L AUTEUR PEINT PAR LUI-MEME
Je suis propre à semer, mais non pas à bâtir et à fonder.
Le ciel n'a mis dans mon intelligence que des rayons, et ne m'a donné pour éloquence que de beaux mots. Je n'ai de force que pour m'élever, et pour vertu qu'une certaine incorruptibilité.
Je suis, comme Montaigne, impropre au discours continu.
J'ai souvent touché du bout des lèvres la coupe où était l'abondance; mais c'est une eau qui m'a toujours fui.
Je suis comme une harpe éolienne, qui rend quelques beaux sons, mais qui n'exécute aucun air. Aucun vent constant n'a soufflé sur moi.
Je passe ma vie à chasser aux papillons, tenant pour bonnes les idées qui se trouvent conformes aux communes, et les autres seulement pour miennes.
Comme Dédale, je me forge des ailes; je les compose peu à peu, en y attachant une plume chaque jour.
Mon esprit aime à voyager dans des espaces ouverts, et à se jouer dans des flots de lumière, où il n'aperçoit rien, mais où il est pénétré de joie et de clarté. Et que suis-je...? qu'un atome dans un rayon !
Mes effluvions sont les rêves d'une ombre.
Je ressemble au peuplier, cet arbre qui a toujours l'air jeune, même quand il est vieux.
Je rends grâce au ciel de ce qu'il a fait de mon esprit une chose légère, et qui est propre à s'élever er haut.
Madame Yictorine de Châtenay disait de moi que j'avais l'air d'une âme qui a rencontré par hasard un corps, et qui s'en tire comme elle peut. Je ne puis disconvenir que ce mot ne soit juste.
J'aime, comme l'alouette, à me promener loin et audessus de mon nid.
Dans mes habitations, je veux qu'il se mêle toujours beaucoup de ciel et peu de terre. Mon nid sera d'oiseau, car mes pensées et mes paroles ont des ailes.
Oh! qu'il est difficile d'être à la fois ingénieux et sensé ! J'ai été privé longtemps des idées qui convenaient à mon esprit, ou du langage qui convenait à ces idées. Longtemps j'ai supporté les tourments d'une fécondité qui ne peut pas se faire jour.
Il faut à mon esprit des entraves, comme aux pieds de ce Léger du conte des Fées, quand il voulait atteindre.
Je n'aime la philosophie, et surtout la métaphysique, ni quadrupède ni bipède; je la veux ailée et chantante.
Vous allez à la vérité par la poésie, et j'arrive à la poésie par la vérité.
l'auteur peint par lui-même. 1
On peut avoir du tact de bonne heure et du goût fort tard; c'est ce qui m'est arrivé.
J'aime peu de tableaux, peu d'opéras, peu de statues, peu de poèmes, et cependant j'aime beaucoup les arts.
Ah! si je pouvais m* exprimer par la musique, par la danse, par la peinture, comme je m'exprime parla parole, combien j'aurais d'idées que je n'ai pas, et combien de sentiments qui me seront toujours inconnus 1
Tout ce qui me paraît faux n'existe pas pour moi. C'est pour mon esprit du néant qui ne lui offre aucune prise. Aussi ne saurais-je le combattre ni le réfuter, si ce n'est en l'assimilant à quelque chose d'existant, et en raisonnant par quelque voie de comparaison.
Les clartés ordinaires ne me suffisent plus quand le sens des mots n'est pas aussi clair que leur son, c'est-àdire quand ils n'offrent pas à ma pensée des objets aussi transparents par eux-mêmes que les termes qui les dénomment.
J'ai fort étroite cette partie de la tête destinée à recevoir les choses qui ne sont pas claires.
Pourquoi me fatigué-je tant à parler? C'est que, lorsque je parle, une partie de mes fibres se met en exercice, tandis que l'autre demeure dans l'affaissement; celle qui agit supporte seule le poids de l'action, dont elle est bientôt accablée; il y a en même temps distribution inégale de forces et inégale distribution
d'activité. De là, fatigue totale, lorsque ce qui était fort est fatigué; car alors la faiblesse est partout.
