‹ Pensées de Descartes, sur la religion et la morale (volume 2)Chapitre 8 sur 58 · EXISTENCE ET ATTRIBUTS DE DIEU · texte numérisé non relu

EXISTENCE ET ATTRIBUTS DE DIEU

Importance de prouver par la raison V existence, de Dieu et l'immatérialité de Vame : l'Ecriture sainte nous enseigne que la première est manifestée par la seule lumière naturelle.

(MéoiTATioys. Fp. dédicatoire h la Sorbonns.)

J'ai toujours cru que les deux questions de Dieu et de l'anie, étoient les principales de celles qui doivent plutôt être démontrées par les raisons de la philosophie, que par celles de la théologie. Il suffit bien à nous, qui sommes hdèles , de croire par la foi qu'il y a un Dieu, et que l'anie humaine ne meurt point avec le corps; mais certainement il ne semble pas possible de pouvoir

3 Importance de prouver par la raison

jamais persuader aux infidèles aucune religion, ni presque même aucune vertu morale, si avant tout on ne leur prouve ces deux points par des raisons naturelles; et parce que souvent en cette vie il y a de plus grandes récompenses pour les vices que pour les vertus, peu de personnes préféreroient le juste à l'utile, si elles n'étoient retenues, ni par la crainte de Dieu, ni par l'attente d'une autre vie. Il est bien vrai qu'il faut croire qu'il y a un Dieu, parce que les saintes Ecritures nous l'enseignent; et, d'un autre côté, il faut croire aux saintes Ecritures, parce qu'elles viennent de Dieu. La raison en est que, la foi étant un don de Dieu, celui qui donne la grâce pour faire croire les autres choses, peut aussi la donner pour nous faire croire qu'il existe : mais on ne sauroit pourtant proposer cela aux iniidcles, qui pourroient s'imaginer que l'on, commettroit en ceci la faute que les logiciens nomment un cercle.

Et dans le vrai, j'ai remarqué que tous les théologiens n'assurent pas seulement que l'existence de Dieu peut se prouver par la raison naturelle; mais ils infèrent aussi de la sainte Ecriture, que sa connoissance est beaucoup plus claire que celle que l'on a de plusieurs choses créées, et qu'en effet elle est si facile , que ceux qui ne l'ont point sont coupables; comme il paroît par ces paroles de la Sagesse, chapitre XIII,

l'exist. de Dieu et l'immatér. de l'ame. 3 où il est dit, que leur ignorance rC est point par" donnable : car si leur esprit a pénétre si aidant dans la connaissance des choses du monde, cornment est- il possible qtLils r^en aient point reconnu plus facilement le souverain Seigneur? Et aux Romains, chapitre F"., il est dit qu'ils sont inexcusables i et encore au même endroit, par ces paroles, ce qui est connu de Dieu est manifeste dans eux. 11 semble donc que nous soyons avertis, que tout ce qui peut se savoir de Dieu, peut être prouvé par des raisons qu'il n'est pas besoin de tirer d'ailleurs que de nous-mêmes, et de la simple considération de la nature de noire esprit. Aussi ai-je cru que je n'agirois pas contre le devoir d'un philosophe, si je faisois voir comment, et par quelle voie, nous pouvons, sans sortir de nous-mêmes, connoître Dieu plus facilement et plus certainement que nous ne connoissons les choses du monde.

Et quant à ce qui regarde l'ame, quoique plusieurs aient cru qu'il n'est pas aisé d'en connoître la nature, et que quelques-uns aient même osé dire que des raisons humaines nous persuadoient qu'elle mouroit avec le corps, et qu'il n'y avoit que la seule foi qui nous enseignât le contraire, néanmoins, puisque le concile de Latran, tenu sous Léon X, en la session 8, les condamne, et qu'il ordonne expressément aux philosophes chrétiens de répoudre à leurs argumens, et d'cm-

4 Importance de prouver par la raison

ployer toutes les forces de leur esprit pour faire connoîlre la vérité, j'ai osé l'entreprendre dans mes écrits.

