‹ Pensées de J. Joubert, précédées de sa correspondance, d'une notice sur sa vie, son caractère et ses travauxChapitre 112 sur 123 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Vîlleneuve-sur-Yonne, 10 mars 1805.

A M. Mole, à Paris.

Je vous attends, venez ; mais prenez vos aises et vos commodités. Je serais fâché de ne pas vous voir ici,

avant que d'en partir, et plus fâché encore , si vous y veniez avec la moindre répugnance. Je sais , par expérience, ce que c'est qu'une feuille de rose qui s'est pliée en deux, dans tout ce qui tient au cœur et à l'imagination. Vous mènerez près de nous une vie toute bourgeoise ; c'est la vie du genre humain pris entre ses extrémités. Dites-vous bien que vous ne verrez personne de la matinée, excepté moi, à midi ou une heure, et faites provision de quelque occupation , pour vous désennuyer, quand vous serez seul dans votre appartement. Je ne sais pas trop si vous me trouverez bonne compagnie. Je m'occupe de choses à dire, après m'être tant occupé de choses à penser. Il pourra se faire que, malgré moi, je n'aie pas à vous offrir une tête bien libre ; mais je ferai de mon mieux.

Vous ne m'avez rien dit du gras et du maigre; cela cependant est important, pour que notre hospitalité prenne d'avance son parti sur la mauvaise chère que vous aurez ici, dans le carême, in utroque.

Ce qui m'occupe est peu important. Je vous en parlerai. Ce sont des caractères ou caricatures littéraires, mais en grand, c'est-à-dire, les défauts des écrivains vus et montrés dans leur esprit , et leur esprit mis en relief, en corps, en visage. Fiévée et Delalot m'y servent à modeler mes sentiments de déplaisance.

J'apprends à Delalot, par tous les vers qu'il aime, et ' ^ , .A par tous ceux qu il n aime pas (vous savez qu il aime les siens), qu'il s'entend peu, ou même ne s'entend point en poésie. Ceci est bon , très-bon du moins pour moi, qui suis parvenu à déterminer et fixer, à mes yeux, les caractères de la poésie et de la versification, de manière à pouvoir, au premier mot, distinguer Lucain de Virgile, et à savoir pourquoi les vers de Voltaire, d'Es-

HQ A M. MOLE.

raénard et do quelques autres, ne sont pas de bons vers, de véritables vers. Il me semble que je sais trèsbien maintenant ce que c'est que la poésie , le poëte et~ la versification : architecture de mots.

^e lui prouve, en outre, qu'il n'observe pas les lois de la critique : accusation grave , comme vous sentez ; car c'est l'accuser là de prévarication , puisque la critique est pour lui un ministère, une sorte de sacerdoce auquel il s'est promu. Mes lois de la critique sont aussi une bonne , quoique plaisante chose ; mais je fais plus de cas de mes caractères de la poésie. Cela ne sera pas entièrement perdu.

J'aime mieux Fiévée que son compagnon ; d'abord il a souvent plus de bon sens :

Le bon sens du maraud quelquefois m'épouvante;

ensuite il se fait juger plus nettement; ses défauts sont plus clairs. Il est borgne ; (n'a-t-il pas l'air, en effet, d'un spadassin qui a un emplâtre d'un côté, pour avoir reçu quelque mauvais coup dans un duel?) mais c'est un hardi borgne et qui voit bien de son bon œil. Delalot montre un esprit louche, même quand il voit droit. Dieu le bénisse et le corrige! car c'est un insupportable mérite que le sien. Ses défauts sont cent fois pires que ceux des philosophes, contre lesquels ces messieurs crient tant. Ceux-là , au moins , faisaient mal avec le mal ; celui-ci fait mal avec le bien , ce qui est horrible. Dites tout cela de ma part à Chateaubriand, à qui j'en dirai bien d'autres, et à qui je ne pardonnerai jamais de m' avoir appris l'orthographe du nom de M. Delalot, que j'appelais de Delaleau.

J'arrive à ma dernière occupation. Celle-ci a quelque

importance. Il s'agit de lettres sur la question proposée par l'Institut : le dix-huitième siècle et sa littérature.

J'avais d'abord voulu esquiver ce que le sujet a de trop remuant et de trop pénible pour moi, en noyant ma matière dans un grand espace. Je considérais le dixhuitième siècle au bout de tous ceux qui l'ont précédé, dans la littérature française , c'est-à-dire que je ne voyais en lui que la langue et l'esprit français, parvenus au point où il les a mis , et considérés dans leur cours.

Je prenais donc la langue (elle naquit sous les Capétiens), et je la conduisais, de livre en livre, et de siècle en siècle, jusqu'à nos jours.

Des citations nouvelles, piquantes, utiles, me reposaient et m' aidaient à faire ma route légèrement. Cela serait, je vous assure, une charmante besogne à faire. Mais voici ce qui s'est trouvé sur mon chemin, et en remuant le sujet. C'est que cette chose-là n'est que la quatrième qu'il faille faire ; c'est qu'avant d'y venir, il faut se rendre le cœur net et contenter le lecteur sur tout le reste.

L'état de la littérature veut dire, en effet, quatre choses: 1" son caractère, par son esprit particulier; 2° ses traits , en quelque sorte, par ses principaux auteurs; 3° son sort, ou la condition dont elle jouit dans le monde; enfin sa place, ou le rang qu'elle occupe parmi nos autres littératures, dernier aspect sous leque j'avais d'abord voulu la considérer uniquement

Me voilà donc, depuis trois semaines, occupé des trois premiers points. J'ai médité là-dessus une dizaine de lettres, courtes et vives. Je prépare mes fils; mais je ne sais ce qui en arrivera, car le plaisir commence à

se passer, par trop d'ardeur qui survient. En tous cas, je n'aurai pas perdu ma peine pour moi.

