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Pensées de Descartes sur la religion et la morale

Je l'écrivais naguère : 11 y a des vérités universelles, éternelles, qui sont la base des lois morales, le fond même de la raison naturelle, la vie de toute société.

Nécessaires à toute âme, nécessaires à tout peuple, elles font la lumière, la force, et la consolation du genre humain.

Fortement empreintes dans l'intelligence et la conscience de l'homme, ce sont elles qui portent tout dans l'humanité. Ébranler ces assises profondes, c'est ébranler tout dans l'âme humaine.

Ces vérités naturelles appartiennent d'ailleurs ellesmêmes à la Religion. Le Christianisme s'appuie sur elles et en même temps les soutient ; c'est une partie de sa mission d'en conserver le dépôt sacré au monde.

Mais une lutte éternelle, au sein de l'humanité même, s'agite contre ces éternelles vérités. La raison et la foi, c'est la double barrière contre laquelle on voit, de siècle en siècle, venir se heurter les esprits superbes et égarés.

Vaines attaques! la mystérieuse barrière résiste, et ceux qui s'élancent contre elle s'y brisent; mais le péril

est grand pour les époques où ces luttes d'impiété se produisent avec plus d'audace : grand pour les esprits faibles qu'elles troublent, pour la jeunesse qu'elles entraînent, pour la société, où elles amoncellent, dans l'ordre moral, des ruines désastreuses.

Eh bien, il se fait aujourd'hui au milieu de nous une de ces attaques audacieuses, non pas seulement contre le Christianisme, mais aussi contre les vérités naturelles et fondamentales qui constituent la raison même de l'homme, et que le Christianisme protège : ce n'est pas seulement l'antique foi , c'est la raison publique qui est menacée parmi nous.

Parmi nous se trouvent des hommes que leur position, leur talent, leur âge avaient faits les guides de la jeunesse; qui devaient tenir à honneur de la prémunir contre les entraînements funestes par des enseignements graves et purs; qui, ayant reçu de la société mission pour parler à la jeunesse, avaient par là même contracté l'obligation sacrée de la respecter. Et ce sont ces mêmes hommes qui emploient aujourd'hui leur parole et leur autorité à détruire dans les âmes toute foi, tout Christianisme, toute religion : voilà ce qui ne se pouvait prévoir, et ce qui ne se peut supporter.

Une école, en effet, est née de nos jours, qui, non contente d'attaquer le Christianisme et l'Église, non contente de nier tout dogme et toute morale révélés, sape la morale naturelle elle-même, et ne recule ni devant le matérialisme, ni devant l'athéisme.

Sans doute, depuis que les plus nobles esprits de ce siècle ont relevé l'étendard d'une philosophie spiritualiste, depuis que le Christianisme refleurissant parmi nous a rendu à ces mots : Dieu, l'Ame, l'Immortalité, la Religion, leur grand sens et leur beauté, depuis surtout que la Commune de Paris et ses adeptes ont

pratiqué, comme on Ta vu, l'athéisme et le matérialisme, les hommes dont je parle n'oseraient accepter les noms désormais trop flétris de matérialiste et d'athée. Cette impiété toute nue, aujourd'hui, fait horreur. Mais, s'ils reculent devant le nom, ils ne reculent pas devant la chose. La vérité est que leurs systèmes ne sont au fond que la négation de Dieu et de l'Ame. J'ai fait ce que j'ai pu pour me les expliquer dans un sens moins malheureux. Gela m'a été absolument impossible.

Encore si ces doctrines demeuraient solitaires et silencieuses dans leurs âmes, ou s'ils ne les produisaient que dans des livres spéciaux et de vaine érudition; mais non : c'est dans des cours publics, c'est dans des livres du format le plus léger, dans des ouvrages destinés à la jeunesse et devenus classiques, qu'ils propagent et distillent le poison de ces doctrines pernicieuses, favorisées quelquefois par de hautes et criminelles connivences : tous les jours il y a de nouvelles et plus nombreuses victimes.

Depuis longtemps déjà j'avais pressenti le mal et voulais essayer d'y porter remède. Mais il y a aujourd'hui tant de tristesse au dedans et au dehors , tant de combats à livrer, tant d'œuvres à créer ou à soutenir! Le poids des préoccupations qui accablent un évêque est si lourd, que le temps et les forces me faisaient défaut ; et d'ailleurs, je le dois avouer, je n'avais d'abord entrevu que la moitié des périls.

Mais des faits récents, des scandales qui m'ont rempli d'horreur, des naufrages qu'au prix de mon sang j'aurais voulu pouvoir épargner à des familles dignes de ne pas connaître de tels malheurs, m'ont amené enfin à étudier, à sonder l'abîme dans toute sa profondeur, et ne m'ont pas permis d'hésiter un instant à élever la voix. O

J'affirme, et je n'exagère rien en l'affirmant, qïra l'heure où j'écris ces lignes une nouvelle et grande conspiration d'écrivains est à l'œuvre; j'ai dénoncé ces détestables doctrines, il y a quelques années, dans mon Avertissement aux pères de famille, et plus récemment dans mon livre sur V Athéisme et le péril social : certes , nos récents désastres de toute nature ont trop donné raison à mes avertissements. Et toutefois ces doctrines n'en continuent pas moins à suivre leur chemin souterrain et à faire des ravages profonds dans les âmes : il me suffirait de placer sous les yeux de mes lecteurs une liste d'ouvrages d'histoire, de littérature, de sciences, édités récemment à Paris, et de leur demander si un tel concours de publications dirigées contre le Christianisme et contre les fondements mêmes de toute religion et de toute croyance est fortuit, et ne révèle pas un immense travail de démolition et une conjuration patente de l'impiété contemporaine.