De plus, sachant que la principale raison qui fait que plusieurs impies ne veulent point croire qu'il y a un Dieu, et que l'aine humaine est distincte du corps, c'est, disent-ils, que personne j jusqu'ici, n'a pu démontrer ces deux choses; quoique je ne sois point de leur opinion, et qu'au contraire je tienne que la plupart des raisons qui ont été apportées par tant de grands personnages, louchant ces deux questions, sont autant de démonstrations quand elles sont bien entendues, et qu'il soit presque impossible d'en inventer de nouvelles : cependant je crois qu'on ne sauroit rien faire de plus utile dans la philosophie, que de re^ chercher une fois avec soin quelles sont les meilleures, et de les disposer dans un ordre si clair et si exact, qu'il soit constant désormais à tout le inonde que ce sont de véritables démonstrations.

Et enfin, îjoUicité par plusieurs personnes, qui savent que j'ai cultivé une certaine méthode pour résoudre toutes sortes de difficultés dans les sciences, méthode qui, dans le vrai, n'est pas noavelle, jfi'y ^y^^t ^i^" de plus ancien que la vérité, j'ai pensé qu'il étoit de mon devoir d'en fiiire l'é^ preuve sur une matière si importante.

J'ai donc fait mon possible pour renfermer dans mes Méditations tout ce que j'ai pu découvrir par

j;exist. de Dieu et limmatj'-.r. de l'ajSit:. 3 lo iijoyen de celte niclliode. Ce n'est pas que j'aie ici rassemblé loulcs les diverses raisons qu'on pourroit alléguer pour servir de preuve à un si grand sujet 5 je n'ai jamais cru que cela lût nécessaire, sinon lorsqu'il n'y en a aucune qui soit certaine : j'ai seulement traité les premières et principales d'une telle manière, que j'ose bien Ic^ proposer pour de très-évidentes et très-certaines démonstrations.

Je dirai de plus qu'elles sont telles, que je ne pense pas qu'il y ait aucune voie par oîi l'esprit Inmiain puisse jamais en découvrir de meilleures. L'importance du sujet, et la gloire de Dieu à laquelle tout ceci se rapporte, me contraignent de parler ici un peu plus librement de moi que je n'ai coutume de faire. ^,

Cependant, quelque certitude et quelque évidence que je trouve dans mes raisons, je ne puis pas me persuader que tout le monde soit capable de les entendre. Dans la géométrie, il y a beaucoup de propositions d'Archimèdc, d'Apollonius, dé Papus, et de plusieurs autres géomètres, qui sont reçues de tout le monde comme (rès-certaines et très-évidentes, parce qu'elles ne contiennent rien qui, considéré séparément, ne soit très-facile à connoître, et que partout les choses qui suivent ont une exacte liaison et dépendance avec celles qui les précèdent; cependant, parce qu'elles sont lin peu longues, et qu'elles demandent un esprit

6 Conseil a l'égard des athées.

•tout entier, elles ne sont comprises et entendues que de fort peu de personnes. 11 en est de même des raisons que j'emploie; quoiqu'elles égalent, ou même surpassent en certitude et en évidence les démonstrations de géométrie, j'appréhende qu'elles ne puissent pas être assez suffisamment entendues de plusieurs, soit parce qu'elles sont un peu longues et dépendantes les unes des autres, soit principalement parce qu'elles demandent un esprit entièrement libre de tous préjugés, et qui puisse aisément se détacher du commerce des sens.

Conseil de Descartes cl l'égard des athées , et son indignation contre eux.

(Lett. cm, tom. II.)