Je n'avais compté vous écrire qu'un mot; vous pouvez le voir à mon papier. Malgré moi, je suis entré dans un bavardage que j'ai voulu mener jusqu'à sa fin. La voilà ; mais soyez sûr que j'étais si mal disposé , et que j'ai tellement écrit contre nature qu'après avoir fermé ma lettre, je vais tomber d'épuisement sur mon papier. Bonjour,

Villeneuve-sur- Yonne, 19 avril 1805.

A M. Mole, à Paris,

J'ai lu le livre que vous m'avez envoyé. Cela est détestable, non pas comme mauvais, mais comme imparfait. Omnis corruptio optimi , pessima. Je ne reprocherai pas au style de n'être convenable ni au sujet, ni à la place que cet écrit doit occuper; mais je l'accuserai du pire de tous les défauts , de n'être pas d'accord avec luimême. Des quasi-platitudes et des quasi-affectations le bigarrent presque partout. Je n'y vois nulle part les exactitudes du soin, ni les excuses de la négligence. L'opuscule n'a pas été mieux conçu qu'il n'est exécuté, et il me semble que l'auteur ne s'est pas fait une idée nette et complète de son personnage.

Quand il parle de RoUin, comme on le connaît, il en fait un savant pieux, doux et modeste. Quand il le peint, comme il le voit, c'est un recteur à tête ardente, qui a la voix forte, qui ordonne en public aux fanfares de redoubler, et qui, le jour de sa mort, gronde avec excla-

mation ceux qui le pleurent. 11 lui donne de petites ruses, de petites malices, des mines et des attitudes, en opposition avec les mœurs de l'homme, l'esprit de sa profession, et le caractère du temps. Que dites-vous, par exemple, des jeunes professeurs qui font semblant d'être brouillés, pour se faire inviter à la table frugale du bon principal? Je ne sais si le fait est historique ou inventé; mais, dans l'un et l'autre cas, je ne connais rien de plus triste que le plaisir pris par l'auteur à raconter élégamment une pareille espièglerie. Il s'est trompé sur la naïveté, et cette erreur annonce un esprit qui est peu franc. En général, il me paraît trop épris de tout ce qui sent le collège. Il faut qu'il soit né écolier, et je crois, en effet, que c'est là son naturel. C'est au moins ce qui seul peut excuser la déférence très-coupable qu'il a eue pour l'école moderne, en disant beaucoup de mal de M. Crevier.

D'abord, mon cher ami, connaissez-vous M. Crevier? Que vous le connaissiez ou non, je vous déclare que c'est un de nosmeilleurs historiens ; qu'on voit les personnages dont il parle, et qu'on s'en souvient; que son Histoire des Empereurs est la meilleure qu'on ait faite; que ce qu'il a écrit de l'histoire romaine est trèssupérieur, comme peinture, à ce qu'a fait Rollin luimême. Lisez, pour en juger, les guerres de Mithridate, écrites par l'un et par l'autre. On prétend que son style est dur. En le lisant , je ne m'en suis jamais aperçu. Au surplus, j'aime tout, en style, le froid et le chaud, le sec et l'humide, le grave et le léger, le dur et le mou, même le noir et le blanc. J'exige seulement que la qualité et la couleur, une fois décidées, ne se démentent pas jusqu'à la fin. Qu'il y ait espèce, caractère, continuité, unité, raison d'existence, tout alors

me paraît naturel et digne d'attention. Le style donc de M. Crevier ne m'a jamais choqué en rien. On n'y prend pas garde, à moins d'en avoir le projet, tant on est occupé et frappé de ce qu'il montre. Mais M. Crevier écrivit contre les opinions de M. de Montesquieu ; il a fait \me Histoire de V Université^ qui peut-être ne vaut pas les autres : je ne la connais pas; on l'appela le lourd Crevier :

Le lourd Crevier crut remplacer RoUin,

disait Voltaire; et, sur cette autorité, ou par une combinaison de contrastes, il a plu à votre jeune homme de le sacrifier à la prévention, avec une injustice dont je suis vraiment outré. Il a même appliqué à son caractère, avec une révoltante étourderie, ce qu'on avait dit jusqu'ici de ses écrits. Il en fait un homme dur, parce qu'apparemment il ne tressaillait pas avec les mères, et ne triomphait pas avec les écoliers. Il va même jusqu'à soutenir qu'il n'était pas aimable, ce qui est grave dans un ouvrage de morale. Exiger, avec le siècle, que la vertu (Crevier en eut) soit riante, soit caressante, soit moelleuse; faire de l'amabilité une des conditions du mérite d'un professeur et de l'approbation qui lui est due, c'est flatter les dépravations de son temps, c'est avoir pour les préventions une condescendance coupable, c'est corrompre les poids et les mesures.

Ma dernière lettre a fort bien pu être tiède, et même très-maussade : je l'écrivais à contre-cœur et à contretemps. Celle-ci, probablement, ne sera pas chaude non plus, ce qui m'embarrasse fort peu. Que m'importent mes lettres? Ne suis-je pas sûr que personne au monde

ne vous estime et ne s'intéresse à vous plus vivement, plus entièrement et plus intimement que je ne fais? Les transes où m'a mis votre impression, depuis que j'en ai eu la première nouvelle, en sont une bonne marque pour moi.

Il y a, en effet, dans votre ouvrage, des opinions des expressions remarquables, des idées du caractère le plus haut, modestement vêtues, mais belles, nobles, ingénues, et que je vous verrais volontiers jeter au public.

Mais je crains qu'ayant une fois montré votre talent, sous une face déterminée, vous ne vous en teniez là, non-seulement dans vos opérations , mais dans vos goûts ; que vous ne bridiez votre esprit, au moins pour quelque temps, par les choses que vous direz; que vous n'enchaîniez en vous cet attrait pour la variété, cette inconstance naturelle à l'esprit, qui, le portant longtemps à différents plaisirs, à différentes formes, et même ù des jugements opposés, l'enrichissent en le promenant, et, par ses erreurs mêmes, le dressent à ne plus se tromper. Croyez que si le ciel a donné des ailes à l'attention, ce n'est pas pour rien. L'inconstance dont je parle pourrait fort bien être, en littérature, ce que la mobilité d'humeur, dans les enfants, et leur curiosité légère, sont à la vie : un moyen d'apprendre à se fixer dans ce qui nous convient le mieux. Au surplus, n'imaginez pas que mon exemple me serve ici de règle. Je suis plus porté à me chicaner qu'à m'approuver; mais peut-être mes défauts ne vous feraient pas de mal, à vous.

