‹ Pensées de J. Joubert, précédées de sa correspondance, d'une notice sur sa vie, son caractère et ses travauxChapitre 106 sur 123 · CXLVI JUGEMENTS LITTERAIRES · texte numérisé non relu

CXLVI JUGEMENTS LITTERAIRES

ditée : ses mots légers comme des ailes portent des réflexions graves.

— « Molière est comique de sang-froid ; il fait rire, et no rit pas : c'est là ce qui constitue son excellence.

— « Il y a dans La Fontaine une plénitude de poésie qu'on ne trouve nulle part dans les autres auteurs français. »

Je m'arrête ; et je crains déjà de m'élre trop attardé auprès de cette figure originale et charmante qui a pour moi, je l'avoue, un attrait singulier. Si je ne me trompe, ce qui précède suffit à donner de l'auteur des Pensées et maximes l'idée d'un esprit supérieur; supérieur à son temps, et, à beaucoup d'égards , l'égal des hommes les plus éminents de son temps.

Parmi nos moralistes français, il supporte sans pâlir la comparaison avec les plus illustres. Ce n'est point un peintre de caractères et un observateur profond du monde comme La Bruyère : il a plus vécu en lui-même qu'au dehors; il a plus étudié l'homme que les hommes. Ce n'est pas, malgré ses égarements de jeunesse, un désespéré comme Pascal, qui cherche dans la foi un refuge contre les agitations intérieures, et qui, pour mieux s'assurer dans sa croyance, jette la raison meurtrie et enchaînée aux pieds de la croix : il n'a pas contre la raison cette haine, ce ressentiment implacable; sa foi est tolérante, parce qu'elle est tranquille et sereine. Pour vous le représenter au vrai, imaginez plutôt un Vauvenargues chrétien. C'est la même générosité et la même élévation naturelle de pensée; c'est le même amour et le même enthousiasme pour tout ce qu'il y a de beau et de bon ; c'est la même délicatesse de sentiments et la môme grâce mêlée de je ne sais quoi d'austère. Comme Vauvenargues, Joubert « a beaucoup de goût, parce qu'il a beaucoup d'âme. » Mais son esprit plus cultivé, mûri d'ailleurs par la réflexion et par l'étude, a de plus larges horizons, sa critique est plus ferme et son jugement plus sûr.

Joubert est un de ces écrivains qu'on ne peut lire sans se

M. E. POITOU. CXLVll

sentir meilleur. Malgré vous, il vous élève, il vous emporte t'ers ces sereines régions d'où on ne redescend que calmé et fortifié. Son livre, qui n'a reçu que depuis une dizaine d'années une complète publicité, est de ceux qui, sans devenir jamais populaires, grandissent chaque jour dans l'estime des esprits distingués. Le temps n'est pas loin où il aura sa place dans la bibliothèque de tous les hommes de goût, sur le rayon déjà si riche de nos moralistes, entre Vauvenargues et Nicole, non loin de Pascal et tout près de La Bruyère.

Villeneuve-le-Roi , le 19 octobre 1788.

A M. le baron de J*, à Paris.

Monsieur, je veux vous parler de M. de Fontanes.

Ses talents sont rares, son caractère élevé, sa naissance honorable. Il est fait pour prétendre à tout. Son père, d'une très-ancienne famille protestante que la religion avait ruinée, est mort, dans la force de l'âge, inspecteur général du commerce, et digne d'en être le ministre. Sa mère était une Fourquevaux, maison considérable du Languedoc, dont la splendeur subsiste encore. Il ne reste à M. de Fontanes que des sœurs, fdles de sa mère, qui tiennent à Niort, en Poitou, un rang distingué. C'est à Niort que M. de Fontanes est né.

Sa fortune est modique ; ce n'est pas qu'il soit sans patrimoine ; seulement il a le cœur trop grand pour ne pas s'y trouver resserré. Il a trente et un ans; ses sentiments sont droits et forts; ses principes sont sains. Son seul défaut est une certaine mobilité d'opinions, très-agréable en lui, et dont ses amis seraient bien i 1

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