Le moyen le plus court de répondre aux raisons que l'athée , dont on m'a montré le manuscrit, apporte contre la divinité, et en même temps à toutes celles des autres athées, c'est de trouver une démonstration évidente, qui fasse croire à tout le monde que Dieu est. Pour moi , j'ose bien me vanter d'en avoir trouvé une qui me satisfait entièrement, et qui me fait savoir plus certainement que Dieu est , que je ne sais la vérité d'aucune proposition de géométrie^ mais je ne sais pas si je serois capable de la faire entendre à tout

le

Conseil a l égard m:s athkes. 7

ïe momie de la même manière dont je l'enlends. Le conseiileiDenl universel de Ions les peuples est assez suHisant pour maintenir la divitiilo conlre les injures des athées, et un particulier ne doit jamais entrer en dispute conlre eux, s'il n'est trèsassuré de les convaincre....

J'espère achever quelque jour un traité de Métaphysique que j'ai commencé, et dont les principaux points sont de prouver r existence de Dieu, et celle de nos cimes lorsqu'elles sont séparées du corps, d'où suit leur immortalité; car j'avoue que j'entre en colère, quand je vois qu'il y a dans ce monde des gens assez audacieux et assez impudens pour oser combattre conlre Dieu.

Idée de Dieu.

(Lett. CXFUel CXrm, tom. Pr.)

Quoique l'idée de Dieu soit tellement empreinte en l'esprit hianain, qu'il n'y ait personne qui n'ait en soi la faculté de le connoître, cela n'empêche pas que plusieurs personnes n'aient pu passer toute leur vie sans jamais se représenter distinctement cette idée. Et en effet, ceux qui pensent avoir l'idée de plusieurs dieux, ne l'ont point du tout; car il implique contradiction d'en concevoir i plusieurs souverainement parfaits, et quand les

8 Idée de Dieu.

anciens nommoient plusieurs dieux, ils n'entendoientpas plusieurs tout-puissans, mais seulement plusieurs êtres fort puissans, au-dessus desquels ils imaginoient un seulJupiter comme souverain, et auquel seul , par conséquent , ils appliquoient l'idée du vrai Dieu, qui se présentoit confusément à eux.

Par l'idée de Dieu, je n'entends autre chose

que ce que tous les hommes on t cou tume d'entendre lorsqu'ils en parlent, et que ce qu'il faut aussi de nécessité qu'entendent mes adversaires euxmêmes: autrement, comment auroient-ils pu dire que Dieu est infini et incompréhensible, et qu'il ne peut pas être représenté par notre imaginalion? et comment pourroient-ils assurer que ces attributs, et une infinité d'autres qui nous expriment sa grandeur, lui conviennent, s'ils n'en avoient pas l'idée? Il faut donc demeurer d'accord qu'on a l'idée de Dieu, et qu'on ne peut pas ignorer quelle est cette idée, ni ce que l'on doit entendre par elle ; car, sans cela, nous ne pourrions rien du tout connoître de Dieu ; et l'on auroit beau dire, par exemple, qu'on croit que Dieu est, et que quelque attribut ou perfection lui appartient, ce ne seroit rien dire , puisque cela ne porteroit aucune signification à notre esprit; ce qui seroit la chose la plus impie et la plus impertinente du monde.

lY.

Démonstration de l'existence de Dieu, tirée de Vidée de Dieu qui est en nous.

(Médit. II[t. pag. 35.;

Entre toutes les idées qui sont en moi , il en est qui me représentent des choses inanimées , des animaux, des anges , etc., et il en est une qui me représente Dieu. Quant aux premières, je conçois facilement qu'elles peuvent venir de moi, qu'elles peuvent être formées par le mélange et la cou) position des autres idées que j'ai des choses corporelles et deDieu, quoique hors de moi il n'y eût dans le monde ni hommes, ni animaux , ni anges.... Mais quant à l'idée de Dieu , elle ne peut venir de moi seul.