Mes transes, vous le voyez par ce peu de mots d'explication, sont des transes purement pliilosophiques. J'ajoute que si elles sont fondées, en vous les corarau-

niqiiant, je leur ôte d'avance leurs motifs. Prévenu du danger, vous saurez l'esquiver.

Arrêtons-nous. Je dirai le reste une autre fois. J'ajouterai seulement, pour aujourd'hui, que notre départ est fixé au 5 mai, et que nous arriverons à Paris le lendemain. Nous vous sacrifions le petit voyage à la campagne , dont vous avez entendu parler, ne pouvant pas le faire en ce moment de mauvais temps. Il nous retarderait beaucoup trop.

On n'a pas vu le pape à Sens, parce qu'il s^» s'y est pas montré. Je l'ai cependant aperçu deux fois, au fond de sa voiture, mais si rapidement, que je suis, à son égard, ce que seront certainement, à l'égard de Rollin, ceux qui ne l'auront vu que dans M. Gueneau : j'ai quelque peine à me le représenter.

Portez-vous bien. J'écris en poste, et si je ne me hâtais, je n'écrirais pas.

Paris, 12 juillet 180G.

A madame de Vintimille.

J'avais invité à dîner, pour mardi , M. de Chateaubriand et M. Mole. Ils sont venus, l'un ù cinq heures et demie, l'autre à six.

Il y avait peu de monde, et on a donné une minute ■aux révérences. Après les révérences, ils se sont vus; en se voyant, ils se sont pris la main d'un air charmé, et se sont secoué le bras d'une manière très-sensible.

On a servi. Ils ont été voisins et n'ont cessé pendant tout le repas de jaser très-gaiement , et de manger comme des ogres.

J'ai remarqué qu'ils demandaient toujours du même plat, et qu'ils soutenaient toujours le même avis contre tous les convives. Je ne me souviens pas d'avoir observé, en ma vie, une plus parfaite uniformité de cœurs, d'esprits et d'appétits.

Après dîner, je leur ai proposé d'aller se jucher en tête à tête dans la bibliothèque, oii ils se sont ébattus pendant deux grosses heures, et d'où il m'a fallu les arracher, à la nuit noire.

Le lendemain, mercredi, ils ont couru les champs ensemble, depuis trois heures jusqu'à cinq, et se sont réunis encore, à sept, chez Chateaubriand, où j'ai laissé M. Mole, à dix heures et demie. Je ne sais pas s'il y a couché.

Il y était attablé le lendemain jeudi. Ceci est sûr, car j'y ai dîné avec lui.

Ce jour-là, ils se sont encore promenés seuls pendant toute la soirée, car ils n'étaient pas rentrés à dix heures. Je ne sais pas ce qu'ils ont fait hier.

Voilà le bulletin exact de tout ce que j'ai vu. Quant à ce que j'ai entendu, je puis vous assurer qu'ils rient aux grands éclats, comme des fous, et qu'ils ne parlent pas trop comme des sages. C'est qu'apparemment ils extravaguent de joie.

Si, pour compléter la narration, il faut mêler mes conjectures à mes récits , je vous dirai confidemment que je crains un peu que ce rapprochement ne se soit fait aux dépens du genre humain, car ils ne cessent de se moquer du monde entier, même de moi!

Aussi leur ai-je dit de ne pas revenir ; je les ai appelés serpents réchaulfés dans mon sein. Mais ils plaisantent de tout cela.

Heureusement, pour les mauvais effets que pourrait

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avoir leur réunion , et l'esprit de ligue offensive et défensive qui les anime, ils vont bientôt se séparer, car Chateaubriand part demain. J'ai la bonté d'en être fâché, quoique je ne perde évidemment que des coups, à l'éloignement où vont vivre l'un de l'autre, ces deux hommes qu'a ressaisis une amitié si enragée.

Madame de Chateaubriand n'était pas du festin , parce qu'elle se trouva fort incommodée ce jour-là. Elle va mieux, et, comme vous savez, elle part avec son mari.

Voilà tout, ce me semble. Je sais ce que vous est une nouvelle, et une nouvelle de cette espèce. Aussi n'ai-je pas perdu un moment pour vous mettre au courant de celle-ci. Vous la savez à présent comme moimême. Je vous ai mis tous les points sur tous les i. C'est à la condition que vous m'enverrez les premiers vers que fera M. de Yintimille; quoique, à vrai dire, je me trouve déjà payé par le plaisir de vous avoir appris ce que vous avez voulu savoir.

Issy, 8 août 1806.

A madame de Vintimille.

Chateaubriand partit de Paris, le dimanche 13 juillet, à trois heures après midi, pour se donner le plaisir de voyager toute la nuit.

Dans la matinée , il eut du loisir, et en employa une partie à visiter ses plus chers amis, -quoiqu'il eût reçu leurs adieux la veille au soir. Il vit entre autres M. Mole, à qui, par parenthèse, il recommanda, en cas d'événement, son oraison funèbre, dont jl lui assigna la place»

laissant d'ailleurs à son choix le texte et les divisions. Il lui recommanda aussi, s'il ne revenait pas, d'aller chercher en Angleterre des papiers qu'il y laissa dans ses mauvais jours, et M. Mole le lui promit.

Si vous me demandez de quelle humeur il était dominé, lorsqu'il faisait ces prudentes et lugubres dispositions, je vous répondrai que quelques-uns disent qu'il était triste, mais que j'assure qu'il était gai. Il passa plus d'une heure avec moi , et nous rîmes comme des fous. Fontanes cautionne aussi sa bonne humeur.

