfini des sciences, les deux fragments sur V Esprit geoniélrique sont d'un admirateur de Montaigne déjà plein de défiance pour les lumières de la raison, et, à la différence de ces deux premiers ouvrages qui ne recommandent rien tant que la double méthode logique de l'expérience physique ou de la démonstration mathématique, VEntretien sur Épictète et Montaigneesquisse cette méthode morale qui doit être comme le point cardinal de la doctrine des Pensées. Il suffit cependant d'examiner avec attention ces trois ouvrages d'apparence si diverse pour se convaincre que plus d'un lien étroit les unit l'un à l'autre. Tous les trois, en effet, c'est de méthode qu'ils traitent, et, d'un côté comme de l'autre, il s'agit de découvrir les moyens d'arriver avec certitude à la possession de la vérité. Tous les trois encore, ils permettent de suivre le développement continu d'une même pensée, et tout en marquant avec netteté les stades distincts de son évolution intérieure, ils nous font suivre le labeur ininterrompu de Pascal pour parvenir aux certitudes de la foi. Il n'est pas enfin jusqu'au style de ces trois ouvrages qui n'en révèle le profond rapport : plus magnifique et plus riche d'images dans le premier, plus précis et plus pénétrant, comme il convient, dans les discussions mathématiques du second, plus véhément et plus passionné dans l'examen des systèmes qui remplit le dernier, ce n'est pas assez d'offrir partout une même qualité dominante, ce naturel parfait qui, appropriant à chaque idée les manières de dire les plus justes, les formes de langage les plus nécessaires, nous fait trouver toute simple et toute naïve l'expression que le génie seul était en possession de rencontrer. Quant à l'état d'inachèvement ou de libre improvisation, qui se fait également sentir dans ces trois morceaux, il n'est pas pour nous les lâire goûter moins vivement : on n'y voit pas seulement l'homme lui-même livré en quelque ordre que ce soit à l'âpre
recherche du vrai, mais on y découvre, selon sa propre expression {Pf;/5., VI, 3 1) la vérité à l'état Haî5ia«/, et comme en voied'éclore dans l'intelligence la plus curieuse et la plus progressive qui fut jamais.
Préface d'un Traité du Vide. Le Père Mersenne avait, en 1644, répandu en France la nouvelle des expériences de l'Italien Torricelli sur l'ascension des liquides dans les tubes privés d'air. Pascal, informé du phénomène, mais en ignorant encore la cause, recommença les expériences et reconnut que la nature n'avait pas pour le vide cette répugnance absolue que lui avaient attribuée les anciens {nxpx -^yiiv éd'ï tô Xc'vov , disait Héron d'Alexandrie), et que lui prêtaient encore les scolastiques {iiatura horret a vacuo, enseignait l'école). Ces premières recherches venaient à peine d'être consignées dans les Nouvelles expériences touchant le Vide (1647) et contestées avec éclat par le champion de la scolastique, le Père Noël, dans son burlesque factum, le Plein du Vide, quand Pascal fut instruit de l'opinion de TorricelH qui attribuait l'ascension du mercure dans les tubes fermés à la pression de l'atmosphère. Ce n'était encore qu'une vague hypothèse : ce fut la gloire de Pascal d'en fournir la démonstration rigoureuse en inventant par un trait de génie la méthode dite des Variations et en montrant que, dans la mesure exacte où variait la pression atmosphérique, la hauteur de la colonne barométrique variait aussi. Or, les célèbres expériences du Puy-de- Dôme et de la tour Saint-Jacques ne lui permirent pas [seulement de jeter aux pltysiciens de l'École cet éloquent défi : « Que tous les disciples d'Aristote assemblent tout ce qu'il y a de fort dans les écrits de leur maître et de ses commentateurs pour rendre raison de ces choses par l'horreur du vide, s'ils le peuvent; sinon qu'ils reconnaissent que les expériences sont les véritables maîtres dans la physique. » Elles lui suggérèrent encore de profondes réflexions sur V Autorité en philosophie et furent ainsi l'origine de l'admirable fragment qui devait entrer dans la Préface de son grand traité, resté inachevé, Sur le Vide. Ce sont les principales idées de ce court mais substantiel chef-d'œuvre qu'il importe d'analyser avec précision.