Par Dieu j'entends une substance infinie, éternelle, immuable, indépendante, toute-connoissante, toute-puissante, et par laquelle moi-même, et toutes les autres choses qui sont, (s'il est vrai qu'il y en ait qui existent) ont été créées et produites. Or ces avantages sont si grands et si éminens , que plus je les considère attentivement, moins je me persuade que l'idée que j'en ai puisse tirer son origine de moi seul : et par conséquent il faut nécessairement conclure, de tout ce que j'ai dit auparavant, que Dieu existe : car, quoique

lO DÉMONSTRATION DE l'eXIST. DE DlEU,

l'idée de la substance soit en moi, cependant de cela seul que je suis une substance, je n'aurois pas tiré l'idée d'une substance infinie , moi qui suis un être fini, si elle n'avoit été mise en moi par quelque substance qui fût véritablement infinie.

Et je ne dois pas m'imaginer que je ne conçois pas l'infini par une véritable idée, mais seulement par la négation de ce qui est fini , de même que je comprends le repos et les ténèbres par la négation du mouvement et de la lumière ; puisqu'au contraire je vois manifestement qu'il se rencontre plus de réalité dans la substance infinie, que dans la substance finie, et par conséquent qu'en quelque façon la notion de l'infini précède en moi celle du fini, c'est-à-dire de moi-même : car, comment seroit-il possible que je pusse connoître que je doute et que je désire, c'est-à-dire, qu'il me manque quelque chose, et que je ne suis pas tout parfait, si je n'avois en moi aucune idée d'un être plus parfait que le mien , par la comparaison duquel je connoîtrois les défauts de ma nature.

Mais pourquoi, dira-t-on, est-il impossible que 3'idée de Dieu vienne de nous? Peut-être je suis quelque chose de plus que je ne m'imagine , et toutes les perfections que j'attribue à la nature d'un Dieu , sont en quelque façon en moi en puissance, quoiqu'elles ne se produisent pas encore, et ne se fassent point paroître par leurs actions. En effet, j'expérimente déjà que ma connoissancc

TIRÉE DE l'iD)';E DE D. QUI EbT EN NOUS, 1 1

s'augmente et se perfectionne peu à peu ; et je ne vois rien qui puisse empêcher qu'elle ne s'augmente ainsi de plus en plus jusqu'à l'inTmi 3 ni aussi pourquoi étant ainsi accrue et perlcclionnée, je ne pourrois pas acquérir par son moyen toutes les autres perfections de la nature divine; ni enliii pourquoi la puissance que j'ai pour l'acquisition de ces perfections, s'il est vrai qu'elle soit maintenant en moi , ne seroit pas suffisante pour en produire les idées.

Cependant, en y regardant un peu de près, je reconnoisque cela ne peut être; car, premièrement, quoiqu'il fut vrai que ma connoissance acquît tous les jours de nouveaux degrés de perfection , et qu'il y eût en ma nature beaucoup de choses en puissance, qui n'y sont pas encore actuellement, cependant tous ces avantages n'appartiennent et n'approchent en aucune sorte de l'idée que j'ai de la divinité, dans laquelle rien ne se rencontre seulement en puissance, mais où tout est actuellement et en effet. Et même n'est-ce pas une preuve infaillible et très-certaine d'imperfection dans ma connoissance , de ce qu'elle s'accroît peu à peu, et qu'elle s'augmente par degrés? De plus, quoique ma connoissance s'augmentât de plus en plus , néanmoins je ne laisse pas de concevoir qu'elle ne sauroit être actuellement infinie, puisqu'elle n'arrivera jamais à un si haut point de perfection , qu'elle ne soit encore capable d'ac-

j2 Démonstration de l'exist. de Dieu,

quérir quelque plus grand accroissement. Mais je conçois Dieu aclaelîement infini en nn si haut degré, qu'il ne se peut rien ajouter à la souveraine perfection qu'il possède. Et enfin je comprends fort bien que l'être objectif d'une idée ne peut être produit par un être qui existe seulement en puissance , lequel, à proprement parler, n'est rien , mais seulement par un être formel ou actuel.

Mais je veux aller plus loin, et considérer si moi-même, qui ai cette idée de Dieu, je pourrois être, en cas qu'il n'y eût point de Dieu : et je demande, de qui aurois-je mon existence? Est-ce de moi-même, ou de mesparens, ou bien de quelques autres causes moins parfaites que Dieu? car on ne peut rien imaginer de plus parfait, ni même d'égal à lui.