Rentré chez lui, il se trouva du temps de reste, et, pour se désennuyer par quelque fantaisie, il se fit apporter des armes ; j'ententls des armes à acheter, des pistolets , des carabines , des espingoles. Je nomme ces dernières sur la foi de la relation qu'on m'a faite, car je ne sais pas ce que c'est. Je n'avais jamais lu ou entendu ce mot depuis Louvet.

L'ennui était grand, apparemment, et la fantaisie fut forte. Il prit beaucoup de cette menue artillerie; M. de Clausel, homme digne de foi, m'a protesté qu'il lui en avait vu payer pour huit cents francs.

Je suppose qu'il lui vint en tête d'équiper quelque petit bâtiment à ses dépens , si , en arrivant à Trieste, il ne trouvait pas la navigation libre, et qu'il prit ces précautions pour s'assurer le voyage d'Athènes à main armée, s'il ne pouvait pas le faire autrement.

Quoi qu'il en soit, il eut besoin sans doute de beaucoup d'adresse pour distribuer ce surcroît d'équipage dans sa voiture déjà pleine, et surtout pour l'y cacher aux yeux très-pénétrants de madame de Chateaubriand, qui lui avait déclaré l' avant-veille , en ma présence, qu'en voyage « elle aimerait mieux voir un brigand qu'un pistolet. »

Tous ces arrangements finis, les chevaux arrivèrent, et on partit. Il avait pour voiture une grosse, grande et belle dormeuse : c'est son bâton de voyageur. Cette dormeuse démarra, en emportant sa femme et lui dans le fond, une énorme femme de chambre sur le devant, et, sur le siège, le frère de sa cuisinière qu'il emmène à Constantinople, et que, par une bizarrerie dont assurément il rira pendant toute la route, il s'est avisé d'habiller comme un icoglan. Il faut vous dire que cet icoglan, qui est d'ailleurs un brave garçon, a au moins ses quarante-six ans, et la peau d'un rôti brûlé. Or il l'a atîublé d'une espèce de turban bleu, orné de galons d'or, petite veste et pantalons de même couleur. Il a oublié les moustaches , ce qui sera la cause que le pauvre homme, qui a l'air fort doux et l'œil d'un menuisier honnête, tel qu'il l'avait toujours été, ne pourra faire peur à personne et fera rire tout le monde, à commencer par son patron.

Il arriva que le postillon se trouva vêtu comme le domestique, et tout à neuf, ce qui fit faire à la portière de la maison des conjectures qu'elle communiquait à tous ceux qui entraient, l'un après l'autre, pour dîner chez sa maîtresse, ce jour-là, et qu'heureusement pour lui le voyageur n'entendit pas : « Voyez-vous Monsieur, « voyez-vous Madame? » disait-elle. « Le postillon et « le domestique ont le même habit. Monsieur part aux « dépens du gouvernement. Oh! il a une belle place! » Quelques charitables personnes voulurent se donner la peine de redresser ses idées ; mais elle persista dans la haute opinion qu'elle avait de ce départ, et, au passage de la voiture , on remarqua qu'elle fit une de ces profondes inclinations de corps, de ces révérences d'anéantissement, que ses semblables réservent pour les occa-

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sions OÙ il entre de ce respect qu'on rend aux tètes couronnées. C'est le dernier salut que reçut le pauvre garçon, et je le prends à bon augure. Il ne part pas et ne reviendra pas ce que la portière l'a cru; mais il reviendra riche de beaux sentiments et de belles imaginations, dont il agrandira son mérite, sa réputation et la place qu'il occupe dans les esprits. En tous cas, il en aura toujours une immense et des plus élevées dans le cœur de ses amis, quoiqu'il ne se ménage guère pour eux, et qu'ils soient tous en droit de lui faire bien des reproches. Écoutez la fin de ceci.

Il m'a écrit trois fois. Par sa première lettre, écrite de Lyon, il m'apprenait qu'à Nevers on Tavait jeté dans la Loire. A cela il n'y a rien à dire : on n'est pas responsable du fait d'autrui, fût-on noyé.

Mais il me dit dans la seconde, écrite de Turin, qu'il a pensé être brûlé, et ici c'eût été sa faute. Concevez, s'il vous est possible, l'excès de fureur où je suis entré, en lisant les détails que je vais écrire.

Et d'abord, il paraît que le jour de son départ de Lyon il voulut aussi partir tard et voyager la nuit : sans cela que ferait-on d'une dormeuse? Il paraît encore que, dans la matinée, il eut du loisir comme à Paris, et que, ne sachant qu'en faire, et par la pure horreur du vide, il se mit à charger ses armes. Entendez bien que ce fut toujours en cachette, et par un passe-temps ignoré de tout autre que lui : je vous en ai dit la raison. Tout cela présupposé, voici quel fut et surtout quel risqua d'être l'événement.

Il part. Au moment où la voiture arrivait sur la place Bcllecour, un de ses pistolets prend feu sur son repos; au bruit de l'explosion, madame de Chateaubriand s'évanouit ; les chevaux s'arrêtent ; tout le monde

accourt et les environne. On descend; personne, grâce au ciel, n'est blessé; madame de Chateaubriand revient à elle, et déjà on se félicite d'avoir échappé au péril, quand tout à coup quelqu'un s'écrie que le feu est à la voiture. Je suppose qu'il en sortait de la fumée, et que la pensée que le pistolet parti n'était pas seul fit craindre àtousune seconde explosion, Cliateaubriandne dit rien de tout cela, mais on l'imagine aisément, car tout le monde prit la fuite, à ce qu'il dit. Alors il se ressouvint qu'il avait caché , dans un coin , quatre ou cinq livres de poudre ! — « Heureusement, » dit-il, « il ne perdit « point la tête; il ouvrit sa voiture, y monta, saisit le « paquet fatal, et, trouvant que les cordons de ce paquet « étaient en feu, il l'éteignit. — Sans son courage et son « industrie, »ajoute-t-il, car l'abominable ose se vanter, plaisanter même, « lui, sa femme, la berline, le pos- « tillon et les chevaux étaient en l'air! »

