‹ Pensées de J. JoubertChapitre 91 sur 94 · FIN DES PENSEES, MAXIMES ET ESSAIS · texte numérisé non relu

FIN DES PENSEES, MAXIMES ET ESSAIS

M, Sainte-Beuve, ce juge éminent des choses de l'esprit, qui n'a laissé échapper aucune occasion de montrer toute sa sympathie pour la publication des Pensées et de la Correspondance de M. Joubert, a recueilli, dans les papiers de M. de Chênedollé, le compte rendu des conversations littéraires que ce dernier a\ait eues avec MM. de Fontanes et de Chateaubriand et avec M. Joubert lui-même. Il l'a inséré dans une intéressante notice sur M. de Chênedollé, qui , publiée d'abord dans la Revue des Deux Mondes, vient d'être réimprimée à la suite de son livre sur M. de Chateaubriand l

Il veut bien autoriser celui qui se trouve chargé de surveiller cette nouvelle édition à reproduire ici quelques-unes des appréciations de M. Joubert conservées par M. de Chênedollé. C'est un complément dont le remercieront tous ceux qui estiment à sa juste valeur cet esprit si élevé , si délicat et si hardi à la lois : et le nombre s'en accroît heureusement chaque jour.

Nous nous empressons de profiter de la permis-

1 Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire, 2 vol in-8°. Paris, Garnier frères, 1860.

sion que nous a donnée M. Sainte-Beuve. Ces fragments donneront une idée de ce qu'étaient les conversations de ces hommes d'élite.

« Joubertveut de l'avenir dans toutes ses idées. Il veut que le premier mot touche le dernier, y réponde moyennant un enchaînement continu. Il veut que dès le vestibule tout s'annonce.

Apparel domus intùs, et alria longa patesount.

Il faut qu'on entrevoie les longs portiques dans une idée, et qu'ainsi arrivé à la fin, en se retournant, on revoie tout le passé d'une longue perspective1. »

« Joubert dit que le style de Rousseau fait sur l'âme l'impression que ferait la chair d'une belle femme en nous touchant. Il y a de la femme dans son stvle 2. »

« Joubert prétend qu'il n'y a que de fausses beautés dans Buffon. Il prétend que son style est contagieux, parce qu'il cache l'emphase sous un air de sagesse. — Cela est injuste de tout point, s'écriait Chônedollé. Buffon n'est pas le premier des écrivains; sans doute Pascal et Bossuet sont au-dessus de lui; mais c'est un très-grand écrivain. La pureté parfaite du style s'allie en lui à une noblesse continue. Il a donné à la langue française cette élévation calme et majestueuse que

1 Ce qui rejoint, ajoute M. Sainte-Beuve, celte autre pensée et la complète : h 11 faut que la tin d'un ouvrage fasse toujours souvenir dv commencement. » (Pensées, p. 319.)

2 V. la même pensée sur Rousseau, reproduite en termes plus heureux et dont celle-ci semble la première formule, p. 3G8.

Platon avait donnée à la langue grecque. — Arrêtez! s'écriait à son tour Joubert. N'associez point à Buffon le nom de Platon, ce génie de la grâce. »

« Dans la critique, on peut mêler les images et les formes de l'éloquence à la discussion : Diderot l'a fait avec succès. Fontanes, suivant Joubert, est souvent pris aux fausses beau tés; mais il sent vivement le vrai beau. Il a aussi cherché à donner une forme animée et des parures à la critique. »

« Voici ce que disait, un jour de février 1807, en se promenant devant la colonnade du Louvre, M. Joubert, à qui revenaient en mémoire René, Paul et Virginie et Atala :

« L'ouvrage de M. de Saint-Pierre ressemble à une statue de marbre blanc; celui de M. de Chateaubriand aune statue de bronze fondue par Lysippe. Le style du premier est plus poli, celui du second plus coloré. Chateaubriand prend pour matière le ciel, la terre et les enfers; Saint-Pierre choisit une terre bien éclairée. Le style de l'un a l'air plus frais et plus jeune; celui de l'autre a l'air plus ancien; il a l'air d'être de tous les temps. Saint-Pierre semble choisir ce qu'il y a de plus pur et de plus riche dans la langue ; Chateaubriand prend partout, même dans les littératures vicieuses, mais il opère une vraie ti msformation ; et son style ressemble à ce fameux métal qui, 'ans l'incendie de Corinthe, s'était formé du mélange de tot t les autres métaux. L'un a une unité variée, l'autre une riene variété.

« 11 y a un reproche à faire à tous les deux. M. de Saint- Pierre a donné à la matière une beauté qui ne lui appartient pas; Chateaubriand a donné aux passions une innocence qu'elles n'ont pas ou qu'elles n'ont qu'une fois. Dans Atala, les passions sont couvertes de longs voiles blancs.

a Saint-Pierre n'a qu'une ligne de beauté qui tourne et revient indéfiniment sur elle-même et se perd dans les plus gracieux contours; Chateaubriand emploie toutes les lignes, même les défectueuses , dont il fait servir les brisures à U vérité des détails et à la pompe des ensembles.

((Chateaubriand produit avec le feu : il fond toutes ses phrases au feu du ciel.

« Bernardin écrit au clair de lune, Chateaubriand au soleil. »

« On a dit des Gaules de Bernardin de Saint-Pierre et de leur facilité cherchée : Au premier abord cela a l'air plus antique que Fénelon; mais au fond cela l'est beaucoup moins. »

« Fontanes dit que Lebrun est un poëte de mots. — Et ce n'est pas peu, répond Joubert. »

« La conversation de G..., disait M. Joubert, est très-fleurie; mais ses fleuri n'ont pas Fair de naître spontanément; elles ont l'air de ces fleurs de papier qu'on prend dans les bou- ^ques. La nature n'a pas fait ces roses.

« Il disait encore à propos des mots de G..., qui semblaient faits d'avance et ne sentaient pas l'inspiration : « Il ne sert pas chaud. »

« Joubert raconte que quand il vit mes premiers vers dans le Mercure, il dit : «Quel est ce M. Chénedollé? Ses vers me plaisent; ses vers sont d'argent; ils font sur moi l'effet du disque argenté de la lune. — Lst-ce comme éclat métallique seulement? demandai -je. — Non, ils ont aussi le son argentin, ils me donnent les sensations d'un clair de lune. »

« Ce qui caractérise souvent votre talent, me disait Joubert, c'est l'haleine. 11 est impossible de voir dans votre poëme (le Génie de l'homme) les points de repos, les instants où vous vous êtes arrêté et où vous avez repris l'ouvrage. Tout le poème parait fondu d*un seul jet. »

« Joubert me disait encore : « Il y a dans tout votre ouvrage une circulation qui anime tout. On voit la vie et le sang partout. Il y a de l'harmonie de censée et de l'harmonie pour l'oreille. »

Nous arrêtons ici ces extraits. Ceux qui voudront étudier de plus près le milieu littéraire dans lequel vivait M. Joubert et la façon dont se jugeaient entre eux ces illustres amis devront se reporter au livre de M. Sainte-Beuve et à la Correspondance de M. Joubert l?ii-même.

TABLE ANALYTIQCE

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