1° Il existe au XYii^ siècle deux grandes écoles philosophiques que rien ne divise tant que la question d'autorité ; les uns, disciples d'Aristote, opposent à tous les inventeurs quelque texte de l'Écriture ou quelque théorie du Stagyrite ; les autres, philosophes ou chercheurs indépendants, semblent prendre pour première règle le mépris de toute tradition. Pascal, au début de sa préface, cherche un moyen terme entre ces deux extrémités : à ceux qui s'arment d'une
autorité quelconque contre la raison moderne, il oppose la liberté qu'exigent manifestement les recherches de la physique et les spéculations de la philosophie; à ceux qui dédaignent la tradition, il fait remarquer quel besoin ont de l'autorité les faits historiques et les institutions religieuses. — 2° La raison nous ordonne donc de respecter les anciens, mais elle borne elle-même ce respect. Il faut respecter les anciens parce que certaines sciences ne reposent que sur leur témoignage, et aussi parce que les connaissances qu'ils nous ont léguées en tout genre ont sei-vi de degré aux nôtres. Mais il faut borner ce respect parce que les anciens eux-mêmes n'ont pas fait difficulté d'aller au delà de leurs prédécesseurs et parce que le temps est nécessaire à l'étude de la nature. — 3° Nous reprocher de contredire les anciens, n'est-ce pas méconnaître au surplus la différence qui existe entre l'instinct et la raison ? L'instinct est toujours le même et les ruches d'abeilles étaient, il y a mille ans, ce qu'elles sont encore aujourd'hui. L'homme, au contraire, est né pour l'infinité ; il est dans l'ignorance au premier âge de sa vie et il s'instruit sans cesse dans son progrès. — 40 Opposer la tradition aux efforts des modernes, n'est-ce pas d'autre part se faire l'idée la plus fausse de l'humanité, en la concevant comme une série d'individus isolés les uns des autres ? L'humanité est une ; on peut la comparer à un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement; ce ne sont pas des hommes indépendants qui la composent, c'est un homme universel qui essentiellement la constitue et dont l'identité fait en quelque manière la conscience de l'humanité elle-même. — 50 Aussi la pensée humaine peut arriver à se dépasserelle-même ; c'est progrès, ce n'est pas contradiction. Sans jamais se contredire, les anciens et les modernes affirment parfois des choses contraires. Chacun dit ce qu'il connaît, énonce une vérité qui lui est relative, exprime enfin cette part [du réel qu'il a pu atteindre et qui est en proportion avec le progrès de son intelligence ; mais notre raison ne contredit pas leur raison, nos expériences ne contredisent pas les leurs. Au-dessus des traditions antiques et des découvertes récentes plane une autorité universelle et immuable, celle de la Vérité, toujours plus ancienne que toutes les opinions qu'on en a jamais eues. Certes, les contemporains de Pascal ont pu développer avec éclat des idées plus ou moins analogues : Galilée a montré, non sans éloquence, comment c'était agir en ennemi de la religion que de couvrir de son autorité des opinions qui, dans la suite, peuvent être reconnues pour fausses ; Bacon, dans plus d'un aphorisme éclatant, a fait comprendre que la superstition des anciens suspend la pensée ■ par une sorte d'enchantement magique, que la vérité est fille du
3l6 OPUSCULES PHILOSOPHIQUES
