SECOND FRAGMENT
L'art de persuader a un rapport nécessaire à la manière dont les hommes consentent à ce qu'on leur propose, et aux conditions des choses qu'on veut faire croire 3.
Personne n'ignore qu'il y a deux entrées par où les opinions sont reçues dans l'âme, qui sont ses deux principales puissances, l'entendement et la volonté. La plus naturelle est celle de l'entendement, car on ne devrait jamais consentir qu'aux vérités démontrées; mais la plus ordinaire, quoique contre la nature, est celle de la volonté 4, car tout ce qu'il y a d'hommes sont presque toujours emportés à croire non pas par la preuve, mais par l'agrément. Cette voie est basse, indigne, et étrangère; aussi tout le monde la désavoue?. Chacun fait profession de ne croire et même de n'aimer que ce qu'il sait le mériter.
1. Ces réflexions que la géométrie inspire, mais qui valent mieux que la géométrie même, Pascal, on le sait, ■les a développées lui-même dans le fragment des deux Infinis. {Pens., I,
2. Cest la seconde rédaction plus courte, mais en même temps plus avancée et poussée plus loin, du morceau qui précède. Bossut l'a intitulé Jissez inexactement : De Vart de persuader.
3. Les partitions de la rhétorique se tirent donc ou de la différence de nos facultés ou de la diversité des ohjels du discours.
4. Par volonté on entendait souvent au xvii° siècle le sentiment ou la sensibilité morak.
5 . Aristote réduisait de même l'éloquence à la preuve et le fond de la persuasion aux raisons qui éclairent et convainquent l'intelligence. {Rbél., I. I.)
Je ne parle pas ici des vérités divines, que je n'aurais garde de faire tomber sous l'art de persuader, car elles sont infiniment au-dessus de la nature; Dieu seul peut les mettre dans l'âme, et par la manière qu'il lui plaît. Je sais qu'il a voulu qu'elles entrent du cœur dans l'esprit, et non pas de l'esprit dans le cœur, pour humilier cette superbe puissance du raisonnement, qui prétend devoir être juge des choses que la volonté choisit, et pour guérir cette volonté infirme, qui s'est toute corrompue par ses sales attachements. Et de là vient qu'au lieu qu'en parlant des choses humaines, on dit qu'il faut les connaître avant que de les aimer, ce qui a passé en proverbe ', les saints au contraire disent en parlant des choses divines, qu'il faut les aimer pour les connaître, et qu'on n'entre dans la vérité que par la charité; dont ils ont fait une de leurs plus utiles sentences*. En quoi il paraît que Dieu a établi cet ordre surnaturel, et tout contraire à l'ordre qui devait être naturel aux hommes dans les choses naturelles. Ils ont néanmoins corrompu cet ordre en faisant des choses profanes ce qu'ils devaient faire des choses saintes, parce qu'en effet nous ne croyons presque que ce qui nous plaît. Et de là vient l'éloignement où nous sommes de consentir aux vérités de la religion chrétienne, tout opposée à nos plaisirs. Dites-nous des choses agréables et nous vous écouterons., disaient les Juifs à Moïse 3 ; comme si l'agrément devait régler la créance! Et c'est pour punir ce désordre par un ordre qui lui est conforme, que Dieu ne verse ses lumières dans les esprits qu'après avoir dompté la rébellion de la volonté par une douceur toute céleste qui la charme et qui l'entraîne 4.
Je ne parle donc que des vérités de notre portée; et c'est d'elles que je dis que l'esprit et le cœur sont comme les portes par où elles sont reçues dans l'âme, mais que bien peu entrent par l'esprit, au lieu qu'elles y sont introduites en foule par les caprices téméraires de la volonté, sans le conseil du raisonnement.
1. Ignoti nulla cupido, dit Ovide, et Voltaire : On ne peut désirer ce qu'on ne connaît pas.
2. Non intratur in veritatem nisi per caritatem. (Saint Aug. , Contra Faust., 32, 18.) C'est le principe même de l'admirable méthode morale qui sera développée dans les Pensées.
Aimer les choses divines pour les
connaître, entrer dans la vérité par la charité (envers Dieu et même envers les hommes).