Il est manifeste pour moi qu'un jeune homme, et qu'un homme du monde, dont la foi n'a pas de solides racines, et n'est point éclairée et fortifiée par la connaissance des grandes preuves sur lesquelles repose la Religion, se trouvera nécessairement exposé, au milieu de toutes ces influences , et par ces lectures déplorables, à voir ses croyances se troubler, chanceler, et périr.

D'où viennent, en effet, tant de naufrages dans la foi, et ce progrès effrayant de l'irréligion dans la jeunesse des écoles, sinon de ce qu'elle est envahie par ces doctrines d'impiété dont nous avons vu de si terribles explosions à Liège, à Genève, à Paris, et ailleurs? Et ce n'est pas seulement la jeunesse : combien d'hommes mûrs en sont là!

Je le dis avec une absolue conviction : il est indispen-

sable aujourd'hui que tout jeune homme étudie sérieusement la religion, s'il veut sauver sa foi, et, pour cela, mêle à ses études quotidiennes de solides lectures, qui affermissent dans son âme les principes religieux, et le fortifient contre les attaques incessantes du doute et de l'incrédulité. A cet âge où l'on se fait, en toutes choses, pour la vie entière, des principes bons ou mauvais, il est indispensable qu'on sache affirmer ses croyances, qu'on en connaisse les preuves, qu'on voie le solide terrain sur lequel elles reposent, afin de mépriser tous les vains sophismes, et de se tenir inébranlablement attaché à l'ancre de son symbole.

Il y a des personnes qui s'effrayent de cette recrudescence d'impiété qu'on remarque à certains moments; et certes elles n'ont pas tort. Non, il ne faut pas s'endormir sur de tels périls; mais il ne faut pas non plus trop craindre. Il est facile de se rendre raison de ces luttes : l'Église est nécessairement militante sur la terre; attaquée dès les premiers jours de sa durée, elle le sera jusqu'à la fin. La Religion, comme on l'a très bien dit, ressemble à cette nuée qui conduisait le peuple de Dieu dans le désert; le jour est d'un côté, et la nuit de l'autre. Il y a assez de lumière, dit Pascal, pour éclairer les esprits dociles : il y a assez d'ombre pour offusquer les esprits orgueilleux. Touchant à l'infini, la Religion pose nécessairement sur le mystère, et le mystère est l'écueil des âmes faibles et superbes. D'ailleurs l'orgueil de l'esprit n'est pas le seul ennemi secret qui proteste ici : la foi aboutit à une pratique sévère; toutes les passions du cœur humain, que celte foi réprime , lui font dans les âmes une sourde et inexorable opposition ; ajoutez l'opposition publique des mauvaises mœurs, des pouvoirs jaloux, et vous comprendrez pourquoi la Religion est condamnée à faire

ici -bas, contre des ennemis éternels, une éternelle apologie.

Mais quelle que soit la tristesse des luttes, c'est un grand et beau spectacle à contempler dans l'histoire, que celui de l'apologétique chrétienne, depuis les premiers siècles jusqu'aux temps que nous traversons. A mesure que les attaques se développent, on voit l'apologie grandir aussi, et étendre le champ de ses arguments victorieux. Mais, comme au fond la controverse ne roule que sur un petit nombre de principes, et que l'erreur est forcément condamnée à tourner dans le même cercle, il y a un extrême intérêt à saisir, sous les objections et les réponses do détails plus ou moins multipliées, les principes généraux qui portent toute l'apologétique chrétienne, et qui sont comme les colonnes de la démonstration évangélique.

Une grande lumière se fait alors ; l'inanité des attaques apparaît, en môme temps que la force et l'éclat des preuves, et on saisit dans son harmonieuse unité tout l'enchaînement du système chrétien, et le merveilleux accord du naturel et du surnaturel, de la raison et de la foi, de la philosophie et de la religion.

Aussi un des motifs qui doivent engager très fortement un jeune homme, un homme du monde, un chrétien, à s'appliquer aux études apologétiques, c'est le grand intérêt de ces études, et, comme le disait d'Aguesseau , la profonde satisfaction d'esprit et d'âme qu'on y trouve.

Les preuves de la religion, ces preuves si nombreuses et si variées, ne sont pas éparses, isolées, mais, au contraire, admirablement enchaînées entre elles, et font de l'apologétique une science véritable, un système, un tout d'une merveilleuse harmonie. Car, bien qu'elle soit surnaturelle dans son objet, son motif et son

INTRODUCTION il

principe, la Religion a ses preuves, et la foi est éminemment raisonnable. C'est par là que la Religion satisfait à un désir, à un besoin inné de l'esprit humain : besoin qu'éprouve le croyant même le plus sincère, besoin d'ordre et de lumière, besoin de se rendre compte, besoin de voir comment ce qu'il croit s'ordonne et s'harmonise. N'y a-t-il pas une satisfaction profonde de l'esprit à se donner ainsi plus de clartés, et, dans un siècle où la foi de tant de gens défaille, à sentir, comme disait si bien d'Aguesseau, le frivole de tous les raisonnements qu'on oppose à la religion , la solfdité du terrain sur lequel on est établi, et à se reposer ainsi dans la sécurité et la lumière? Ce travail bien dirigé, bien fait, ne peut qu'affermir singulièrement la foi, et, par ces clartés plus grandes de l'esprit, donner une force contre l'incrédulité, et amener, pour la vertu même, une pratique plus intelligente et plus fidèle.