Or 1°. si j'étois indépendant de tout autre, et que je fusse moi-même l'auteur démon être, je ne douterois d'aucune chose, je ne concevrois point de désirs, et enfin il ne me manqueroit aucune perfection; car je me serois donné moi-même toutes celles dont j'ai en moi quelque idée; et ainsi je serois Dieu.

2". Je ne dois pas m'imaginer que les choses qui me manquent sont peut-être plus difficiles à acquérir, que celles dont je suis déjà en possession ; car, au contraire, il est très -certain qu'il a été beaucoup plus difficile quemoi, c'est-à-dire une ehose ou une substance qui pense, sois sorti du

TIRÉE DE LIDÉE DE D. QL'l EST EN NOUS. l5

néant, qu'il ne meleseroit d'acquérir les lumières et les counoissances de pi usieurschoscs(iue j'ignore, et qui ne sont que des accidens de celle substance. Et cerlaineuienl si je ni'étois donné ce plus que je viens de dire, c'est-à-dire, si j'élois moi-nicme l'auteur de mon être , je ne me serois pas au moins refusé les choses qui peuvent s'acquérir avec plus de lUciliîé, comme sont une infinité de connoissanccs dont ma nalure se trouve dénuée 5 je ne jTie serois pas même refusé aucune des choses que je vois être conlenucs dans l'idée de Dieu, parce qu'il n'y en a aucune qui me semble plus diilicile à faire ou à acquérir.

Et quoique je puisse supposer que peut-être j'ai toujours été comme je suis maintenant, je ne -saurois pas pour cela éviter la force de ce raisonnement, et je ne laisse pas de connoître qu'il est nécessaire que Dieu soit l'auteur de mon existence j car tout le temps de ma vie peut dire divisé en uiîe infinité de parlies, chacune desquelles ne dépend en aucune fciçon des autres; et ainsi, de ce qu'un peu auparavant j'ai été, il ne s'ensuit pas que je doive maintenant être, si ce n'est qu'en ce moment quelque cause me produise et me crée, pour ainsi dire, derechef, c'est-à-dire me conserve. En effet, c'est une chose bien claire et bien évidente (à tous ceux qui considéreront avec aUerilion la nature du temps) qu'une substance, pour être conservée dans tous les moniens qu'tllo

i4 Démonstratiom tîe l'exist. de Dieu,

dure, a besoin du même pouvoir et de la même action qui seroit nécessaire pour la produire et la créer tout de nouveau, si elle n'étoit point encore; en sorte que c'est une chose que la lumière naturelle nous fait voir clairement, que la conservation et la création ne diffèrent qu'à l'égard de notre fiçon de penser, et non point en effet.

Il faut donc seulement ici que je m'interroge et me consulte moi-même, pour voir si j'ai en moi quelque pouvoir et quelque vertu, au moyen de laquelle je puisse faire que moi, qui suis maintenant, je sois encore un momentaprèsj car puisque je ne suis rien qu'une chose qui pense, (ou du moins puisqu'il ne s'agit encore jusqu'ici précisément que de cette partie là de moi-même) si une telle puissance résidoit en moi, certes, je devrois pour le moins le penser et en avoir connoissance; mais je n'en ressens aucune dans moi, et par-là je connois évidemment que je dépends de quelque être différent de moi.

Mais 5". peut-être que cet être là , duquel je dépends, n'est pas Dieu, et que je suis produit ou par mes parens, ou par quelques autres causes , moins parfaites que lui? Mais cela ne peut être 5 car c'est une chose très-évidente qu'il doit y avoir pour le tooins autant de réalité dans la cause que dans son effet; et par conséquent, puisque je suis nne chose qui pense, et qui ai en moi quelque idée de Dieu, quelle que soit enfin la cause de

TIRÉE DE l'iDi';E DE D. QUI EST EN NOUS. l5

mon être, il faut nécessairement avouer que celle cause est aussi une chose qui pense, et qu'elle a en soi l'idée de toutes les periéctions que j'attribue à Dieu.

