L'HOMME
DISPROPORTION DE l'hOMME COMPARÉ A LA TERRE, DE CELLE-CI A l'univers ; CEPENDANT l'hOMME LUI EST SUPÉRIEUR PARCE Qu'iL A UNE AME
Quelle n'est pas la petitesse de l'homme en comparaison du globe terrestre ! Comptons. De la surface au centre de la terre nous avons 860 milles de 5,000 pas chacun; donc un total de 4,300,000 pas. Réduit en
pieds, ce total est quintuple du précédent, c'est-à-dire de 21,500,000 pieds. Donnez à l'homme une taille de sept pieds, la plus grande certes qu'on puisse lui assigner, et divisez par sept notre dernier nombre de pieds. Alors, si vous mettez sur une même ligne trois cent mille hommes, vous aurez une seule longueur qui ira de la surface de la terre à son centre. Ainsi le diamètre du globe terrestre égalera, surpassera même la taille de six cent mille hommes.
Tous reconnaissent cette immense disproportion de l'homme comparé à la terre; mais on déclare incroyable celle de la terre au ciel de Saturne, qui est comme un à douze mille; incroyable également celle des cieux mobiles au ciel immobile des étoiles fixes, qui est comme un à trois mille, bien inférieure, comme on le voit, à la précédente. Car on ne considère pas la proportion, mais la grandeur, et cela parce que nous sommes nous-mêmes petits. En effet, pour Dieu le monde n'est pas grand; mais nous , nous sommes petits relativement au monde.
Voyez cependant l'analogie : là où l'emporte la grandeur, là manque la perfection, et la noblesse augmente en raison de la diminution de la masse. Dans le système de Copernic, la sphère des étoiles fixes est immense, mais inerte, sans aucun mouvement; au-dessous vient le monde mobile. Celui-ci déjà est d'autant plus parfait qu'il est plus petit; en effet, il a reçu un mouvement si admirable, si bien réglé! Cependant ce monde n'a pas la vie, il ne raisonne pas, il ne discourt pas; le mouvement qu'il exécute, il ne l'a pas appris, mais il le retient comme il lui a été imprimé dès le commencement. Ce qu'il n'est pas, il ne le sera jamais; ce qu'il est, il ne l'est pas par lui-même; il demeure ce qu'il a été fait.
Vient ensuite cette petite boule {pihda hœc noslra), notre petite chaumière, à laquelle nous donnons le nom de terre, le fover de la vie, cette terre douée d'une cer-
taine force intime qui produit des choses admirables, qui anime d'elle-même les petites âmes {animulas) de tant de plantes, de tant de poissons et d'insectes. En sorte que cette noble faculté lui peut bien faire mépriser la masse de tout le reste de l'univers.
Enfin considérez ces petits corps auxquels nous donnons le nom d'animaux : peut-on imaginer quelque chose de plus délié , de plus délicat , en comparaison du monde? Déjà se font remarquer en eux des sensations, des mouvements propres et volontaires ; l'architecture de ces corps est variée à l'infini. Mais parmi eux regardez ces petits grains de poussière désignés sous le nom d'hommes : le Créateur leur a donné de naître en quelque 3orte d'eux-mêmes, de se vêtir, de s'armer, d'apprendre une infinité d'arts et de se perfectionner chaque jour. En eux est l'image de Dieu; ils sont d'une certaine manière les maîtres de la masse entière de l'univers. Et quel est celui de nous qui voudrait, au prix de cette âme, avoir un corps aussi grand que le monde?
Entrons donc dans les vues du Créateur, l'auteur de la masse grossière et aussi de la perfection des êtres plus petits : il ne tire pas cependant sa gloire de la masse, mais il ennoblit ceux qu'il a voulu faire petits. Enfin, en calculant ces intervalles de la terre au soleil, du soleil à Saturne, de Saturne aux étoiles fixes, apprenons à nous élever peu à peu à la connaissance de l'immensité de la puissance divine.
{De Stella nova, cap. xvi, p. 88.)
Pascal exprime la môme pensée, mais d'une manière bien plus énergique et bien plus frappante, dans son chapitre de la Disproportion de l'homme avec l'univers .-
« Que l'homme contemple donc la nature entière dans sa haute et pleine majesté; qu'il éloigne sa vue des objets bas qui l'environnent; qu'il regarde cette écla-
tante lumière mise comme une lampe éternelle pour éclairer l'univers; que la terre lui paraisse comme un point, au prix du vaste tour que cet astre décrit; et qu'il s'étonne de ce que ce vaste tour lui-même n'est qu'un point très délicat à l'égard de celui que les astres, qui roulent dans le firmament, embrassent. Mais si notre vue s'arrête là, que l'imagination passe outre : elle se lassera plutôt de concevoir que la nature de fournir. Tout ce monde visible n'est qu'un trait imperceptible dans l'ample sein de la nature. Nulle idée n'en approche. Nous avons beau enfler nos conceptions au delà des espaces imaginables, nous n'enfantons que des atomes, au prix de la réalité des choses. C'est une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part. Enfin c'est le plus grand caractère sensible de la toutepuissance de Dieu, que notre imagination se perde dans cette pensée.
« Que l'homme étant revenu à soi considère ce qu'il est, au prix de ce qui est ; qu'il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature; et que de ce petit cachot où il se trouve logé, j'entends l'univers, il apprenne à estimer la terre, les royaumes, les villes et soi-même, son juste prix »... »
l'ame humaine a les idées de la géométrie
sans le secours des sens
L'âme humaine, comme tous les autres esprits, fûtelle privée des sens qui la lui attestent, connaît d'instinct
1 Voyez la suite de ce chapitre dans le volume de cette collection intitulé Pensées de Pascal sur la religion.
{ex instinclu) la notion de quantité. D'elle-même elle sait ce qu'est la ligne droite, elle comprend un intervalle égal en partant d'un même point, et, à l'aide de ces deux notions, elle se représente le cercle... La géométrie est coéternelle à l'intelligenoe divine avant le commencement des choses, c'est Dieu lui-même (car qu'y a-t-il en Dieu qui ne soit Dieu lui-même?). F]lle a fourni le plan du monde que Dieu devait créer, et elle a passé dans l'homme avec l'image de Dieu : l'homme ne l'a pas reçue au dedans de lui par les yeux.
{Harmonices mundi, lib. IV, p. 119.)
Dieu, l'essentielle harmonie, créant l'âme, a tiré de lui les facultés harmoniques de cette âme ; car il est l'être par essence, l'action par excellence; en même temps il inspira cette partie de son image dans toutes les âmes sans exception, quoiqu'en des degrés différents.
{Harmonices mundi, lib. IV, p. 123.)