‹ Pensées de Descartes sur la religion et la moraleChapitre 19 sur 45 · CONFORMITÉ DE LA PHILOSOPHIE DE DESCARTES AVEC LA FOI · texte numérisé non relu

CONFORMITÉ DE LA PHILOSOPHIE DE DESCARTES AVEC LA FOI

La principale raison qui fait que vos confrères (il écrit à un jésuite) rejettent fort soigneusement toutes sortes de nouveautés en matière de philosophie est la crainte qu'ils ont qu'elles ne causent aussi quelque changement en la théologie ; mais je veux ici particulièrement vous avertir qu'il n'y a rien du tout à craindre de ce côté-là pour les miennes,

et que j'ai sujet de rendre grâces à Dieu de ce que les opinions qui m'ont semblé les plus vraies dans la physique, par la considération des causes naturelles, ont toujours été celles qui s'accordent le mieux de toutes avec les mystères de la religion, comme j'espère le faire voir clairement dans les occasions.

Une vérité ne peut jamais être contraire à une vérité. Ce serait donc une espèce d'impiété d'appréhender que les vérités découvertes en philosophie fussent contraires à celles de la foi. Or j'avance hardiment que notre religion ne nous enseigne, rien qui ne puisse s'expliquer aussi facilement, et même avec plus de facilité , suivant mes principes , que suivant ceux qui sont communément reçus ; et il me semble en avoir déjà donné une assez belle preuve vers la fm de ma réponse aux quatrièmes objections, sur une question où l'on a ordinairement plus de peine à faire accorder la philosophie avec la théologie (la transsubstantiation) . Je serais encore prêt à faire la même chose sur toutes les autres questions, s'il en était besoin...

Voetius, théologien protestant, prétend, il est vrai, que de ma philosophie suivent quelques opinions contraires à la vraie théologie : c'est une accusation entièrement fausse et injurieuse. Je ne veux point me servir ici de cette exception, que je ne tiens point sa théologie pour vraie et orthodoxe : je n'ai jamais méprisé personne pour n'être pas de même sentiment que moi , principalement touchant les choses de la foi, parce que je sais que la foi est un don de Dieu; au contraire, je chéris et honore

plusieurs théologiens et prédicateurs qui professent la même religion que lui. Mais puisque je ne traite dans ma philosophie que des choses qui sont connues clairement par la lumière naturelle, elles ne sauraient être contraires à la théologie de personne, à moins que cette théologie ne fût elle-même manifestement opposée à la lumière de la raison : ce que je sais que personne n'avouera de la théologie dont il fait profession.

(Tome II, Lettre lxxxiii. — Méditations , Lettre au P. Dinet.)

DE l'Éternité des peines

On m'a proposé de traiter la question si la bonté de Dieu lui permet de condamner les hommes à des peines éternelles. Cette question est du ressort de la théologie , et je me suis abstenu de répondre ; non pas que les raisons des libertins en ceci aient quelque force, car elles me semblent frivoles et ridicules, mais parce que je tiens que c'est faire tort aux vérités qui dépendent de la foi , et qui ne peuvent être prouvées par une démonstration naturelle, que de les vouloir affermir par des raisons humaines, et probables seulement *.

(Tome I", Lettre ex.)

* Nous regrettons que Descaries n'ait pas voulu traiter cette question dans la même lettre. Il dit un mot sur la perfection de

DESCARTES SE JUSTIFIE DE L ACCUSATION DE PELA- GIANISME , ET d'AVOIR ÉCRIT CONTRE LES VŒUX

J'ai cherché dans saint Augustin les erreurs de Pelage, pour savoir sur quoi peuvent se fonder ceux qui disent que je suis de son opinion; mais j'admire comment ceux qui ont envie de médire s'avisent d'en chercher des prétextes si peu véritables et tirés de si loin. Pelage a dit qu'on pouvait faire de bonnes œuvres et mériter la vie éternelle sans la grâce , ce qui a été condamné par l'Église ; et moi je dis qu'on peut connaître par la raison naturelle que Dieu existe. Mais je ne dis pas pour cela que cette connaissance naturelle mérite de soi, et sans la grâce, la gloire surnaturelle que nous attendons dans le ciel : car, au contraire, il est évident que cette gloire étant surnaturelle, il faut des forces plus que naturelles pour la mériter; et je n'ai rien dit touchant la connaissance de Dieu que tous les théologiens ne disent aussi. Mais il faut

Tunivers qui jette un grand jour sur l'optimisme de Leibnitz et de Malebranche. <i Dieu mène tout à sa perfection, c'est-à-dire tout colleciive , non pas chaque chose en particulier; car cela même que les choses particulières périssent et que d'autres renaissent en leur place est une des principales perfections de l'univers.

( Note de M. Émery.)

remarquer que ce qui se connaît par la raison naturelle, comme qu'il est tout bon, tout-puissant, tout véritable, etc., peut bien servir à préparer les infidèles à recevoir la foi, mais non pas suffire pour leur faire gagner le ciel ; car pour cela il faut croire en Jésus-Christ et aux autres choses révélées, ce qui dépend de la grâce.

Il en est qui s'offensent mal à propos de ce que j'ai dit que les vœux sont faits pour remédier à la faiblesse humaine ; car, outre que j'ai très expressément excepté, dans mon Discours sur la Méthode, tout ce qui touche la religion, je voudrais qu'ils m'apprissent à quoi les vœux seraient bons, si les hommes étaient immuables et sans faiblesse. Et quoique ce soit une vertu de se confesser, aussi bien que de faire des vœux de religion, cependant cette vertu n'aurait jamais lieu si les hommes ne péchaient points

(Tome II, Lettre vi; tom. m, Lettre vu.)

1 II nous semble que, même en supposant les hommes immuables dans la vertu et sans faiblesses, les vœux seraient encore bons à quelque chose. En effet, ils pourraient offrir tout à la fois des sources de mérites, par les sacrifices qu'ils demandent, el de grands moyens de perfection, parce qu'ils détachent les âmes de la terre pour les élever vers Dieu.

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