Quand je luis... je me consume.
Je ne puis faire bien qu'avec lenteur et avec une extrême fatigue. Derrière ma faiblesse il y a de la force ; la faiblesse est dans l'instrument. Derrière la force de beaucoup de gens, il y a de la faiblesse. Elle est dans le cœur, dans la raison, dans le trop peu de franche bonne volonté.
J'ai trop de cervelle pour ma tête; elle ne peut pas jouer à l'aise dans son étui.
J'ai beaucoup de formes d'idées, mais trop peu de formes de phrases.
En toutes choses, il me semble que les idées intermédiaires me manquent, ou m'ennuient trop.
J'ai voulu me passer des mots et les ai dédaignés : les mots se vengent par la difficulté.
S'il est un homme tourmenté par la maudite ambition de mettre tout un livre dans une page, toute une page dans une phrase, et cette phrase dans un mot, c'est moi.
De certaines parties naissent naturellement trop finies en moi pour que je puisse me dispenser de iinir de même tout ce qui doit les accompagner. Je sais trop ce que je vais dire, avant d'écrire.
l'auteur peint par lui-même. 9
L'attention est soutenue, dans les vers, par l'amusement de l'oreille. La prose n'a pas ce secours ; pourraitelle l'avoir? J'essaye; mais je crois que non.
Je voudrais tirer tous mes effets du sens des mots, comme vous les tirez de leur son ; de leur choix, comme vous de leur multitude; de leur isolement lui-même, comme vous de leurs harmonies; désirant pourtant aussi qu'il y ait entre eux de l'harmonie, mais une harmonie de nature et de convenance, non d'industrie, de pur mélange ou d'enchaînement.
Ignorants, qui ne connaissez que vos clavecins ou vos orgues, et pour qui les applaudissements sont nécessaires, comme un accompagnement sans lequel vos accords seraient incomplets, je ne puis pas vous imiter. Je joue de la lyre antique, non de celle de Timothée, mais de la lyre à trois ou à cinq cordes, de la lyre d'Orphée, cette lyre qui cause autant de plaisir à celui qui la tient qu'à ceux qui le regardent, car il est contenu dans son air, il est forcé à s'écouter; il s'entend, il se juge, il se charme lui-même.
On dira que je parle avec subtilité. C'est quelquefois le seul moyen de pénétration que l'esprit ait en son pouvoir, soit par la nature de la vérité où il veut atteindre, soit par celle des opinions ou des ignorances au travers desquelles il est réduit à s'ouvrir péniblement une issue.
J'aime à voir deux vérités à la fois. Toute bonne comparaison donne à l'esprit cet avantage.
J'ai toujours une image à rendre, une image et une
pensée, deux choses pour une et double travail pour moi.
Ce n'est pas ma phrase que je polis, mais mon idée. Je m'arrête jusqu'à ce que la goutte de lumière dont j'ai besoin soit formée et tombe de ma plume.
Je voudrais monnayer la sagesse, c'est-à-dire la frapper en maximes, en proverbes, en sentences faciles à retenir et à transmettre. Que ne puis-je décrier et bannir du langage des hommes, comme une monnaie altérée, les mots dont ils abusent et qui les trompent !
Je voudrais faire passer le sens exquis dans le sens commun, ou rendre commun le sens exquis
J'avais besoin de l'âge pour apprendre ce que je voulais savoir, et j'aurais besoin de la jeunesse pour bien dire ce que je sais.
Le ciel n'avait donné de la force à mon esprit que pour un temps, et ce temps est passé.
Les hommes sont comptables de leurs actions; mais moi, c'est de mes pensées que j'aurai à rendre compte. Elles ne servent pas seulement de fondement à mon ouvrage, mais à ma vie.
Mes idées î c'est la maison pour les loger qui me coûte à bâtir.
Le ver à soie file ses coques, et je file les miennes; maison ne les dévidera pas. Comme il plaira à Dieul