temps, non de l'autorité, et que l'antiquité des siècles n'est que la jeunesse du monde ; Descartes surtout a ouvert à la science un horizon illimité en proclamant la toute-puissance et l'infaillibilité de la méthode. Mais cette pénétrante distinction de la raison et de l'instinct, cette conception hardiment métaphysique de l'homme universel, la théorie si féconde du caractère toujours relatif et proportionnel de la vérité humaine, ce sont là des vues profondément originales qui classent Pascal parmi les plus grands penseurs. Si l'on ajoute que, dans ce traité même d'apparence cartésienne, il s'affranchit visiblement des illusions de Descartes et qu'à la théorie de la souveraineté infaillible de la Raison, il substitue une conception autrement sage et non moins haute, l'Accord général de l'humanité avec elle-même par l'intelligence que nous avons de son passé et par les lumières que nous préparons pour son avenir, on pourra, même dans l'ordre purement profane, se former une idée plus juste qu'on ne le fait d'ordinaire de la haute portée de son génie philosophique. Ajoutons qu'en soutenant la théorie du progrès, Pascal n'a pas, comme on le répète trop communément aujourd'hui, abdiqué du même coup les principes de la philosophie chrétienne. Si ce sont en effet des païens qui ont énoncé les premiers la loi du progrès ÇV. Aristote, PoL, ii, 5; Cicéron, Rép., i, i, 2; Sénèque, Qtiest, nat., I, i), c'est saint Augustin qui l'a formulée avec le plus de puissance et d'éclat. « La Providence divine qui conduit admirablement toutes choses, disait-il en effet, gouverne la suite des générations, depuis Adam jusqu'à la fin des siècles, comme un seul homme qui de l'enfance à la vieillesse fournit sa carrière dans le temps en passant par tous les âges » (Civ. D., x, 14). Au moyen âge, tandis que l'école dominicaine, par la bouche de saint Thomas, professe la perfectibihté de la raison humaine et de la société (Sum., 97, 2, i), l'école franciscaine, par la voix de Roger Bacon, déclare que ce qu'on appelle l'antiquité n'est rien autre chose que l'enfance du monde, et que ce sont les derniers venus qui sont les anciens, parce qu'ils profitent des travaux de ceux qui les ont précédés. Au xviie siècle, avant que Bossuet dans ses sermons mêmes, eût célébré les progrès de la science humaine (sur la Loi de Dieu, sur la Mort), et que Malebranche eût déclaré que le monde, étant plus vieux de deux mille ans, avait plus d'expérience que Platon et Aristote (Recherche, il, 2, s), il n'est pas téméraire de reconnaître l'inspiration de Richelieu lui-même dans un très éloquent discours de Colletet à l'Académie : « Comme une longue expérience ne s'acquiert qu'avec un long usage, il est bien croyable que ces derniers siècles, qui sont comme la vieillesse du monde, peuvent donner aux
hommes des connaissances et des lumières que l'enfance du monde ne leur pouvait pas donner encore. L'imagination de V homme est infinie; les siècles produisent tous les jours de nouveaux miracles, et il semble que Dieu ait voulu compenser la courte durée de notre vie par une plus prompte et plus vive appréhension des choses. «(3 janv. 1636.) Certes ce seront de médiocres chrétiens, sinon des incrédules notoires, que les philosophes du xvine siècle qui reprendront cette théorie du progrès en y joignant l'idée de la Toute-puissance de la Nature et celle de la Perfectibilité infinie de l'homme. Mais Pascal ne connaît pas de tels excès ; on peut même dire qu'il semble les pressentir et les condamner d'avance en corrigeant sa loi du progrès par une idée sensiblement différente, celle de l'évolution. En décrivant dans les Pensées (viii, 22, 23, 24) ce mouvement de la nature, soumis à une véritable loi du rythme, susceptible de reculs et d'aberrations, capable d'osciller indéfiniment, sinon d'aboutir à la décadence et à la mort, il ne s'affranchit pas seulement des illusions du cartésianisme ; il ouvre la voie à la philosophie qui deux cents ans plus tard devait transformer la plupart des sciences, et au mérite de fournir à ses contemporains l'expression achevée de leurs idées les plus avancées et les plus originales sur le progrès, il joint le privilège de trouver la formule heureuse de ce système de l'évolution qui de notre temps était destiné à une si haute fortune.
