‹ Pensées de Bacon, Kepler, Newton et Euler sur la religion et la moraleChapitre 25 sur 83 · NECESSITE DE COMPARER LES DEVOIRS AVEC LES DEVOIRS · texte numérisé non relu

NECESSITE DE COMPARER LES DEVOIRS AVEC LES DEVOIRS

Quand on veut se déterminer avec sagesse, il est souvent nécessaire de comparer et de balancer les devoirs avec les devoirs. C'est ainsi que Brutus eut à délibérer entre ce qu'il devait à la république et ce qu'il devait à ses enfants; et le parti qu'il prit de les condamner à mort n'a pas été tellement élevé jusqu'aux nues par la troupe des écrivains, qu'il n'ait été improuvé par quelques autres. C'est ce qu'on voit encore dans le fameux repas où assistèrent Brutus et Cassius. Il s'agissait de "sonder la disposition des esprits sur la conjuration qui s'était formée contre la vie de César. On mit donc adroi-

tement sur le tapis cette question : Est-il permis de tuer un tyran? Les convives furent partagés de sentiments : les uns assurèrent que cela était très permis, sur le fondement que la servitude était le plus grand de tous les maux; les autres soutinrent le contraire, prétendant que la tyrannie est un moindre mal que la guerre civile ; d'autres enfin, et qui étaient apparemment de la secte d'Épicure, déclarèrent qu'il n'était point du tout raisonnable que des hommes sages s'exposassent à la mort pour des fous.

Mais il est bien d'autres circonstances où il s'agit de comparer des devoirs avec des devoirs; cette question, par exemple , se présente assez fréquemment : Doit - on s'écarter de la justice pour le salut do la pairie ou pour quelque autre avantage important de ce genre qu'on procurerait en s'en écartant? Jason le Thessalien ^ soutenait ici l'affirmative; il avait coutume dédire qu'il faut faire quelques choses injustes, afin de pouvoir en faire plusieurs de justes. Aliqua sunt injuste facienda, ut multa juste fieri possint. Mais la réplique est facile et l'on doit dire : Il est certain que vous pouvez dans ce jour faire des choses justes, il est incertain que vous le puissiez dans les jours suivants. Auctorem prœsentis justitiœ habes, sponsoreni futurse non habes. Règle générale : que les hommes fassent dans le temps présent ce qui est bon et juste, et qu'ils abandonnent l'avenir à la divine Providence. Sequantur homines quse in prsesenti bona etjusta sunt, futura divinse Providenliœ rémittentes.

(De Augrwnl. scient., lib. VII, cap. it, ad fin.)

1 Bacon veut sans doute parler ici de Jason de Phères en Thessalie, né vers l'an 413 av. J.-C. Cet homme se rendit célèbre par son ambition, son intelligence, son courage, et une habileté souvent en contradiction avec la saine morale. Devenu maître de Phères , il étendit sa domination sur toute la Tnessalie; mais son œuvre périt avec lui. Jason mourut assassiné l'an 36'J av. J.-C.

MOYEN DE NOUS FORMER A TOUTES LES VERTUS A LA FOIS. LA FOI CHRÉTIENNE SEULE NOUS LE DONNE

Le moyen le plus simple , le plus court et en même temps le plus efficace pour former notre esprit à la vertu et le placer dans l'état qui l'approche davantage de la perfection , c'est de choisir et de nous proposer dans le cours de la vie générale, et dans chacune de nos actions en particulier, des fins droites et conformes à la vertu, telles cependant que nous ayons pour y parvenir quelque faculté directe ou indirecte. Effectivement, si on suppose ces deux points : 1° que nos fins et nos intentions soient bonnes et honnêtes; 2° que notre résolution , pour y parvenir, soit constante et invariable; par là même et par cela seul, notre esprit se tourne aussitôt et se forme à toutes les vertus. Cette manière d'arriver à la vertu retrace l'œuvre et le procédé de la nature, tandis que les autres manières, dont nous avons parlé ailleurs, paraissent ne rappeler, pour ainsi dire , que l'œuvre de la main. Une comparaison rendra cette vérité plus sensible. Considérez un statuaire quand il travaille une statue, sa main ne s'occupe pas de toutes les parties à la fois; il les travaille les unes après les autres; quand il forme le visage, par exemple, tout le reste du bloc demeure grossier et informe jusqu'à ce que sa main commence à s'y appliquer aussi : au contraire, quand la nature travaille à la formation d'une fleur ou d'un animal , elle en ébauche et en avance à la fois toutes les parties. Il en est de même dans l'acquisition des vertus : si on veut les acquérir par la voie de l'habitude ou la répétition des actes, en s'occupant de l'une, on ne s'occupe pas de l'autre; par exemple, si on travaille à se former à la lem-

pérance, la force et les autres vertus tirent peu d'avantage de ce travail, au lieu que si nous nous sommes fait une loi sacrée et invariable de n'agir jamais que pour des fins droites et honnêtes, quelle que soit en particulier la vertu dont ces fins nous recommandent et nous prescrivent l'acquisition, nous trouvons déjà cette vertu toute formée au dedans de nous- même, ou du moins nous éprouverons que nous avons déjà depuis longtemps une propension vers elle, des impressions, des dispositions qui nous en rendront l'acquisition facile.

Les païens paraissent dire sur ce sujet de grandes choses, et s'en expliquent en termes magnifiques ; mais dans le vrai, ils ne font que saisir quelques ombres plus grandes que le corps... La vraie religion, la foi chrétienne seule va droit au but et donne la réalité.

{De Augment. scient., lib. VII, cap. m, vers, fin.)

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