Mais où trouver pour ce grand travail des maîtres dignes de l'inspirer, d'y présider? Ce n'est pas difficile. Car cette belle œuvre de l'apologétique chrétienne, tout à la fois si intéressante et si nécessaire, elle a été accomplie naguère, et parmi nous, par des hommes dont le génie, la science, l'éloquence ont le plus honoré la France et l'Europe. Et c'est à eux que j'ai cru devoir m'adresser, c'est dans les ouvrages de ces immortels esprits que j'ai eu la pensée de chercher des armes pour la défense de la foi et de la raison chrétienne contre l'impiété moderne.

An xvii^ siècle, a brillé cette pléiade de génies philosophiques et chrétiens du premier ordre, telle, peut-^tre, qu'aucun siècle n'en vit jamais tant et de si grands. Où rencontrer une raison plus ferme, une science plus profonde, et, avec un fond plus riche, une forme plus pure, une plus grande autorité? El d'abord, c'est Descartes

qui, renouvelant la dialectique platonicienne par sa Méthode, et dans ses Méditations, illumine ^ la voie qui mène à Dieu, par ces belles et religieuses paroles, et par tant d'autres : « Je suis une chose imparfaite, incomplète, et « dépendante d'autrui, qui tend et qui aspire sans cesse « à quelque chose de meilleur et de plus grand que je « ne suis; mais les grandes choses auxquelles j'aspire, « Celui dont je dépends les possède actuellement et « infiniment. »

C'est, avec Descartes, tous ces éminents esprits, savants, théologiens, philosophes : Leibnitz*, Newton, Pascal, Kepler, Malebranche, Bossuet, Fénelon, Bourdaloue, tous philosophes chrétiens, dans le sens profond et glorieux du mot; tous cherchant de toute la puissance de leur raison, et enseignant de concert, avec toutes les forces de l'esprit humain rassemblées, la vérité et l'intelligence delà vérité, tous perpétuant dans le monde les grandes traditions, croyant à la Raison, à l'Ame, à Dieu; tous élevés à Dieu par la science, et faisant de la science , ainsi ramenée à sa source , un magnifique hommage à Celui que l'Écriture appelle le Dieu des sciences : Deus scieniiarum Dominus.

Tel est, en effet, le caractère du xvii® siècle; ses grands esprits sont tous des esprits religieux. Ainsi, Kepler ne travaille les sciences, ne découvre le ciel, que « pour en faire, comme il le disait, un tabernacle à son « Dieu ». Newton n'entend jamais prononcer ce nom sacré

1 Pourvu toutefois qu'on prenne pour ce qu'il est le doute méthodique de Descartes, et qu'on n'aille pas s'imaginer que le vrai point de départ de la philosophie est un doute réel, absolu, le vide fait dans l'âme.

2 Le Système théologique de Leibnitz, traduit par le prince Albert de Broglie, est un ouvrage extrêmement curieux, et qui montre à quel point Leibnilz, par le progrès de ses éludes et de ses réflexions, s'était rapproché de l'Église catholique.

sans se découvrir. Pascal, qu'on a voulu si ridiculement ranger parmi les détracteurs sceptiques de la raison ' , dont il décrit éloquemment la faiblesse, mais dont il proclame aussi la grandeur, Pascal écrit : « La raison « doit nous conduire à la foi ; elle est bien faible si « elle ne va pas jusque-là. » Et quelle âme plus religieuse que celle de Malebranche! Quelle élévation, quel élan dans ses méditations philosophiques ! Le caractère profondément religieux de Leibnitz se révèle d'une manière admirable , surtout dans ses pensées sur l'immortalité de l'âme et sur le gouvernement de la Providence.

C'est lui qui a écrit : « S'il y en a qui jugent autre- « ment, tant pis pour eux ; ce sont des mécontents dans « les États du meilleur de tous les monarques , et ils « ont tort de ne point profiter des échantillons qu'il leur « a donnés de sa sagesse et de sa bonté infinies, pour se c( faire connaître non seulement admirable, mais encore « aimable au delà de toutes choses ^ »

1 Je ne puis m'accoulumer à entendre parler quelquefois de Pascal comme d'un homme atteint de scepticisme. Rien n'est plus contraire à la vérité. Quand Pascal dit que la philosophie ne vaut pas une heure de peine, il parle uniquement de la philosophie qui aboutirait au doute ou à la négation de la foi. II ne méconnaît pas la valeur des preuves rationnelles des grandes vérités; il a écrit ses Pensées pour démontrer rationnellement la religion. Le vrai est simplement que ce grand esprit a eu le malheur de verser dans Tornière janséniste. Le prétendu scepticisme de Pascal, a dit le P. Lacordaire, était tout théologique. Il outrait, comme Jansenius et Saint- Cyran, la dégradation intellectuelle et morale causée par le péché originel, non pas toutefois jusqu'à nier la raison comme les sceptiques. Voilà l'explication de certaines phrases mal comprises dans les fragments qui nous sont restés de son admirable Apologétique. Le jansénisme, voilà la clef de tout ce qui détonne dans ce chef-d'œuvre inachevé. On sait, du reste, que comme écrivain Pascal est incomparable.