De l'esprit géométrique. C'est le titre sous lequel on réunit aujourd'hui deux rédactions inégalement développées d'une étude sur la méthode des sciences mathématiques. La date en est inconnue, mais les préoccupations religieuses, déjà plus marquées que dans la Préface d'un Traité du vide, doivent en rapprocher la composition de celle des Pensées, et, d'autre part, on est encore quelque peu éloigné du temps où Pascal condamnera si énergiquement Montaigne et Descartes et considérera la géométrie comme un simple métier. Tout ce qui passe la géométrie, dit-il ici, nous surpasse et seule elle est en possession de nous enseigner le véritable art de démontrer. Celte dernière proposition est tout le sujet de ces deux écrits, comme on peut en juger par une rapide analyse.
Premier fragment. L'art de démontrer était alors universellement regardé comme l'objet propre de la méthode scolastique, et les diverses formes du syllogisme, telles que les avaient décrites et classées les disciples d'Aristote, étaient seules, en quelque ordre que ce fût, tenues pour convaincantes. — 1° Pascal se propose d'établir que la géométrie enseigne mieux la véritable méthode démonstrative par ses exemples que la logique des écoles ne peut le faire par
3l8 OPUSCULES PHILOSOPHIQUES
ses discours. — 2° Avant d'en donner la preuve, il parle d'une méthode plus parfaite encore, mais impossible, qui consisterait à tout définir et à tout prouver : idéal évidemment irréalisable, mais qui montre comment le géomètre qu'est Pascal conçoit l'Intelligence parfaite et la Science absolue. — 3° Il se borne donc à une autre méthode, la plus parfaite parmi les hommes : celle-là ne se pique pas de tout définir et de tout prouver, mais elle se tient dans ce juste milieu de ne point définir les choses claires et de définir toutes les autres. — 4° Ainsi la géométrie ne définit pas l'espace, le temps, le mouvement, le nombre, l'égalité : en quoi elle a raison, car rien n'est plus faible que les discours de ceux qui veulent définir ces notions ; d'ailleurs la nature nous en donne une idée plus claire que toutes les définitions (Cf. Pensées, VIII, 8, et tout ce qui a trait à la théorie du cœur); enfin elles sont parfaitement simples et parfaitement indéfinissables. Si l'on réfléchit que tout est soumis à ces principes dans le monde matériel. Dieu ayant créé toutes choses en nombre, poids et mesure, on comprendra combien notre intelligence est courte qui ne peut analyser ces notions indispensables, et par suite ne saurait connaître le tout de rien (cf. Pensées, 1, 1). — 50 De même que la géométrie ne définit pas ce qui s'entend de soimême, de même elle ne prouve pas ce qui n'a pas besoin de preuve; telle est, par exemple, la double propriété qu'ont les grandeurs géométriques de pouvoir être multipliées et divisées à l'infini. Si la géométrie, en effet, s'abstient de la démontrer, c'est par cette seule et avantageuse raison que rien au monde n'est plus évident. — 6° Sans doute, il en est qui nient la divisibilité de l'espace à l'infini sous prétexte qu'ils ne peuvent la comprendre ; mais ceux-là sont étrangers au véritable esprit géométrique, et de plus ils perdent la profonde leçon d'humilité que nous donne la science en nous montrant l'homme placé, sans pouvoir les comprendre, entre une infinité et un néant d'étendue, entre une infinité et un néant de nombre, entre une infinité et un néant de durée : de là cette haute conclusion que le fruit de la géométrie est d'apprendre à l'homme à s'estimer son juste prix et à former des réflexions qui valent mieux à elles seules que la géométrie tout entière.
