‹ Pensées de J. JoubertChapitre 22 sur 94 · DES DIFFÉRENTS AGES, CL LA VIE, DE LA MALADIE ET DE LA MORT · texte numérisé non relu

DES DIFFÉRENTS AGES, CL LA VIE, DE LA MALADIE ET DE LA MORT

Rien ne coûte tant aux enfants que la réflexion. C'est que la dernière et essentielle destination de lame est de voir, de connaître, et non de réfléchir. Réfléchir est un des travaux de la vie, un moyen d'arriver, un chemin, un passage, et non pas un centre. Connaître et être connu, voilà les deux points de repos ; tel sera le bonheur des âmes.

L'enfant prononce les mots avec la mémoire, longtemps avant de les prononcer avec la langue.

ni.

Les enfants tourmentent et persécutent tout ce qu'ils aiment.

Quand les enfants jouent, ils font tous les mouvements nécessaires pour se persuader que leurs fictions sont des réalités. Les joujoux, sont des images qui mettent les objets extérieurs à leur portée , en les pro-

portionnant avec leur âge , leur stature et leurs forces.

L'accord des mouvements avec les sons charme les enfants.

Pendant notre jeunesse, il y a souvent en nous quelque chose de meilleur que nous-mêmes, je veux dire que nos désirs, nos plaisirs, nos consentements, nos approbations. Notre âme alors est bonne , quoique notre intelligence et notre volonté ne le soient pas.

vu.

Un seul âge est propre à recevoir les semences de la religion. Elles ne germent pas sur un sol qu'ont ravagé les passions, ou qu'elles ont desséché et durci.

Tout enfant impie est un enfant méchant ou débauché.

Par l'association des idées, le bonheur du premier âge en faft aimer tous les événements, les mets dont on fut nourri} les chants qu'on entendit, l'éducation que l'on reçut, et les peines mêmes qu'elle causa.

Les plus jeunes ne sont pas dans le devoir, quand ils n'ont pas de déférence pour les plus âgés , ni les plus âgés, quand ils n'exigent rien des plus jeunes.

N'estimez que le jeune homme que les vieillards trouvent poli.

La sagesse philosophique des jeunes gens est toujours folle par quelque point. Comment, dans les trou-

bles de l'âge, garderait-on l'équilibre de la raison? Comment aurait-on une raison droite, quand le cœur a tant de penchants, et le sang tant de turbulence et de fougue ?

xm.

Adressez-vous aux jeunes gens : ils savent tout !

L'âge mûr est capable de tous les plaisirs du jeune âge dans sa fleur, et la vieillesse, de tous les plaisirs de

l'enfance.

Il est un âge où les forces de notre corps se déplacent et se retirent dans notre esprit,

La première et la dernière partie de la vie humaine sont ce qu'elle a de meilleur, ou du moins de plus respectable ; l'une est l'âge de l'innocence, l'autre l'âge de la raison.

Les passions des jeunes gens sont des vices dans la vieillesse.

Un jeune homme méfiant court le danger d'être fourbe un jour.

Pour bien faire, il faut oublier qu'on est vieux, quand on est vieux , et ne pas trop sentir qu'on est jeune, quand on est jeune.

Il n'y a de bon, dans l'homme, que ses jeunes sentiments et ses vieilles pensées.

La jeunesse aime toutes les sortes d'imitations ; mais

l'âge mûr les veut choisies, et la vieillesse n'en veut plus que de belles.

Deux âges de la vie ne doivent pas avoir de sexe ; l'enfant et le vieillard doivent être modestes comme des femmes.

La vieillesse aime le peu , et la jeunesse aime le trop.

Les quatre amours correspondant aux quatre âges de la vie humaine bien ordonnée sont l'amour de tout, l'amour des femmes, l'amour de l'ordre, et l'amour de Dieu. Il est cependant des âmes privilégiées qui, s'adonnant, dès la jeunesse et presque dès l'enfance, à l'amour de l'ordre et' à l'amour de Dieu, s'interdisent l'amour des femmes, et passent une longue vie à n'aimer rien que d'innocent.