2 Leibnitz, Théodicée, § 134, p. 55.

Et que dire de Bossuet et de Fénelon? Bossuet, intelligence d'une majestueuse sérénité, qui a porté aussi son sûr regard, et jeté les clartés de son ferme bon sens sur les problèmes de la science philosophique; Fénelon, génie vif, limpide et pur, s'élevant d'un vol si facile sur les hauteurs métaphysiques , et se jouant , pour ainsi dire, dans la lumière comme dans son élément; Bourdaloue, si ferme, si précis, si sûr, que ses sermons forment un enseignement complet et parfait du christianisme.

Voilà les maîtres de la grande, de la vraie philosophie sur la terre. N'est-ce pas la gloire de la raison humaine, d'être ainsi représentée dans la suite des siècles? Et peut-on déserter de telles traces?

Oui, ce sont bien là les représentants, dans le monde, de cette philosophie éternelle, comme disait excellemment Cicéron : Est perennis quœdam philosophia. Ce sont bien là les patriciens de l'intelligence humaine, patricii. Tous ces grands génies ont pu varier sur les détails de la science ; mais tous ont été véritablement philosophes, tous ont travaillé à la grande œuvre philosophique et chrétienne, c'est-à-dire, tous ont connu et suivi le grand procédé de la raison , l'élan vers les vérités transcendantes, vers l'infini, ce qui est la vraie méthode et le véritable honneur de toute philosophie.

Tous ont travaillé à éclairer d'une lumière nouvelle et à affermir dans les croyances de l'humanité ces vérités premières, qui sont les fondements de tout sur la terre, et les préambides mêmes de notre foi. La gloire immortelle de la philosophie, et sa défense invincible contre les préventions déversées des sophistes sur les philosophes, c'est que les maîtres de la philosophie, ceux qu'elle reconnaît et avoue pour tels, en même temps qu'ils étaient les plus grands esprits du monde, étaient

aussi des âmes sincèrement ou même éminemment religieuses.

Voilà les apologistes, les défenseurs des croyances fondamentales de l'humanité, que je viens aujourd'hui présenter aux hommes de mon temps.

Ce que je fais aujourd'hui plus complètement, je l'avais déjà commencé il y a près de quarante années, en présentant aux hommes du monde les preuves du Christianisme, tirées des œuvres de Fénelon ^ Dès cette époque, je pensais achever mon œuvre par un travail semblable sur Bossuet et sur les plus grands auteurs du même siècle ; mais d'autres occupations m'en ont toujours empêché, sans toutefois me faire oublier mon premier dessein. Les douloureux événements qui, en ce moment, attristent tous les cœurs, loin de m'en détourner, m'en démontrent plus que jamais la grande utilité.

Je me suis donc remis à l'œuvre avec le concours d'un collaborateur dont je ne saurais trop louer le dévouement, l'intelligence, le zèle et la patience dans un travail de si longue haleine, car voici ce dont il s'agissait :

Choisir dans les ouvrages de chacun des plus illustres écrivains du xvii® siècle, ce qu'il a écrit de plus remarquable sur Dieu et ses attributs, sur l'âme humaine, sur la spiritualité, la liberté, l'immortalité de l'âme, sur l'histoire, les preuves, les dogmes et la morale du Christianisme, coordonner ces extraits d'un même auteur sans les confondre avec ceux d'aucun autre, les ranger dans un ordre logique, de manière à présenter une suite, un ensemble aussi complet que possible, sans

1 Le Christianisme présenté aux hommes du monde par Fénelon. Paris, 183''i.

aucune altération ni changement des textes : tel était le travail nécessaire , et telle est l'œuvre que nous présentons au public.

C'est ainsi que les plus beaux passages de Kepler, de Newton et d'Euler', se sont réunis à ceux du célèbre philosophe anglais Bacon, pour former un volume; Descartes etLeibnitz en ont composé deux autres. Les œuvres de Bossuet présentent, à elles seules, une apologie complète de tout le Christianisme, depuis l'existence et la spiritualité de l'âme, jusqu'aux mystères et aux sacrements chrétiens. Vient ensuite l'exposition des principales vérités de la foi, par Fénelon, destinée à la réfutation des principales erreurs modernes. Enfin, les Pensées de Pascal, disposées dans un ordre nouveau, suivant le plan tracé par Pascal lui-même, compléteront, avec un choix des meilleurs sermons apologétiques de Bourdaloue et de Massillon, cette collection que les noms de pareils auteurs nous permettent de qualifier d'incomparable.

Quelques notes explicatives pour la doctrine, et un grand nombre de notices biographiques, soit des auteurs dont nous citons des extraits, soit des différents personnages mentionnés dans le texte, ajouteront, c'est notre espoir, à la lumière et à l'intérêt de sujets aussi sérieux.