Il finit en m'assurant qu'une demi-heure après tout était réparé, et que de là à Turin tout s'est passé le mieux du monde. J'en suis charmé; mais, après de telles nouvelles, nous avons délibéré et conclu, madame de Coisiin et moi : 1° que nous garderions le secret sur ces imprudences ; 2° que nous chercherions partout un homme capable de nous plaire et de se faire aimer denous comme lui; 3° que si nous trouvions un tel homme, nous lui interdirions, à lui, tout commerce avec nous, et toute administration de son propre talent. Enfin il nous faut un Chateaubriand plus sage. Voyez si vous en connaîtriez quelqu'un ; nous nous brouillerons volontiers avec celui-ci, si vous pouvez nous en fournir un autre , et nous vous conseillerons d'en faire autant. Mais j'ai grand'peur que cette tête-là n'appartienne à un homme unique, et qu'à tout prendre

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nous ne soyons éternellement condamnés à l'aimer tel qu'il est, constamment et à la fureur, quoique avec fureur.

Sa troisième lettre est d'un sage. Elle est écrite de Milan, où d'abord il se félicite d'être arrivé exactement huit jours après son départ de Paris, et à la même heure, et où ensuite il ne dit et ne fait probablement que des choses sensées. Il m'apprend, entre autres, qu'il a déterminé sa femme à revenir aussitôt après son départ; il m'annonce que nous la verrons dans un mois, et que nous pourrons l'emmener avec nous à Villeneuve, au commencement de septembre, ce qui me fait grand plaisir.

Du reste, il paraît, quoiqu'il n'en dise rien, que la poudre, et peut-être les armes , ayant manifesté leur existence et leur voisinage à madame de Chateaubriand, elle les a fait jeter dans le Rhône; car son mari, qui aurait sûrement employé son séjour à Milan à les fourbir, s'il les avait encore eues à sa disposition, ne s'est occupé qu'à m'écrire une longue lettre , et à regretter ses amis. « Il est prêt à pleurer, » dit-il, « quand « il songe qu'il ne pourra pas avoir de nos nouvelles. » Il reconnaît « qu'on est bien insensé et même bien cou- « pable de s'éloigner aussi volontairement de ceux «qu'on aime et dont on est aimé...; et pourquoi?» ajoute-t-il, « pour aller où?.... Il n'en sait rien. » Enfin il se montre là ce qu'il est si souvent, le meilleur et le plus aimable enfant du monde : d'où je conclus qu'il était désarmé.

J'attends à tout moment une lettre de lui, pour m' annoncer son arrivée à Trieste, et je m'étais promis de vous donner alors le journal complet de son voyage jusqu'au port; mais, puisque vous êtes si pressée, je

ne veux plus attendre, et, à mon ordinaire, je vous apprends ce que j'ai su. Tout est exact dans mes récits. Si vous doutez de ce que je n'ai pu savoir, ni par lui ni par moi, je vous citerai mes autorités sur tout cela, et, certes, vous les trouverez, comme on dit, irréfragables.

Je vous écris d'Issy, où je suis en famille depuis huit jours. Vous savez où est Issy. Mon frère y a une petite maison, et parce qu'elle est placée hors de Vaugirard , il s'y croit à la campagne. Nous tâchons de le croire aussi.

Voisin de Fleury et de madame dePastoret, j'ai été la voir, il y a huit jours. Elle m'avait donné de vos nouvelles ; de sorte que celles que j'ai reçues de votre santé ont continué à me faire plaisir, sans me surprendre.

Une autre fois je vous parlerai de vous et de moi; la relation m'a assommé. Mais je me suis consacré à mourir au service de toutes vos curiosités. Malheureusement je n'aurai plus de nouvelles à vous donner ; je ne saurai plus rien, et ne pourrai par conséquent vous être bon à rien. Soyez sûre, au moins, que rien ne m'intéressera autant que d'apprendre que vous continuez à vous porter mieux, et que vous songez à me le dire. Mon frère va mal, lui. Son ancien mal l'a repris, et rien ne l'a jusqu'ici soulagé que Zimmermann, Sur la solitude : c'es* un remède qu'il vous doit.

11 y a près d'un mois que je n'ai vu M. Mole. J'ai su qu'il était venu deux fois depuis huit jours; mais il y en a neuf que je suis absent.

J'ai lu madame Cottin. Je vous passe, à vous,, votre goût pour elle , parce que, si vous aimez ses mauvais romans, c'est par simple reconnaissance du plaisir que

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VOUS y trouvez, ce qui est juste et même délicat. Vous n'en faites point pour cela, comme quelques autres lectrices , une grande femme et un génie. Son dernier ouvrage m'a paru irréprochable, et voilà tout. C'est un éloge qu'au reste elle a mérité pour la première fois.

Mais, bons dieux! pourquoi me faites-vous vous parler de madame Cottin? Je n'ai pas même le temps de vous parler de vous-même. Ce sera pour une autre fois.

P. S. Vous ne m'envoyez pas les vers de M. de Vintimille, et ne m'en dites rien. Je ne vous donnerai plus de nouvelles , quand même il m'en viendrait. J'en excepte pourtant l'arrivée de Chateaubriand à Trieste , parce que je m'y suis engagé.

Issy, 10 août 1806.

A madame de Vintimille.

Chateaubriand parle déjà de son retour. « Il nous ra- « contera, » dit-il , « dans nos foyers , à la fin de cet « automne, les choses des pays lointains. »

Il faut vous dire qu'en arrivant à Trieste, le 30 juillet, il a trouvé dans le port un navire autrichien , prêt à partir pour Smyrne le lendemain , et qui semblait avoir appareillé exprès pour lui.