Second fragment. Comme dans le morceau qui précède, ce que Pascal a surtout à cœur, c'est de faire prévaloir Vesprit de netteté, Vesprit de géométrie sur les habitudes de confusion que la méthode syllogistique lui paraît avoir répandues dans toutes les sciences. C'est donc improprement que ce second fragment a été intitulé De VArt de persuader, comme un court examen achèvera d'en con-
vaincre. — 1° L'art de persuader comprend deux choses : agréer et démontrer. Or l'agrément (et par là Pascal entend tout ce qui dans un discours s'adresse plus particulièrement au cœur), n'est pas seulement une voix basse et étrangère ; on ne peut le soumettre à aucune espèce de règle, puisque le cœur humain n'est qu'inconstance et caprice, et ainsi l'étude scientifique en est impossible. — 2° Reste donc l'art de démontrer qui a fait déjà l'objet du premier fragment. Cet art se ramène tout entier à quelques règles sans lesquelles une démonstration est sans force, mais qui, bien obser\'ées, ne laissent aucune place au doute. Pascal en donne d'abord huit, puis il les réduit à cinq, deux pour les définitions, une pour les axiomes et deux pour les démonstrations. Pour Pascal comme pour Descartes, rien n'est donc plus simple que la vraie méthode. — 3° Mais cette simplicité même donne lieu à trois objections : cette méthode a-t-elle rien de nouveau? n'est-elle pas trop facile, puisqu'elle se réduit à retenir quelques mots ? peut-elle être, en dehors de la géométrie, de quelque utilité ? Pascal se borne à répondre à la première de ces trois difficultés en montrant qu'il n'y a, en réalité, rien de si incoimu que cette méthode, si simple et si commune en apparence. — 40 Sans doute, en eff'et, ces règles se trouvent en plus d'une logique. Mais le Je pense, donc je suis est également dans saint Augustin et dans Descartes. Or, 'quelle différence entre un mot écrit en passant et comme à l'aventure par le premier et cette suite admirable de conséquences qu'y a vues le second! — 5° La méthode de ne point errer, dit Pascal en terminant, est recherchée de tout le monde. Les logiciens font profession d'y conduire ; les géomètres seuls y arrivent. Et avec une aisance suprême dans le badinage qui rappelle les plus fines pages des Proinnciales, il conclut en opposant aux démarches libres et familières du bon sens les formes pédantesques de l'école, les Barbara et les baralipton, ces mots d'enflure et tout ce qui ne sert qu'à guinder l'esprit. On le voit, l'auteur de ces deux fragments n'est pas seulement en possession de la méthode qui va désormais lui servir à communiquer aux autres la connaissance de la vérité ; il ne donne pas seulement un admirable modèle de cet esprit de netteté qu'il considère comme la plus enviable qualité en toute espèce de recherche ou de discussion ; il est maître de toutes ses ressources d'écrivain et les morceaux les plus célèbres des Pensées sur l'infini, sur le cœur, sur le style naturel ont déjà trouvé ici leur première et presque définitive expression.
Ajoutons queJa grande idée de l'excellence de la méthode géométrique ^ qui fait le fonds de ce traité était destinée, comme les idées de la Préface d'un Traité du Vide à la fortune la plus brillante. Cette idée
en effet sera reprise tout d'abord par l'école cartésienne, et nul ne s'inspirera plus manifestement des vues de Pascal que Fontenelle dans sa Préface de l'Histoire de ï Académie des sciences : « L'esprit géométrique, y disait-il, n'est pas si attaché à la géométrie qu'il n'en puisse être tiré et transporté à d'autres connaissances. Un ouvrage ■de morale, de critique, peut-être même d'éloquence, en sera plus beau, toutes choses égales d'ailleurs, s'il est fait de main de géomètre. L'ordre, la netteté, la précision, l'exactitude qui règne dans les bons livres depuis un certain temps, pourraient bien avoir leur source dans cet esprit géométrique, qui... se communique de proche en proche à ceux mêmes qui ne connaissent pas la géométrie. Quelquefois un grand homme donne le ton à tout son siècle ; celui à qui on pourrait le plus légitimement accorder la gloire d'avoir ■établi la science de raisonner était un excellent géomètre. » On voit ici percer la grande idée de la solidarité des sciences, et il n'est pas difficile d'en découvrir le premier germe dans le traité de l'Esprit géométrique. Plus tard, ce sera A. Comte, qui, s'inspirant encore des vues de Pascal, considérera la mathématique comme la science fondamentale, moins par les connaissances positives qu'elle procure que par sa méthode de combinaisons abstraites et idéales, qui est la véritable logique de l'esprit.
