‹ Pensées de J. JoubertChapitre 10 sur 94 · CX VI · texte numérisé non relu

CX VI

Les saints qui ont eu de l'esprit me paraissent supé-

rieurs aux philosophes. Ils ont tous vécu plus heureux» plus utiles, plus exemplaires.

cxvn.

Les prêtres sont les vrais philosophes, quoiqu'ils en rejettent le nom; les vrais amis de la sagesse, de l'ordre public et secret.

cxvm.

De bons prêtres sont les meilleurs amis que nous puissions avoir, et les meilleurs guides qui puissent nous conduire dans le chemin de la vertu et dans les sentiers de la perfection ; eux seuls connaissent ou du moins eux seuls prescrivent ces derniers. Ils ont ordinairement des affections conformes à leurs doctrines, et, dansleurs doctrines, une sagesse supérieure à eux et à nous.

Pourquoi un mauvais prédicateur même est-il écouté avec plaisir par ceux qui sont pieux ? C'est qu'il leur parle de ce qu'ils aiment. Mais vous qui expliquez la religion aux hommes de ce siècle, et leur parlez de ce qu'ils ont aimé peut-être, ou de ce qu'ils voudraient aimer, songez qu'ils ne l'aiment pas encore, et, pour le leur faire aimer, ayez soin de bien parler.

Vous aurez beau faire, les hommes ne croient que Dieu, et celui-là seul les persuade qui croit que Dieu lui a parlé. Nul ne donne la foi, s'il n'a la foi. Les persuadés persuadent, comme les indulgents désarment.

Ainsi que le médecin fait souvent la médecine avec son tempérament, et le moraliste la morale avec son caractère, le théologien fait souvent la théologie avec son humeur.

cxxn.

C'est leur confiance en eux-mêmes, et la foi secrète qu'ils ont de leur infaillibilité personnelle, qui déplaisent dans quelques théologiens. On pourrait leur dire : Ne doutez jamais de votre doctrine, mais doutez quelquefois de vos démonstrations. La modestie sied bien à la dignité; elle sied à la majesté même. Il faut porter la défiance de soi jusque dans l'exposition des vérités les plus sacrées et les plus indubitables.

C'est le sacerdoce, c'est-à-dire un état où il y avait beaucoup de méditations et de loisirs, qui donna à la littérature hébraïque son existence et sa perfection

Sans les allusions à la Bible, il n'y aurait plus, dans les bons livres écrits en notre langue, rien de familier, de naïf, de populaire.

La sainte Ecriture est aisée à traduire dans toutes les langues, parce qu'on n'a besoin, pour y parvenir, que de mots communs, populaires, nécessaires, et qui, par conséquent, se trouvent partout.

Pour traduire la Bible, il faudrait des paroles spacieuses ; des constructions où rien ne fût ni trop bien joint, ni trop poli; des mots et des phrases qui eussent un air de vétusté.

La Bible est aux religions ce que l'Iliade est à la

poésie.

Il faut tout le loisir du désœuvrement, du temps à perdre et de l'étude, pour goûter les beautés d'Homère,

et pour l'entendre, il faut rêver. Il ne faut qu'un moment, je ne dis pas d'attention, mais d'écoutemcnt, pour comprendre et recevoir en soi les beautés de la Bible, beautés qui s'étendent ou se resserrent, en quelque manière, selon la diverse disposition et la capacité diverse des esprits; en sorte qu'elles entrent dans les plus petits, et remplissent les plus grands tout entiers, et que l'intelligence du même bomme, selon qu'elle est elle-même mieux ou moins bien disposée, en reçoit une plénitude dès qu'elle leur ouvre un accès.

La Bible apprend le bien et le mal; l'Evangile, au contraire, semble écrit pour les prédestinés; c'est le livre de l'innocence. La première est faite pour la terre, l'autre semble fait pour le ciel. Selon que ces livres sont, l'un ou l'autre, plus répandus dans une nation, ils y nourrissent des humeurs religieuses diverses.

Il y a dans l'Écriture beaucoup de choses qui, sans être d'une clarté parfaite, sont cependant toutes vraies. Il était nécessaire de nous entretenir, par l'obscurité, dans la crainte et dans le mérite de la foi. Il faut insister sur ce qui est clair, et glisser sur ce qui est obscur; éclaircir ce qui est incertain par ce qui est manifeste; ce qui est trouble par ce qui est serein; ce qui est nébuleux par ce qui est lucide ; ce qui embarrasse et contrarie la raison par ce qui la contente. Les jansénistes ont fait tout le contraire : ils insistent sur ce qui est incertain, obscur, affligeant, et glissent sur le reste; ils éclipsent les vérités lumineuses et consolantes par l'interposition des vérités opaques et terribles. Application : Multl vocati, voilà une vérité claire; Pauci elccti, voilà une vérité obscure. « Nous sommes enfants de colère, »

roilà une vérité sombre, nébuleuse, effrayante. « Xous « sommes tous enfants de Dieu; il est venu sauver les « pécheurs, et non les justes; il aime tous les hommes « et veut les sauver tous; » voilà des vérités où il y a de la clarté, de la douceur, de la sérénité, de la lumière. Rappelons et confirmons la règle : 1° il y a beaucoup d'oppositions et même d'apparentes contradictions dan.' l'Écriture et dans les doctrines de l'Église, dont cependant aucune n'est fausse; 2° Dieu les y a mises ou permises, pour tenir, par l'embarras et l'incertitude, dans la crainte et le mérite de la foi. Il faut tempérer ce qui effraye la raison par ce qui la rassure, ce qui est austère par ce qui console. Les jansénistes troublent la sérénité, et n'illuminent pas le trouble. On ne doit cependant pas les condamner pour ce qu'ils disent, car cela est vrai, mais pour ce qu'ils taisent, car cela est vrai aussi, et même plus vrai, c'est-à-dire d'une vérité plus facile à saisir, et plus complète dans son cercle et dans tous ses points. La théologie, quand ils nous l'exposent, n'a que la moitié de son disque, et leur morale ne regarde Dieu que d'un œil.

Les jansénistes ont porté dans la religion plus d'esprit de réflexion et plus d'approfondissement que les jésuites, ils se lient davantage de ses liens sacrés. Il y a dans leurs pensées une austérité qui circonscrit sans cesse la volonté dans le devoir; leur entendement, enfin, a des habitudes plus chrétiennes. Mais ils semblent aimer Dieu sans amour, et seulement par raibon, par devoir, par justice. Les jésuites, au contraire, semblent l'aimer par pure inclination, par admiration, par reconnaissance, par tendresse, enfin par plaisir. Il y a de la joie dans leurs livres de piété, parce que la nature

et la religion y sont d'accord. Il y a, dans ceux des jansénistes, de la tristesse et une judicieuse contrainte, parce que la nature y est perpétuellement mise aux fers par la religion.

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