Mais à qui s'adresse cette nouvelle publication? A tous ceux qui ont encore quelque souci de leur âme et de la vérité, à tous ceux qui ne veulent pas condamner le Christianisme sans le connaître, à tous ceux qui désirent en voir une exposition claire , profonde

1 Euler sans doute appartient au xviii» siècle; mais, comme il admet et défend la philosophie de tous les grands esprits du xvii« siècle, nous avons cru pouvoir le faire entrer dans celte brillante pléiade.

et éloquente, à tous ceux enfin qui aiment à s'instruire et recherchent dans leurs lectures un fond riche d'idées élevées, et une forme éminemment littéraire. En effet, nommer Pascal, Bossuet, Fénelon, Bourdaloue, Massillon, Leibnitz, etc., n'est-ce pas dire assez qu'on trouvera dans ces livres la conviction et l'amour de la vérité, la science forte et précise, la clarté, la profondeur et l'éloquence? n'est-ce pas dire aussi que la forme y répondra par sa vigueur, sa beauté et sa correction, à l'élévation de la pensée?

Ceux qui ont le bonheur de croire seront heureux de voir leur foi si bien exposée, si victorieusement défendue; ils pourront, en lisant ces ouvrages, mieux se rendre compte de la grandeur et de la divinité du Christianisme.

Quant aux hommes qui ont le malheur de ne pas partager nos croyances, il est impossible, s'ils sont de bonne foi, que l'exemple et l'autorité de si grands génies ne produisent pas sur eux une vive et salutaire impression, ne dissipent pas beaucoup de leurs préjugés, et ne les amènent pas. Dieu aidant, à ouvrir un jour les yeux à la lumière.

Les familles chrétiennes, les maisons religieuses, les personnes chargées d'administrer les bibliothèques de bons livres, les maisons d'éducation surtout, si souvent embarrassées pour le choix des ouvrages de lecture ou de prix, pourront, en toute sécurité, acheter et répandre tous les volumes de cette collection.

Ainsi, au lieu de livres le plus souvent insignifiants, sans fond solide ni forme bien parfaite, surtout sans grande utilité (et ce sont là quelquefois leurs moindres défauts), on aura des volumes irréprochables et d'une incontestable valeur, des ouvrages qui porteront la lumière dans les intelligences, les fortifieront, les accou-

-j- FÉLIX,

ÉvÊQUE d'Orléans.

SUR DESGARTES

René Descartes naquit à la Haye, petite ville de Touraine, le 31 mars 1596. Sa famille, noble et ancienne, était originaire de Bretagne; son père siégeait comme conseiller au parlement de cette province.

Henri IV venait à peine de fonder le collège de la Flèche, et de le confier aux RR. PP. Jésuites, que Descartes, quoique très jeune encore, y fut envoyé par ses parents (1604). Une extrême passion pour Tétude, une grande docilité, des efforts constants pour contenter ses maîtres, enfin son empressement à profiter de leurs exhortations à la vertu, autant que de leurs savantes leçons, le distinguèrent parmi tous ses condisciples. Les Jésuites ne cessèrent jamais de témoigner à leur ancien élève l'intérêt le plus vif; lui-même eut toujours à cœur de leur prouver sa reconnaissance. C'est à la Flèche qu'il se lia avec Marin Mersenne, depuis religieux minime, dont l'amitié lui fut dans la suite aussi utile que fidèle.

Après huit années passées au collège, Descartes retourna dans sa famille (1612). Son premier soin, comme il nous l'apprend dans son Discours sur la mélhode , fut de renoncer à ses livres, et de travailler à effacer de son entendement tout ce qu'il avait appris d'incertain, pour n'y admettre désormais que ce qui lui semblerait démontré par le raisonnement et l'expérience.

Cette résolution hardie, pour ne pas dire téméraire, fut Torigine de son fameux doute méthodique. On va même jusqu'à penser que ce jeune philosophe était déjà en possession de ses plus belles découvertes dans le domaine de la géométrie.

Appelé à choisir une carrière, il se décida pour celle des armes : sa naissance, les idées de son siècle, et surtout son goût pour les voyages , le portèrent à prendre ce parti. Son but n'était aucunement d'arriver à la fortune ou aux honneurs d'un grade élevé; il voulait voir de près, et par lui-même, les hommes et les choses, afin de se perfectionner dans la philosophie.

Il servit successivement comme volontaire dans les troupes de la Hollande et de Maximilien, duc de Bavière; en 1621, il se trouvait à la bataille de la Montagne Blanche, près de Prague en Bohême, combat célèbre, où Tillustre Tilly, avec les soldats de la ligue catholique et les Impériaux, battit Télecteur palatin Frédéric V, et sauva le trône de Ferdinand II d'Autriche. Le tumulte des camps n'empêcha point Descartes de continuer ses spéculations métaphysiques et mathématiques. Ce fut en particulier pendant son séjour à Breda (Hollande) qu'il composa son traité sur la musique [Compendium musicœ).

Mais cette existence agitée, si ennemie du recueillement qu'exigent de sérieuses études, dégoûta peu à peu le jeune savant; il pensa donc à chercher et à fixer le genre de vie qu'il lui convenait de suivre. Dès 1619, pendant qu'il était en quartier d'hiver dans la Bavière, cette grave question avait vivement préoccupé son esprit; en proie à une grande perplexité, il avait eu recours à Dieu, et l'avait prié de lui manifester sa volonté, en môme temps de le conduire dans la recherche du vrai et du bon. S'adressant ensuite à la sainte Vierge, il avait fait vœu, — c'est lui-même qui le raconte, — de faire le pèlerinage de Lorette en Italie.

Après plusieurs voyages, libre enfin de réaliser ses pieux désirs, Descartes se rendit à Notre-Dame-de-Lorette, visita Rome afin d'assister aux exercices du jubilé de 1625, puis revint par Florence.