L'on peut encore rechercher si celte cause tient sou origine et son existence d'elle-même, ou de quelque autre chose: car si elle la tient d'ellemême, il s'ensuit, parles raisons que j'ai ci-devant alléguées , que cette cause est Dieu ; puisque ayant la vertu d'être et d'exister par soi, elle doit aussi sans doute avoir la puissance de posséder actuellement toutes les perfections dont clic a en soi les idées, c'est-à-dire, toutes celles que je conçois être en Dieu. Que si elle tient sou existence de quelque autre cause que d'elle-même , on demandera encore, par k même raison, de cette seconde cause, si elle est par soi, ou par autrui, jusqu'à ce que de degrés en dcgiéson parvienne enfin à une dernière cause, qui se trouvera cire Dieu ; et il est très-manifesle qu'en cela il ne peut y avoir de progrès à l'infini , vu qu'il ne s'agit pas tant ici de la cause qui m'a produit autrefois, que de celle qui me conserve présentement.

4". On ne peut pas feindre aussi que peut-êlre plusieurs causes ont ensemble concouru en partie à ma production, et que de l'une j'ai reçu fidce d'une des perfections que j'attribue à Dieu, et, d'une autre, l'idée de quelque autre, en sorte que toutes ces perfections se trouyciit bien, à la vérilé,

iG Démonstration de l'exist. de Dieu,

quelque part dans l'univers, mais ne se rencontrent pas toutes jointes et assemblées dans une seule qui soit Dieu ; car, au contraire, l'unité, la simplicité, ou Finséparabilité de toutes les choses qui sont en Dieu , est une des principales perfections que je conçois être en lui. Et certes, l'idée de cette unité de toutes les perfections de Dieu , n'a pu être mise en moi par aucune cause, de qui je n'aie point aussi reçu les idées de toutes les autres perfections • car elle n'a pu faire que je les comprisse toutes jointes ensemble et inséparables, sans avoir fait en sorte en même temps que je susse ce qu'elles étoicnt, et que je les connusse toutes en quelque façon.

Enfin , pour ce qui regarde les parens dont il semble que je tire ma naissance, quoique tout ce que j'en ai jamais pu croire soit véritable , cela ne fait pourtant pas que ce soit eux qui me conservent , ni même qui m'aient fait et produit , en tant que je suis une chose qui pense, n'y ayant aucun rapport entre l'action corporelle, par laquelle j'ai coutume de croire qu'ils m'ont engendré , et la production d'une telle substance : mais ce en quoi ils ont tout au plus contribué à ma naissance , est qu'ils ont mis quelques dispositions dans celte matière, dans laquelle j'ai jugé jusqu'ici que moi, c'est-à-dire mon esprit, lequel seul je prends maintenant pour moi-même, est renfermé; et par conséquent il ne peut y avoir ici à leur

TIRÉE DE l'idée DE D. QUI EST EN NOUS. I7

égard aucune didicalté : mais il faut nécessairement conclure que de cela seul que j'existe, et que l'idée d'un être souverainement parfait (c'est-àdire de Dieu ) est en moi , l'existence de Dieu est très-évidemment démontrée.

Il me reste seulement à examiner de quelle façon j'ai acquis cette idée : car je ne l'ai pas reçue par les sens, et jamais elle ne s'est olVerte à moi contre mon attente, ainsi que font d'ordinaire les idées des choses sensibles , lorsque ces choses se présentent , ou semblent se présenter aux oiganes extérieurs des sens. Elle n'est pas aussi une pure production ou fiction de mon esprit ; car il n'est pas en mon pouvoir d'y diminuer ni d'y ajouter aucune chose : et par conséquent il ne reste plus autre chose à dire , sinon que celte idée est née et produite avec moi dès-lors que j'ai été créé , ainsi que l'est l'idée de moi-même.