Entretien avec M. de Saci sur Épictète et Montaigne. On
a parfois considéré l'Entretien de Pascal avec M. de Saci comme le résumé général et en quelque façon comme la clé du livre des Pensées. Tout en reconnaissant l'importance de ces pages, il est peut-être plus sûr d'y voir une des premières pensées qui se sont offertes à l'esprit de Pascal au moment d'entreprendre son grand ouvrage. Peu de fragments d'ailleurs permettent de mieux saisir la direction de son intelligence, son habitude d'aborder toute question philosophique ou religieuse par le côté pratique, sa préoccupation dominante de l'amendement et du progrès intérieur, en un mot tout ce qui caractérise sa méthode morale. Il faut ajouter qu'Épictète et Montaigne sont de tous les philosophes ceux qui ont le plus sollicité sa pensée : al n'en est pas dont les doctrines, étudiées à part ou opposées l'une à l'autre, lui paraissent démontrer plus clairement la grandeur et la faiblesse de l'homme, la corruption de la nature et la nécessité de la grâce, tous ces saisissants contrastes que Pascal prendra désormais pour tâche de mettre dans la plus éclatante lumière.
Épictète, dit-il, connaît bien nos devoirs; il nous enseigne la soumission à la volonté de Dieu et jusqu'à un certain point l'humiHté. Mais, en même temps, il ignore notre faiblesse; il croit qu'il est
IKTRODUCTIOM 321
en notre pom'oir de remplir toutes nos obligations morales, et cette opinion le conduit à des maximes d'une superbe diabolique. Montaigne, au contraire, connaît admirablement notre faiblesse : en dehors des vérités révélées, il n'est rien qu'il ne mette en doute; son fameux Que sais-je} est le fond de tous ses Essais, soit qu'il discute l'utilité des lois et des institutions civiles, soit qu'il porte tour à tour des jugements contradictoires sur les mêmes faits historiques ou les mêmes points de morale, soit enfin qu'il attaque le savoir humain tout entier, sous couleur de réfuter les hérétiques et les athées de son temps, comme l'intention en est des plus manifestes dans V Apologie de Raymond de Sebomic. Mais en même temps qu'il connaît si bien notre impuissance, il ignore complètement nos devoirs; sa morale, molle et lâche, est celle d'un païen ; sa seule règle de conduite est la commodité et la tranquillité; bref, autant le philosophe a de joie à voir chez lui la superbe raison froissée de ses propres armes, autant ses maximes de vie font horreur à un chrétien. Dirat-on que, pour avoir une morale parfaite, il suffit de réunir les doctrines d'Épictèie et de Montaigne, et de les compléter l'une par l'autre? Conciliation chimérique, puisque leur opposition subsisterait dans leur rapprochement et ne ferait qu'engendrer une lutte sans issue, des contradictions sans fin? C'est alors que pour résoudre ce conflit et dissiper ces ténèbres, Pascal fait briller à nos yeux une lumière surnaturelle : seule, en effet, la religion explique les erreurs de ces philosophes, en nous révélant pourquoi notre faiblesse nous retient en bas, tandis que notre devoir nous appelle en haut ; seule elle accorde leurs contrariétés avec un art tout divin, en montrant que tout ce qu'il y a d'infirme en nous appartient à la nature et tout ce qu'il y a de puissant à la grâce : union étonnante et nouvelle, qui n'est qu'un effet de l'accord ineffable des deux natures dans la personne de l'Homme-Dieu !