Aussi n'a-t-il pas douté que ce ne fût là une galanterie que lui faisait la Providence. Il l'a très-chrétiennement remerciée , et s'est enfin senti content et charmé de son sort.

« Son étoile, » à ce qu'il me marque, « commence à

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« l'emporter visiblement, et les prières de Saint-Sulpice « ont opéré. »

Saint-Sulpice, c'est-à-dire le séminaire, fait en effet tous les soirs , pour son heureux voyage , une prière h laquelle il a beaucoup de foi , depuis le vaisseau autrichien, n me montre un cœur pénétré de la plus orthodoxe reconnaissance.

Tous les biens sont mêlés de maux , et , pour tempérer, par une légère amertume, la joie extrême que pourrait nous causer le bon état où se trouve la conscience du voyageur, on a imprimé ce matin dans le iVercure un bout de lettre qu'il a adressée à Bertin , et dans laquelle il parle assez mal de Venise et de ses gondoles noires. Jusque-là on n'a rien à dire. Mais il ajoute: « qu'il a pris une de ces gondoles pour un mort qu'on « portait en terre. » Je meurs moi-même, je meurs de peur que le Publiciste ne s'empare de cette phrase, et que Yétoile du pauvre Chateaubriand ne soit battue dans cette petite occasion.

Vraiment sa femme entend mieux les petites choses, et si le Publiciste lisait ses lettres , il les trouverait de bon goût , et dignes de ses feuilletons. Je vais vous en transcrire quelque chose. Cette plume vive et leste mérite, je crois , de vous faire quelque plaisir.

' ■ '•' • Venise, 26 juillet.

ilU,

« Je vous écris à bord du Lion d'or, car les maisons « ici ne sont que des vaisseaux toujours à l'ancre. Qû « voit de tout à Venise, excepté de la terre. Il y en a ce- « pendant un petit coin, qu'on appelle la place Saint- « Marc, et c'est là que les habitants vont se sécher le « soir. Je vais y aller aussi après mon dîner. // vero

A MADAME DE YLNTIMILLE. 163

« Pulcinella, qui a survécu au doge, fait sa résidence « sur cette belle place. Au reste, je me réserve de vous « parler de l'Italie quand je serai à Villeneuve, parce « que, comme vous savez, verba volant... c'est du latin; « je laisse au grand peintre qui est avec moi le reste « du proverbe. Mais tout ce que je puis vous dire à la « louange de l'Italie, c'est que je vous y souhaite.

« M. de Chateaubriand ne vous écrira pas de Venise; « c'est moi qu'il a chargée de ce plaisir. Il partira lundi « pour Trieste. Il a trouvé ici deux maudits juifs qui « lui ont donné les plus belles espérances pour son « voyage. 11 vous a écrit de Turin et de Milan , et dit « que vous devez être content de lui. Il est tout glorieux, « parce qu'il a trouvé une nouvelle traduction de son « ouvrage, qu'on a imprimée ici, et qui paraît en ce « moment. Pour moi, je ne suis que triste, parce que je « vais bientôt le perdre.

« Rappelez-nous au souvenir de M. Mole, etc.

« Vous savez notre histoire de Lyon. A présent vous « comprendrez comment on aime mieux un brigand « qu'un pistolet. »

Je n'ai pas sous les yeux la deuxième lettre ù ma femme, et qui est encore plus piquante. Au moment où elle arrivait, son mari était parti la veille à dix heures du soir. Il voyage toujours la nuit, comme vous voyez. Elle était seule, désolée, et attendant Ballanche pour la ramener. « Le temps du repentir est arrivé , » disaitelle, etc. Elle allait rapidement reprendre le même chemin, et attendre à Lyon que nous fussions de retour à Villeneuve, où elle passera les premiers mois de son veuvage. En ce moment, elle était accablée de sa tristesse et du sirocco. « C'est un vent qui coupe bras et «jambes, » ajoutait-elle; «quand vous rencontrez un

« Vénitien, il vous dit : Sirocco, sirocco ! Vous lui répon- « dez : Sirocco, sirocco! Avec ce seul mot d'italien, on en « sait autant qu'il en faut pour faire la conversation « pendant tout un été. »

Je ne me souviens que de ce passage. Tout le reste était de cette drôlerie. Cette petite femme a fort bien fait de voyager. La nouveauté des objets donne à son esprit un exercice involontaire qui lui reposera le cœur.

Dieu les conduise et les ramène tous les deux ! j'entends la femme et le mari. Nous consolerons celle-ci du mieux que nous pourrons. C'est fâcheux de ne pouvoir espérer des nouvelles de l'autre que par son retour et sa présence. Enfin, il faut espérer que la même Providence que vous lui assignez, ainsi que moi, et qui l'a suivi jusqu'au port, ne l'abandonnera pas et l'y ramènera. Ici finissent mes fonctions de nouvelliste, et je donne ma démission.

Paris, 1" septembre 1807.

A M. de Chênedollé, à Vire.

Je fis trembler votre portière par mes jurons tempétueux, un beau jour que j'allais vous voir, et que j'appris par elle votre départ précipité. Il n'y a pas | moyen de s'habituer à garder son sang-froid , quand on vous perd de cette manière imprévue. Une autre fois, faites-nous signe au moins que vous voulez vous en aller.

Chateaubriand est en colère d'avoir été ainsi quitté.

A M. DE CHÈNEDOLLÉ. 165

Madame de Chateaubriand prétend que vous n'êtes que disparu. Elle croit vous avoir vu à je ne sais combien de messes dans l'église Saint-Roch, tant votre image la préoccupe jusqu'au pied des saints autels! M. de la Tresne est venu se plaindre au mari et à la femme de vous avoir tellement absorbé par vos assiduités chez eux, qu'il ne vous avait presque pas vu pendant votre séjour ici. Grande rumeur dans la maison où vous étiez si peu venu , grandes enquêtes pour découvrir où vous alliez. Vous voyez de combien il s'en faut que vous soyez indifférent à vos anciens et à vos nouveaux amis. C'est à qui se plaindra de ne plus vous voir et de vous avoir trop peu vu.