Et, dans le vrai, on ne doit pas trouver étrange queDicu, en me créant, ait mis en moi cette idée, pour être comme la marqué de l'ouvrier empreinte sur son ouvrage ; et il n'est pas aussi nécessaire que cette marque soit quelque chose de différent de cet ouvrage même : mais de cela seul que Dieu m'a créé, il est fort croyable qu'il m'a, en quelque façon, produit à son image et ressemblance, et que je conçois cette ressemblance (dans laquelle l'idée de Dieu se trouve contenue) par la même facullc par luqucllc je me conçois moi-

i8 DÉAIONSTRATION DE I^'eXIST. DE DiEU,

niêniej c'est-à-dire, que lorsque je fais réflexion sur moi, non -seulement je connois que je suis une chose imparfaite, incomplète, et dépendante d'autrui, qui tend et qui aspire sans cesse à quelque chose de meilleur et de plus grand que je ne suis , mais je connois aussi en même temps que celui dont je dépends possède en soi toutes ces grandes choses auxquelles j'aspire , et dont je trouve en moi les idées, non pas indéfiniment et seulement en puissance, mais qu'il en jouit en effet, actuellement, et infiniment; et ainsi qu'il est Dieu. Et toute la force de l'argument, dont j'ai ici usé pour prouver l'existence de Dieu , consiste en ce que je recoimois qu'il ne seroit pas possible que ma nature fût telle qu'elle est, c'est-à-dire, que j'eusse en moi l'idée d'un Dieu , si Dieu n'existoit véritablement ; ce même Dieu , dis-je , duquel l'idée est en moi, c'est-à-dire, qui possède toutes ces hautes perfections , dont notre esprit peut bien avoir quelque légère idée , sans pourtant les pouvoir comprendre, qui n'est sujet à aucuns défauts, et qui n'a rien de toutes les choses qui dénotent quelque imperfection.

D'où il est assez évident qu'il ne peut être trompeur, puisque la lumière naturelle nous enseigne q ue la tromperie dépend nécessairement de quelque défaut.

Mais avant que j'examine cela plus soigneusement, et que je passe à la considération des autres

TIRKE DE l'idée DE D. QUI EST EN NOUS. I7

vérités que l'on en peut recueillir, il me semble très à propos de m'arrêler quelque temps à la contemplation de ce Dieu tou t parfait , de peser tout à loisir ses merveilleux attributs , de considérer , d'admirer, et d'adorer l'incomparable beauté de cette immense lumière, au moins autant que la force de mon esprit, qui en demeure en quelque sorte ébloui, pourra me le permettre. Car, comme la foi nous apprend que la souveraine félicité de l'autre vie ne consiste que dans cette contemplation de la majesté divine, ainsi expérimentons-nous, dès à présent, qu'une semblable méditation , quoique incomparablement moins parfaite, nous fait jouir du plus grand contentement que nous soyons capables de ressentir en celte vie (1).

DÉMONSTRATION tirée de Vidée que nous avons en général d'un être souverainement parfait y ■présentée différemment et plus brièvement par Descartes.

(Principes de Philos. , pag. 11.)

Lorsque nous faisons réflexion sur ks diverses

(1) Bel exemple que donne Descartes à tous les chrétiens, et p.irticulièrenient aux lliéologiens : exemple qui prouve que ce grand plillosoplie n'étoit point étranger à la vie spirituelle contemplative. Nous avons déjà fait remarquer ce Irait dans sa vie ; mais on ne sauroit trop y insister.