Dq retour en France en 1625, il arrêta pour toujours le genre d'occupations auxquelles il allait désormais se livrer. Sa réso-

SUR DESGARTES .2t

lution définitive fut de consacrer sa vie et toutes les forces de son âme à la recherche et à la défense de la vérité. Les passions qui trop souvent dominent et égarent la jeunesse n'avaient eu encore sur lui aucun empire; dominé quelque temps par celle du jeu, il en avait complètement triomphé. La piété que ses maîtres de la Flèche lui avaient mspirée s'était maintenue au milieu du monde , et le rendait toujours exact à remplir ses devoirs de chrétien i.

Croyant que s'il restait en France il ne pourrait y trouver une assez grande solitude, ni assez de liberté pour s'occuper d'études sérieuses et suivies, surtout pour attaquer la philosophie d'Aristote, régnant alors en maîtresse dans toutes les écoles de ce pays, Descartes vendit une partie de ses biens et se retira en Hollande (1629); il se fixa d'abord à Franeker, petite ville de la Frise, parce que, écrivait-il, on y dit la messe avec sûreté; puis à Egmont (N.-O. d'Amsterdam). La raison qui lui fit préférer cette dernière résidence fut que les catholiques s'y trouvaient en majorité, qu'ils y possédaient une église, et y exerçaient publiquement et librement leur religion. Là aussi Descartes pouvait facilement communiquer avec quelques prêtres catholiques, instruits et très estimables. Fidèle aux principes et aux règles de conduite que l'Église donne à ses enfants, ce grand homme évitait avec soin la fréquentation des temples et des prêches protestants, et l'on est édifié, autant qu'étonné, de voir dans sa correspondance le soin empressé qu'il apporte à détruire sur ce point les calomnies répandues contre lui. ,

Ce ne fut que très tard que parurent enfin les travaux de l'illustre philosophe : il publia son fameux Discours sur la méthode en 1637, puis, quatre ans après, en 1641, ses Méditations sur l'existence de Dieu et V immatérialité de l'âme. Ces dernières, écrites en latin, furent traduites en français l'année suivante. L'amour de son repos et la crainte des contradictions que devaient soulever ces ouvrages avaient inspiré à Descartes

1 Nous ne prétendons pas cependant que Descartes se maintint toujours exempt de fautes. Lui-même, en effet, exprime plus d'une fois son repentir pour des faiblesses que condamnent également la religion et la conscience.

la résolution de les ensevelir dans le silence et Toubli ; mais sa conscience éclairée parla plus haut, et ne lui permit pas de priver la religion des avantages qu'elle devait retirer de leur publication. J'ai fait, dit-il, en publiant ma métaphysique, ce à quoi je pensais être obligé pour la gloire de Dieu et la décharge de m^a conscience. En même temps il ne craignait point, et il ne croyait pas indigne de lui, de soumettre ses œuvres au jugement de TÉglise et du Saint-Siège. Il écrivait à ce propos ces admirables paroles : Je ne voudrais pour rien au monde quil sortit de m,oi un discours oii il se trouvât le m^oindre mot désapprouvé par l'Eglise. C'est dans le môme esprit d'entière obéissance qu'il terminait son livre Des Principes, publié en 1644 , par la protestation expresse qu'il soumettait toutes ses opinions au jugement de l'Eglise.

Descartes donna encore des preuves non équivoques de sa religion et de sa piété dans un voyage qu'il fit à Paris en 1644 ; malgré la brièveté de son séjour dans cette ville, malgré la multiplicité de ses affaires et les nombreuses visites qu'il lui fallut rendre et recevoir, il vit fréquemment les religieux Théatins, récemment établis dans la capitale, contracta une étroite amitié avec plusieurs d'entre eux , et entendit presque tous les jours la messe dans leur chapelle. On pourrait encore mentionner ici ses rapports intimes avec le cardinal de Bérulle, que Baillet appelle le directeur de notre philosophe, avec les principaux membres de l'Oratoire, et en particulier avec le P. de Condren.

Charles I^'', roi' d'Angleterre, aurait voulu attirer et fixer dans son royaume un homme aussi célèbre; mais ses instances et ses promesses les plus séduisantes trouvèrent Descartes insensible. Cependant, en 1647, celui-ci accepta une pension de 3,000 livres que lui offrit Mazarin, et qui, malgré les troubles du royaume, lui fut toujours exactement payée. L'année suivante, le cardinal lui donna, avec les plus grands éloges, le brevet d'une autre pension bien plus considérable; mais quand le titulaire eut payé les droits d'usage, il n'en entendit plus parler; ce qui lui fit dire en riant que jamais parchemin ne lui avait tant coûté.