Tel dialogue de Platon est aussi, sous forme dramatique, un sublime exposé de philosophie religieuse ; peut-être même y trouvet-on certaines qualités que n'offre pas, du moins au même degré, l'entretien de Pascal : la grâce souriante du génie grec et l'exquise ironie des Attiques. Mais sans parler du vif intérêt pratique et proprement universel que ne sauraient avoir pour nous les dialogues de Platon, les caractères dessinés par Pascal, en même temps qu'ils offrent plus de réalité historique, n'ont-ils pas une vérité plus largement humaine ? Et si la poésie de cette rapide échappée sur Port-Royal , est plus sobre et plus sévère, en est-elle moins intime et moins pénétrante ? Où donc enfin trouvera-t-on, même dans les dialogues platoniciens, ce que Pascal lui-même prisait si haut avec tant de rai-
son, un art plus profond et en même temps plus dédaigneux de l'art lui-même, autant de vie et autant d'idéal, plus de profondeur enfin et plus de naturel?
L'idée de la double insuffisance des systèmes philosophiques, pour dissiper les ténèbres de notre intelligence, comme pour maintenir l'équilibre de notre vie morale, était déjà familière aux Pères de l'Église et en particulier à saint Augustin, ainsi que le fait remarquer le savant interlocuteur de Pascal, M. de Saci. Les Confessions par exemple ne sont-elles pas comme une démonstration de la nécessité du christianisme, soit pour résoudre les problèmes de la pensée, soit pour apaiser les angoisses du cœur? Et dans la Cité de Dieu, la revue des systèmes philosophiques n'amenait-elle pas déjà cette conclusion qu'il n'y a que le secours de l'Homme-Dieu qui puisse nous permettre d'atteindre le plein développement de notre personnalité morale ? De même au moyen âge, l'école mystique de Saint-Victor, entre tant d'autres, professa le plus profond dédain et pour les lumières infcrieures et pour les secours impuissants de la pure raison. a Comment notre âme pénétrerait-elle tant d'obscurités quand elle est aveuglée par la vanité des pensées terrestres ? Dégage-toi de la poussière, fille de Dieu ; dresse l'échelle de la foi, prends ton vol comme l'aigle, échappe à la terre pour planer dans les hauteurs des cieux, en t'éievant du sensible à l'intelligible, et de l'intelligible au divin.» Enfin vers le temps même oîi Pascal allait retrouver par l'effort de sa pensée ces grandes vues de la philosophie chrétienne, Bossuet, qui commençait à paraître dans les chaires de Paris, dénonçait l'impuissance des spéculations et des maximes de la sagesse humaine, déclarant que a nous avons besoin parmi nos erreurs non d'un philosophe qui dispute, mais d'un Dieu qui nous détermine dans la recherche de la vérité. » Si Pascal n'a pas été d'aussi bonne heure que Bossuet et les mystiques chrétiens en possession de ces hautes idées religieuses , il a eu du moins cette ressemblance avec saint Augustin que c'est sa propre expérience du monde qui lui en a fait renier la sagesse et c'est, comme lui, dans la mesure même de son propre perfectionnement moral, qu'il s'est ancré toujours davantage dans sa foi. On a dit qu'il avait réinventé la théologie de saint Augustin, comme dans son enfance il avait réinventé la géométrie d'Euclide. Il a fait mieux en réalité ; cette théologie chrétienne, il l'a vécue, il en a éprouvé dans son cœur la vérité, et VEntretien sur Èpictèle et Montaigne n'a pas pour nous de plus grand prix que de témoigner avec quelle intensité il a senti aux plus vives lumières de son esprit, comme aux plus libres mouvements de sa volonté, la présence intime de l'Homme-Dieu.