20 Démonstration tirée de i.'idée

idées qui sont en nous, il est aisé d'apercevoir qu'il n'y a pas beaucoup de différence entr'elles, en tant que nous les considérons simplement comme les dépendances de notre ame ou de notre penséej mais qu'il y en a beaucoup en tant que l'une représente une chose et l'autre une autre , et même que leur cause doit être d'autant plus parfaite, que ce qu'elles représentent de leur objet a plus de perfection. Car, de même que lorsqu'on nous dit que quelqu'un a l'idée d'une machine où il y a beaucoup d'art, nous avons raison de nous informer comment il a pu avoir celte idée, c'est-à-dire, s'il a vu quelque part une telle machine faite par un autre, ou s'il a appris la science des mécaniques, ou s'il est avantagé d'une telle vivacité d'esprit, que de lui-même il ait pu l'inventer sans avoir rien vu de semblable ailleurs; parce que tout l'art qui est représenté dans l'idée qu'a cet homme, ainsi que dans un tableau , doit être en sa première et principale cause , non pas seulement par imitation, mais en effet de la même sorte ou d'une façon encore plus éminente qu'il n'est représenté.

De même, puisque nous trouvons en nousl'idée d'un Dieu ou d'un être tout parfait, nous pouvons rechercher la cause qui fait que cette idée est en nous. Mais après avoir considéré avec attention combien sont immenses les perfections qu'elle nous représente, noussommes contraints d'avouer

d'un /vriiE sou veraineMent TARFAIT. 2 j

que nous ne saurions la tenir que d'un cire tièaparfait, c'est-à-dire d'un Dieu qui est vcritableiiient ou qui existe ; parce qu'il est non-seulement manifeste, par la lumière naturelle, que le néant ne peut être auteur de quoi que ce soit, et que le plus parfait ne sauroit être une suite et une dépendance du moins parfait, mais aussi parce que nous voyons, par le moyen de celte même lumière, qu'il est impossible que nous ayons l'idée ou l'image de quoi que ce soit, s'il n'y a, en nous ou. ailleurs, un original qui comprenne en eflbt toutes les perfections qui nous sont ainsi représentées. Mais comme nous savons que nous sommes sujets à beaucoup de défauts, et que nous ne possédons pas ces souveraines perfections dont nous avons l'idée, nous devons conclure qu'elles sont dans quelque nature qui est différente de la nôtre , et en effet très-parfaite, c'est-à-dire qui est Dieu, ou du moins qu'elles ont été autrefois en cette chose; et il suit de ce qu'elles étoient infinies, qu'elles y sont encore.

Je ne vois point en cela de dilTicuUé pour ceux qui ont accoutumé leur esprit à la contcmplaliou de la divinité , et qui ont pris garde à ses perfections infinies: car quoique nous ne les comprenions pas, parce que la nature de rinfiiii est telle que des pensées finies ne le sauroient comprendre, nous les concevons néanmoins plus clairement et plus diijliiiclement que les cliooes matérielles ;

t8 Démonstration tirée de l'idée

parce qu'étant plus simples et n'étant point limitées, ce que nous en concevons est beaucoup moins confus. Aussi il n'y a point de spéculation qui puisse plus aider à perfectionner notre entendement, et qui soit plus importante que celleci; d'autant plus que la considération d'un objet qui n'a point de bornes en ses perfections , nous comble de satisfaction et de confiance.

Mais tout le monde n'y prend pas garde comme il faut ; et nous savons assez, lorsque nous avons ■une idée de quelque machine où il y a beaucoup d'art , la façon dont nous l'avons eue ; mais nous ne saurions nous souvenir de même quand l'idée que nous avons d'un Dieu nous a été communiquée de Dieu, à cause qu'elle a toujours été en nous. 11 faut donc que nous fassions encore celte revue, et que nous recherchions quel est l'auteur de notre ame ou de notre pensée, qui a en soi l'idée des perfections infinies qui sont en Dieu, parce qu'il est évident que ce qui connoît quelque chose de plus parfait que soi , ne s'est point donné l'être : la raison en est que, par le même moyen, il se seroit donné toutes les perfections dont il auroit eu connoissance; et par conséquent, qu'il ne sauroit subsister par aucun autre que par celui qui possède en eifet toutes ces perfections, c'est-à-dire qui est Dieu.

Je ne crois pas qu'on doute de la vérité de cette démonstration, pourvu qu'on prenne garde à la

nature

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