‹ Pensées de Descartes sur la religion et la moraleChapitre 14 sur 45 · CONFIRMATION DE LA MEME VERITE · texte numérisé non relu

CONFIRMATION DE LA MEME VERITE

Dans le doute universel que je conseille d'entreprendre une fois dans la vie, pour parvenir à la connaissance certaine delà vérité, nous supposerons facilement qu'il n'y a point de Dieu, ni de ciel, ni de terre, et que nous n'avons point de corps ; mais nous ne saurions supposer de même que nous ne sommes point, pendant que nous doutons de la vérité de toutes ces choses; car nous avons tant de répugnance à concevoir que ce qui pense n'existe pas véritablement au même temps qu'il pense, que, nonobstant toutes les plus extravagantes suppositions, nous ne saurions nous empêcher de croire que cette conclusion, je pense, donc je suis, ne soit vraie, et par conséquent la première et la plus certaine qui se présente à celui qui conduit ses pensées par ordre.

Il me semble aussi que ce biais est certainement le meilleur que nous puissions choisir pour connaître la nature de l'âme, et qu'elle est une substance entièrement distincte du corps ; car, en examinant ce que nous sommes , nous qui pensons maintenant qu'il n'y a rien hors de notre pensée qui soit véritablement, ou qui existe, nous connaissons manifestement que, pour être, nous n'avons pas besoin

d'étendue, de figure, d'être en aucun lieu, ni d'aucune autre telle chose qu'on peut attribuer au corps , et que nous sommes par cela seul que nous pensons : et par conséquent, que la notion que nous avons de notre âme ou de notre pensée précède celle que nous avons du corps, et qu'elle est plus certaine, vu que nous doutons encore qu'il y ait au monde aucun corps , et que nous savons certainement que nous pensons.

Par le mol de penser, j'entends tout ce qui se fait en nous de telle sorte que nous l'apercevons immédiatement par nous-mêmes; c'est pourquoi non seulement entendre, vouloir, imaginer, mais aussi sentir, est la même chose ici que penser.

{Principes de la philos.)

DESCARTES RÉPOND A UNE OBJECTION DU P. MER- SENNE * CONTRE CETTE DÉMONSTRATION

Le P. Mersenne me demande : Que savez -vous si ce n'est point un corps qui, par ses divers mou-

1 Marin Mersenne, né, en 1588, au bourg dOysé dans le Maine, étudia à la Flèche avec Descartes, et forma avec lui une liaison que la mort seule put rompre. Entré dans l'ordre des minimes, il enseigna la philosophie et la théologie, tout en se livrant, par goût et avec beaucoup de succès, à l'étude des mathématiques. Ce savant religieux voyagea en Allemagne et en Italie, d'où il rapporta en France les découvertes de Torricelli sur le vide. Il visita également

vements, fait cette action que nous appelons du nom de pensée? car, quoique vous croyiez avoir rejeté toute sorte de corps, vous avez pu vous tromper en cela que vous ne vous êtes pas rejeté vous-même, qui peut-être êtes un corps... Pourquoi tout le système de votre corps, ou quelques-unes de ses parties, par exemple celles du cerveau, ne pourraient- elles pas concourir à former ces sortes de mouvements que nous appelons des pensées? Je suis, dites-vous, une chose qui pense : mais que savez-vous si vous n'êtes pas aussi un mouvement corporel ou un corps en mouvement?

Je réponds : 1^ Qu'à la suite de la démonstration que j'ai donnée delà distinction réelle entre le corps et l'esprit, il suffit d'ajouter : Tout ce qui peut penser est esprit , ou s'appelle esprit : mais puisque le corps et l'esprit sont réellement distincts, nul corps n'est esprit : donc nul corps ne peut penser.

Et certes, je ne vois rien en cela que vous puissiez nier; car nierez -vous qu'il suffit que nous concevions clairement une chose sans une autre, pour savoir qu'elles sont réellement distinctes? Donnez-nous donc quelque signe plus certain de la distinction réelle, si cependant on en peut donner quelqu'un. Car, que direz -vous? sera-ce que ces choses-là sont réellement distinctes , dont chacune peut exister sans l'autre? Mais, encore une fois, je vous demanderai d'où vous connaissez qu'une

les Pays-Bas. Son caractère, doux, poli et engageant, lui fit partout d'illustres et fidèles amis. Il entretint pendant longtemps une correspondance très intéressante avec Descartes. La mort vint le frapper à Paris le l^"" septembre 1648; il n'avait que soixante ans.

chose peut exister sans une autre? car, afin que ce soit un signe de distinction, il est nécessaire qu'il soit connu.

Peut-être direz -vous que les sens vous le font connaître , parce que vous voyez une chose en l'absence de l'autre, ou que vous la touchez, etc. IMais la foi des sens est plus incertaine que celle de l'entendement. Souvenez-vous que nous avons prouvé , à la fin de la seconde Méditation, que les corps mêmes ne sont pas proprement connus par les sens, mais par le seul entendement...

Je réponds : 2° Que s'il y en a qui nient qu'ils aient des idées distinctes de l'esprit et du corps, je ne puis autre chose que les prier de considérer assez attentivement les choses qui sont contenues dans la seconde Méditation, et de remarquer que l'opinion qu'ils ont , que les parties du cerveau concourent avec l'esprit pour former nos pensées , n'est fondée sur aucune raison positive , mais seulement sur ce qu'ils n'ont jamais expérimenté d'avoir été sans corps, et qu'assez souvent ils ont été troublés par lui dans leurs opérations; et c'est comme si quelqu'un, de ce que, dès son enfance, il aurait eu des fers aux pieds , estimait que ces fers fissent une partie de son corps, et qu'ils lui fussent nécessaires pour marcher.

{Mcditalions , Rép. aux secondes object.)

Page 1