Ce grand homme, qui avait moins aspiré à la gloire qu'au

repos, aurait dû trouver l'une et l'autre comme récompense méritée de son génie et de ses travaux. Mais sa supériorité sur ses contemporains, la nature des sujets qu'il traitait, et la vive sensation produite par ses ouvrages sur tous les esprits , ne pouvaient manquer d'armer contre lui la jalousie et la médiocrité. Les attaques furent conduites selon l'ordre accoutumé : on commença par les critiques, puis vinrent les tracasseries, et enfin les persécutions. La vérité exige de reconnaître que celles-ci ne vinrent ni de Rome, qui, prévoyant sans doute l'abus qu'on pourrait faire et qu'on fit en effet de la philosophie de Descartes, défendit l'impression et la lecture de ses ouvrages, ni des théologiens catholiques, dont un grand nombre, et des plus illustres, embrassa ses doctrines, mais bien des théologiens réformés de la Hollande. « Ces hommes, qui réclamaient si vivement la tolérance pour eux-mêmes, se montrèrent alors beaucoup plus intolérants que ceux qui refusaient de la leur accorder i. »

Le plus acharné contre le philosophe français fut Gisbert Voët ou Voetius, premier professeur de théologie à l'université d'Utrecht. Ce haineux et médiocre rival commença par faire combattre la doctrine de Descartes dans des thèses publiques, où, sans le nommer, on l'accusait d'athéisme, lui qui avait épuisé toutes les ressources de son génie pour trouver de nouvelles preuves de l'existence de Dieu (1639). Voët ne s'en tint pas là; il écrivit au P. Mersenne pour le tourner contre son plus intime ami ; ce fut en vain , cette tentative ne servit qu'à resserrer les liens de leur vieille et fidèle amitié. Un professeur d'Utrecht ayant essayé d'enseigner la philosophie cartésienne, Voët le lui fit défendre aussitôt. Cependant Descartes ne donnait que fort peu d'attention à cette guerre sourde et inspirée par l'envie; mais bientôt il se vit forcé de sortir de son silence et de son abstention. Son infatigable ennemi, empruntant le nom d'un jeune professeur qui fut assez lâche pour consentir à cette déloyauté, publia contre notre philosophe un libelle rempli des accusations les plus affreuses et des plus atroces injures. Descartes réfuta ce factum; mais Voët eut assez de crédit pour

* Biographie universelle de Michaud , article Descaries.

faire condamner cette réfutation elle-même par les magistrats d'Utrecht. Bien plus, il parvint à la faire déclarer diffamatoire. C'en était fait, Descartes allait être cité comme criminel; déjà la condamnation de sa Défense était publiée et affichée dans les principales villes des Provinces-Unies; déjà même, dit-on, Voët avait fait marché avec le bourreau pour faire élever un bûcher plus grand que d'ordinaire, où le livre serait brûlé aux yeux de tout le peuple, lorsque Descartes, qui ignorait complètement cette trame ténébreuse, fut enfin averti du danger qui le menaçait. Sans perdre de temps, il recourut à l'intervention de l'ambassadeur de France, le priant de réclamer pour lui les droits de sa nationalité. Celui-ci s'adressa au prince d'Orange, qui pressa les magistrats d'Utrecht de donner la satisfaction demandée. Descartes établit facilement sa justification, et dévoila au grand jour les odieux moyens employés par ses ennemis. Quant à Voët, il fut couvert de confusion.

Peu après , Descartes fit paraître son grand ouvrage sur le système de l'univers, et choisit ainsi la plus noble manière de se venger de ses détracteurs. Mais c'en était fait, le coup de l'injustice et de l'envie avait frappé jusqu'au cœur l'éminent philosophe; Descartes voyait avec chagrin la partie métaphysique de ses ouvrages, celle à laquelle il attachait le plus grand prix, lui attirer sans cesse de nouvelles querelles. Ses découvertes géométriques étaient appréciées de si peu de personnes, qu'elles ne pouvaient le consoler de tant de déboires. Il se repentit alors de sa célébrité; et, regrettant les douceurs d'une vie obscure mais tranquille, il prit pour devise ces mots : Qui benè latuit, benè vixit. Ces dégoûts furent encore augmentés par une nouvelle persécution des théologiens réformés de Leyde. Telle était sa disposition d'esprit, lorsque la reine de Suède, Christine, fille du fameux Gustave-Adolphe, depuis longtemps désireuse d'entendre, de la bouche même de Descartes, les principes de sa philosophie, le fit vivement presser en 1649 de se rendre dans ses Étals ; le négociateur chargé de cette mission délicate était Chanut, ambassadeur de France à Stockholm.

Malgré les chagrins qui l'accablaient, Descartes ne se rendit pas tout de suite; il redoutait les frimas du Nord: «Un homme

né dans les jardins de la Touraine, écrivait-il, retiré dans une terre où il y a moins de miel à la vérité, mais peut-être plus de lait que dans la terre promise aux Israélites, ne peut pas aisément se résoudre à la quitter pour aller vivre au pays des ours, entre des rochers et des glaces. « — «Je mets, disait-il encore, ma liberté à si haut prix, que tous les rois du monde ne pourraient me Tacheter. « Il céda cependant aux pressantes sollicitations de l'ambassadeur, et se rendit à Stockholm, dans les premiers jours d'octobre 1649. La reine Christine lui fit Taccueil le plus bienveillant et le plus flatteur ; Descartes ayant demandé d'être exempt de toute Fétiquette de la cour, la princesse y consentit, à la condition qu'il viendrait l'entretenir tous les jours à cinq heures du matin dans sa bibliothèque.

L'illustre philosophe fixa sa demeure chez Chanut, parce qu'il y trouvait la société d'une famille très chrétienne et tous les secours de la religion. En effet, l'ambassadeur avait établi pour tous les siens, dans sa maison, des exercices journaliers de piété auxquels Descartes assistait religieusement et avec une grande exactitude; plusieurs fois même, sur les instances de ses hôtes, il y prit la parole et fit des entretiens sur la religion; et, nous dit son historien, on ne se lassait pas de l'entendre et de l'admirer. Il assistait à la messe non seulement les dimanches et les jours de fêtes, mais encore tous les jours de la semaine. Il s'approchait régulièrement des sacrements , et les avait même reçus le jour de la Présentation, jour auquel se déclara la maladie qui devait terminer sa vie.