Écrivez à Chateaubriand , à qui j'avais annoncé une lettre de vous et qui n'en a pas reçu, ce qui le fâche passablement.

Le pauvre garçon a eu pour sa part d'assez grièves tribulations. L'article qui m'avait tant mis en colère ' a resté quelque temps suspendu sur sa tête; mais à la fin le tonnerre a grondé , le nuage a crevé , et la foudre en propre personne a dit à Fontanes que, si son ami recommençait, il serait frappé. Tout cela a été vif et même violent, mais court. Aujourd'hui tout est apaisé; seulement on a grêlé sur le Mercure, qui a pour censeur M. Legouvé, et pour coopérateurs payés, dit-on, par le gouvernement, M. Lacretelle aîné, Esménard et le chevalier de Boufîlers. Il paraît que les anciens écrivains de ce journal peuvent aussi y travailler, si bon leur semble. Quelque dégât a aussi été fait sur les autres

T . L'article du Mercure où est la brusque sortie contre Néron. « C'cat en vain que Néron prospère : Tacite est déjà né dans l'Empire, etc. )) C'était le moment de Tilsilt. (Noie de M. Sainte-Beuve.)

166 A M. DE CIIÈNEDOLLÉ.

journaux. M. Fiévée a été remplacé aux Débats par un M. Etienne, M. deLacretelleau Publiciste "^diVmi M. Jouy. M. Esménard même a eu un successeur à la Gazette de France^ mais je ne me souviens pas du nom de ce dernier, et je ne suis pas même bien sûr de l'avoir jamais su. Ce dont je me souviens fort bien, c'est que tous ces messieurs sont des faiseurs de vaudevilles. Ainsi le Voua ^'^^Pt^'^ pesant 3~é la critique est remis à des mains — j^ accoutumées à se jouer de la marotte de Momus. Il faut V ^ i ^donc espérer que les journaux seront plaisants. Si les nouveaux censeurs ont envie de rire , leurs devanciers i/* I n'ont point envie de pleurer. Fiévée a conservé dans C. - / ses attributions la plus haute correspondance où l'am- > 'w- bition humaine puisse aspirer, et on lui laisse 1 8,000 fr.

de pension pour un travail qui mériterait d'être acheté i ^ .y au poids de l'or, s'il était aux enchères. On donne à ^ù.- J, Esménard 12,000 fr. pour le Mercure où il ne fera rien, *y à ce qu'il dit. M. de Lacretelle aura une bonne place.

r— * Enfin, dans la tempête, l'or a plu sur les déplacés, et je

f* " '^^^•^nevous conseille pas du tout de les plaindre. Il y a pour

accompagnement à ces nouvelles bien des menus détails

' * V'i qui sont intéressants, mais vous nu pouvez les apprendre

" ' - qu'ici. Hâtez- vous donc d'y revenir et de les demander

1*41* ' ' à ceux que vous rencontrerez, car pour moi je m'en

vais, et je vous préviens honnêtement. Nous partons

samedi prochain, mais nous reviendrons cette année au

commencement de novembre. Si d'ici là vous êtes à

Paris , avancez jusqu'à Villeneuve. J'aurais bien du

plaisir à vous y recevoir, ainsi que toute la famille.

Chateaubriand y viendra tard , car il a acheté au delà

de Sceaux un enclos de quinze arpents de terre et une

petite maison. Il va être occupé ù rendre la maison

logeable, ce qui lui coûtera un mois de temps au moins

A M. DE CIIÊNEDOLLÉ. 167

et sans doute aussi beaucoup d'argent. Le prix de cette acquisition, contrat en main , monte déjà à plus de 30,000 fr. Préparez-vous à passer quelques jours d'hiver dans cette solitude qui porte un nom charmant pour la sauvagerie : on l'appelle dans le pays Maison de la Vallée au Loup. J'ai vu cette Vallée au Loup. Cela forme un creux de taillis assez breton et même assez périgourdin. Un poëte normand pourra aussi s'y plaire. Le nouveau possesseur en paraît enchanté, et, au fond, il n'y a pas de retraite au monde où l'on puisse mieux pratiquer le précepte de Pythagore : « Quand il tonne, adorez l'écho. » Voilà, j'espère, une gazette très-complète, et qui ne vous permettra plus d'ignorer comment va la partie du monde à laquelle vous prenez le plus d'intérêt. En revanche et en récompense, j'espère que vous terminerez ce recueil sur Rivarollet ' que vous m'avez tant promis, et pour lequel je vous promets en pot de vin un surcroît de bibliothèque. C'est, ne vous en déplaise, un « Recueil de Poésies , » imprimé chez Sercy, 5 volumes qui sont rares et curieux. Je vous les garde dans un coin.

Vous sentez que les événements dont je vous ai fait le récit m'ont assez occupé pour excuser mes lenteurs à vous répondre. Je vous promets d'être plus diligent à l'avenir.

Je n'ai pas négligé ce que vous me recommandez pour mes propres travaux. Vos approbations me sont chères , et je voudrais bien les justifier. Je puis vous assurer du fond du cœur, et avec toute vérité, que tous mes vœux seront remplis et toutes mes ambitions litté-

1 . C'est le petit volume intitulé : Esprit de Rivarol. { Note do K. Saiute-Beuve.)

raires satisfaites, si trois ou (juatre liommes dans le monde lisent ce que je pourrai l'aire avec une satisfaction aussi vive, aussi pleine et aussi constante que celle que m'ont fait éprouver vos vers , que j'emporte avec moi, et dont je me souviens toujours avec un plaisir qui est parfait. Portez-vous bien. Écrivez-moi. Venez nous voir, si vous pouvez; mais surtout arrangez-vous de manière à nous voir à la ville plus souvent que l'hiver dernier. Toute la famille vous présente ses souvenirs.

P. S. Suppléez à ce que je puis avoir omis, car je ne relirai pas.

Paris, 5 septembre 1807.