Le soir de la vie apporte avec soi sa lampe.

Les vertus religieuses ne font qu'augmenter avec l'âge; elles s'enrichissent de la ruine des passions et de la perte des plaisirs. Les vertus purement humaines, au contraire, en diminuent et s'en appauvrissent.

Chaque année il se fait en nous un nœud, comme dans les arbres; quelque branche d'intelligence se développe, ou se couronne et se durcit.

L'oisif studieux sait qu'il vieillit, mais le sent peu; il est toujours également propre à ses études.

90 TITHE Vil.

La lenteur de l'âge rend facile la patience dans le travail.

Avec l'âge, il se fait comme une exfoliation dans la partie morale et intellectuelle du cerveau; l'esprit se décrépit; les notions et les opinions se détachent, comme par couches, de la substance médullaire; et les premières impressions, qui y sont plus intimement unies, revivent et reparaissent, à mesure que les autres s'en séparent et les y laissent à découvert.

On peut avancer longtemps dans la vie sans y vieillir. Le progrès, dans l'âge mur, consiste à revenir sur ses pas, et à voir où l'on fut trompé. Le désabusement, dans la vieillesse est une grande découverte.

Ce surcroît de vie que nous appelons la vieillesse aurait toujours beaucoup de prix, quand même il ne nous serait donné que pour nous repentir et devenir meilleurs, sinon plus habiles.

La vieillesse est le temps où la chrysalide entre dans

l'assoupissement.

xxx iv.

L'âge a ses glaçons; ils se sentent sur les genoux, sur les coudes, sur tous nos nœuds; ils vont au cœur, mais ils n'y arrivent qu'à la fin.

xxxv,

La vieillesse n'ôte à l'homme d'esprit que des qualités inutiles à la sagesse.

Il semble que, pour certaines productions de l'esprit, l'hiver du corps soit l'automne de l'âme.

Tant qu'il conserve sa raison, il reste à l'homme assez de feu, d'esprit et de mémoire pour converser avec le ciel et avec les âmes simples et bonnes : cela suffit; tout le reste est un superflu qui ne sert que pour les affaires, pour les plaisirs et pour les honneurs. Or, quelles affaires a-t-on, de quels honneurs, de quels plaisirs a-t-on besoin, quand on n'a rien de nécessaire à demander à la fortune, quand on est sage et qu'on est vieux?

La vieillesse, voisine de l'éternité, est une espèce de sacerdoce, et, quand elle est sans passions, elle nous consacre. Elle semble donc autorisée à opiner sur la religion, mais avec défiance, avec crainte. Si l'on n'a plus alors de passions, on en a eu, et l'on en conserve les habitudes; si l'on est voisin de Dieu, on a gardé les impressions de la terre; enfin, on s'est longtemps trompé, et il faut craindre de se tromper encore, et surtout de tromper les autres.

Le résidu de la sagesse humaine, épuré par la vieillesse, est peut-être ce que nous avons de meilleur.

Une belle vieillesse est , pour tous les hommes qui la voient, une belle promesse, car chacun peut en concevoir l'espérance pour soi ou pour les siens. C'est la perspective d'un âge où l'on se flatte d'arriver; on aime à voir que cet âge a de la beauté.

Les vieillards sont la majesté du peuple.

Les vieillards robustes ont seuls la dignité de la vieillesse, et il ne sied qu'à eux de parler de leur âge. La vieillesse est en eux dans sa beauté; on l'y aime. Les délicats doivent faire oublier la leur, et l'oublier euxmêmes ; il ne leur est permis de parler que de leur débilité.

Ceux qui ont une longue vieillesse sont comme purifiés du corps.

Il est un âge où l'on ne voit dans le visage que la physionomie, dans la stature que le support de la tête, dans le corps enfin que le domicile de l'âme.

Il n'y a de belle vieillesse que celle qui est patriarcale ou sacerdotale, et de vieillesse aimable, que celle du lévite ou du courtisan.

La politesse aplanit les rides.

XL vu.

Il ne convient au vieillard de parler longtemps que devant un petit nombre, à savoir, devant ceux qui doivent parler devant les autres.

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