Ce grand homme donnait seulement depuis quatre mois ses leçons à la reine, lorsqu'il fut saisi d'une fluxion de poitrine accompagnée d'une violente fièvre qui, par intervalles, troublait son cerveau. Le mal avait pour cause un mauvaise régime, une manière de vivre nouvelle, et surtout le climat de la Suède, trop différent de celui de sa patrie. Chanut accourut aussitôt avec les médecins de la reine. Ceux-ci ne désespérèrent pas de le guérir; mais le malade jugea qu'il était frappé à mort. Cette pensée ne l'étonna point; au contraire, il se disposa au grand passage du temps à l'éternité avec le plus paisible recueillement d'esprit et les sentiments de la plus vive piété. Ces sentiments, il les montrait même dans les accès de la fièvre; on lui

entendait dire alors souvent : Allons, mon âme, il y a longtemps que tu es captive; voici l'heure oii tu dois sortir de prison ; il faut souffrir la séparation de ton corps avec courage et avec joie.

Le huitième jour de sa maladie, faisant allusion au délire dans lequel la fièvre Tavait si longtemps plongé, il disait à Chanut, son fidèle ami : « Je crois que Dieu, le souverain arbitre de la vie et de la mort, a permis que mon esprit ait été si longtemps enveloppé de ténèbres pour arrêter mes raisonnements, qui n'auraient peut-être pas été conformes à la volonté qu'il a de disposer de ma vie. » Il conclut « que, puisque Dieu lui rendait Fusage libre de la raison, il lui permettait, par conséquent, de suivre ce qu'elle lui dictait, pourvu qu'il s'abstînt de vouloir pénétrer trop curieusement dans ses décrets et de se livrer à aucune inquiétude sur l'événement ». En conséquence, de son propre mouvement, il se fit saigner, ce à quoi il n'avaitjamais voulu consentir jusqu'alors. Quelques moments après, l'ambassadeur étant rentré dans la chambre de son ami, celui-ci amena la conversation sur la mort; et, persuadé de plus en plus de l'inutilité des remèdes, il demanda son confesseur, qui par malheur se trouvait alors absent de Stockholm ; il pria ensuite qu'on ne l'entretînt plus que de la miséricorde de Dieu et du courage avec lequel il devait souffrir la séparation de son âme et de son corps. Ses réflexions sur son état et sur l'autre vie attendrirent et édifièrent toute la famille de l'ambassadeur, rassemblée autour de son lit. La nuit suivante il entretint encore Chanut de sentiments de religion, et lui exprima en termes également généreux et touchants la disposition où il était de mourir pour obéir à Dieu, et le sacrifice qu'il offrait de sa vie en expiation de ses fautes. Il dit ensuite un dernier adieu à son ami en l'embrassant avec tendresse, et dicta une lettre à ses deux frères, conseillers au parlement de Bretagne ; entre autres choses, il recommandait à ces derniers de pourvoir à la subsistance de sa nourrice, de laquelle il avait toujours eu soin pendant sa vie.

Le lendemain au soir, l'ambassadeur, averti que l'illustre malade paraissait toucher à sa fin , accourut près de lui avec toute sa famille pour recueillir ses dernières paroles; mais il

ne parlait déjà plus. Son confesseur, qu'il avait inutilement demandé jusqu'alors, arriva enfin, et, voyant que le moribond n'était point en état de faire sa confession de bouche, il rappela aux assistants que ce fervent chrétien avait reçu les sacrements le premier jour de sa maladie; puis, croyant reconnaître à ses yeux et aux mouvements de sa tête qu'il conservait la connaissance, il le pria de témoigner par quelque signe s'il l'entendait, et s'il voulait recevoir une dernière absolution. Aussitôt le malade leva les yeux au ciel d'une manière si pieuse et si résignée, qu'il tira des larmes des yeux de tous les*assistants. L'absolution donnée, toute l'assemblée se mit à genoux pour s'unir aux prières des agonisants, récitées par le prêtre au nom de l'Église. Ces prières n'étaient pas achevées, que Descartes rendit l'esprit avec une douceur et une tranquillité dignes de l'innocence de sa vie. C'était le 11 février 1650, à quatre heures du matin, le neuvième jour de sa maladie.

Ainsi mourut, dans sa cinquante-quatrième année, un des hommes qui ont le plus illustré tout à la fois leur pays, la science et l'Eglise. Il n'entre point dans nos intentions de juger ici les œuvres et de discuter les opinions de Descartes : qu'il nous suffise de dire que sa vie , et ce que nous présentons de ses ouvrages , démontrent avec la plus grande évidence ces deux points : le premier, que la foi aux dogmes catholiques et la soumission aux décisions de l'Église laissent aux esprits toute leur liberté dans le domaine de la pensée et de la science; le second, qu'il est possible d'avoir une religion profonde, même une tendre piété, et d'être en même temps un savant du premier ordre et un grand philosophe K

1 Les détails de celte notice sont tirés de la Vie religieuse de Descartes, par M. Émery, et des Biographies universelles de Michaud et de Feller.

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