‹ Pensées de Bacon, Kepler, Newton et Euler sur la religion et la moraleChapitre 39 sur 83 · JUGEMENT SUR LES RICHESSES CONFIRMÉ PAR LE TÉMOIGNAGE DE SALOMON · texte numérisé non relu

JUGEMENT SUR LES RICHESSES CONFIRMÉ PAR LE TÉMOIGNAGE DE SALOMON

Je ne crois pas qu'on puisse mieux qualifier les richesses qu'en les appelant le bagage de la vertu. Les richesses sont effectivement à la vertu ce que le bagage est à une armée, elles sont nécessaires comme le bagage; mais, comme lui, elles embarrassent la marche; et le soin qu'elles exigent pour les garder, fait souvent échapper la victoire. Tout l'usage des grandes richesses ne consiste qu'à les répandre ; le reste n'est qu'opinion. Salomon a dit : Où il y a beaucoup de richesses , il \j a beaucoup de jjersonnes qui les consomment. Qu'a donc celui qui les possède de plus que celui qui ne les possède pas, sinon qu'il les contemple de ses yeux'? On sait que la possession des richesses ne procure par elle-même aucun sentiment agréable à celui qui les possède, et il n'est aucun usage solide qu'il puisse en faire pour luimême ; le soin de les garder, le pouvoir de les donner,

1 Eccle. V, 18.

l'embarras de les distribuer, la réputation de les posséder, l'enflure de cœur qu'elles occasionnent encore, voilà ce qui les accompagne; et sont-ce là des avantages bien solides et propres à perfectionner l'homme?

Pourrait-on regarder encore comme un emploi utile des richesses , l'acquisition de pierres précieuses et d'autres raretés de ce genre qui n'ont de prix que dans l'imagination ? ou bien la confection de certains ouvrages aussi dispendieux que frivoles dans lesquels on n'a en vue que l'ostentation? On dira peut-être qu'elles ont ce grand avantage de délivrer et de mettre à couvert des dangers et des calamités ceux qui les possèdent; que Salomon assure qu'elles sont pour le riche une ville forte et un rempart élevé dans son imagination '; mais remarquez que Salomon dit : dans son imagination ; il ne dit pas dans la réalité ; et il est même incontestable que les richesses ont plus perdu de personnes qu'elles n'en ont sauvé.

N'ambitionnez pas de grandes richesses et n'en cherchez point qu'avec la volonté de les acquérir avec justice, de les dépenser avec modération, de les répandre avec joie et de les abandonner sans peine. Cependant n'en agissez point à leur égard comme un anachorète, ou un homme qui aurait entièrement rompu avec le monde. Réglez-en seulement l'usage, et imitez ce Rabirius Posthumus, à qui Cicéron rend ce glorieux témoignage, que dans le soin qu'il avait d'augmenter sa fortune, on voyait bien qu'il cherchait, non à contenter l'avarice, mais à se procurer le moyen de satisfaire la bonté de son cœur. In studio rei ampAificandse apparebat non avaritiœ prsedam, sed instrumentum bonitati quseri. Écoutez aussi Salomon, qui vous avertit de ne point trop vous empresser d'accumuler des richesses, sur ce

1 Prov. X, lo.

principe, que celui qui se hâte de devenir riche, ne demeurera point innocent ' .

Les poètes disent que Plutus, le dieu des richesses, quand il est envoyé par Jupiter, marche en boitant et à pas lents; mais lorsqu'il est envoyé par Pluton, qu'il court avec une grande légèreté. Sans doute par là ils veulent nous faire entendre que les richesses acquises par un travail honnête et des voies légitimes viennent lentement; mais que celles que nous acquérons par la mort des autres, comme par héritage ou par testament, arrivent tout à coup. Cette fable pourrait aussi fort bien s'entendre dans un autre sens, en prenant Pluton pour le démon; car les richesses viennent aussi par le démon , et viennent très vite , lorsqu'elles sont le produit des crimes qu'il nous suggère, tels que les fraudes, les oppressions, les injustices.

[Fidel. Serin., cap. xxxiv.)

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