A madame de Vintimille.

J'ai dit à Chateaubriand tant de mal de son acquisition; j'ai jeté de si hauts cris sur les difformités du lieu et sur l'énormité des dépenses où la nécessité de se plaire dans son chez lui va le jeter; il m'a écouté avec . une telle patience, et m'a répondu avec une telle douceur, que, de pure lassitude, d'épuisement et aussi d'attendrissement, je croirai désormais que le lieu est charmant, les dépenses utiles et l'acquisition excellente. N'interrogez donc plus un homme dont la judiciaire est troublée; je me déclare incompétent. C'est de vous que je veux apprendre ce que je dois penser désormais de tout cela; ma raison attendra que votre coup d'œil la redresse. Jusque-là, mon avis est précisément celui de M. Bridoison : «Je ne sais que vous dire ; vcilù ma façon de penser. »

Vous nous avez renvoyé madame de Chateaubriand enchantée de vous et de tout Méréville. Si elle se plaît un quart d'heure dans son futur manoir, autant qu'elle s'est plu pendant cinq jours dans le lieu où vous êtes, son mari n'aura pas fait une aussi mauvaise affaire que je l'ai d'abord craint, lorsque j'avais le sens commun.

Il faut absolument que j'assomme votre portier, un jour que j'aurai de la force, et je vous en demande trèssérieusement la permission. Cet homme a l'air d'un Cerbère maigre; il me reçoit toujours fort mal, ne m'écoute point, ne me laisse jamais entrer, et, de plus, il me prend pour le père de mon frère , c'est-à-dire, pour mon propre père à moi. J'avais choisi les deux jours les plus brûlants de l'année , et le plein midi de ces deux jours-là, pour vous faire de ces visites signalées, qui prouvent sans contestation un dévouement incomparable, et qui rendent impossible, de la part de ceux qui les reçoivent, toute ingratitude et même toute indifférence; je m'attendais à votre admiration, à vos regrets, tout au moins à votre pitié; il est clair que le misérable m'a omis sur votre liste , ou que peut-être il m'en a méchamment effacé. Je ne lui pardonnerai jamais les reproches de négligence et d'oubli que je reçois si mal à propos, et l'injustice énorme dont il est la cause. Ces Chateaubriand à qui je m'étais vanté, en temps etlieu, de mes hardiesses, auraient bien dû s'en souvenir, et me servir de témoins, en vous servant de confidents, lorsque vous leur avez fait vos plaintes. Mais ces gens-là sont absorbés par leur Vallée au Loup ; ils en perdent la tête, et moi aussi. Tant y a que si j'avais eu affaire à cette large et ronde face, qui se montrait si accueillante , à votre porte de la rue de Cérutti , j'aurais eu des remercîments. Je suis sûr que t iO

les honnêtes gens chez qui vous étiez, ces jours-là et à ces heures, vous ont fait les leurs. Mais ainsi va le monde,

El par où l'un périt, un autre est conservé !

Je me réduis donc à protester de mon innocence, et, si j.e meurs des traitements que l'on me fait, avant d'avoir tué ce vilain homme, je déclare que je l'ajourne d'avance ù comparaître au tribunal de Dieu, dans l'an et jour. J'offre de plus l'épreuve du fer rouge ou telle autre que vous voudrez choisir. Si, après tout cela, vous persistez à me croire coupable , je vous rends vous-même responsable de tout ce qui pourra en arriver.

Vous n'auriez pas parlé ni écrit comme vous avez fait, si vous aviez pu écouter, à travers la porte, une conversation sérieuse, de deux heures , que j'ai eue ici , sur votre compte, avec l'éternel président, il y a huit ou dix jours : vous n'avez jamais été si bien jugée ni mieux appréciée. Nous conclûmes très-gravement que vous étiez la première des femmes estimables et des femmes aimables. Entendez bien qu'un chimiste appellerait cela le caput mortuum, ou le mâchefer derenlretien, qui fut chaud, qui fut tendre, qui fut sensé, animé et complet. « J'espère au moins, » dis-je au président, «que nous « ne nous demanderons plus : Que pensez-vous de ma- « dame de Vintimille ?»

11 m'assura que le plus insupportable des désagréments de sa place était de ne pas lui permettre de vous voir tous les jours, et dej^ous £romeneiJtous^ les i soirs duiis les catés du boulevard. Je lui dis qu'il avait j raison.

A MADAME DE GIJITAUT. 171

Je ne puis pas entrer dans les autres détails; je pars demain. Je vous pardonne ; mais vous m'avez désespéré. Une chose qu'il m'est impossible de vous pardonner cependant, c'est d'avoir laissé partir madame de Chateaubriand, sans lui montrer quelque poupée de mademoiselle de Noailles. Mais elle m'a promis de revenir exprès à Méréville pour en voir une. Portez-vous bien , je vous prie, car, juste ou injuste, je m'intéresse toujours infiniment à votre santé , en quelque état que soit ma tête. Si M. de Vintimille fait des vers, ou s'il raconte quelque nouvelle historiette, je me recommande toujours à vous.

Villeneuve-sur-Yonne, octobre 1807.

A madame de Guitaut , à Epaisses.

Madame, je suis fort peu observateur, et même je n'observe rien; mais j'ai des yeux, jeles ouvre, et quand j'aperçois dans le monde quelque apparence qui me charme, je la regarde, jem'y complais etjene puis plus l'oublier. C'est là mon métier sur la terre , et presque mon unique occupation.

J'ai fait cependant autrefois une observation importante, et je veux vous la dédier. La voici :

«On s'épargnerait bien des peines, si l'on entrait dans « la vie, déterminé ù garder à tout prix les opinions qui « nous rendent plus sages, et tous les sentiments qui, « en nous rendant contents des autres, nous rendent « plus contents de nous. »

Or, Madame, ceux que vous nous avez inspirés ont

tout à fait ce caractère. Mon frère et moi sommes bien déterminés, et nous avons le cœur têtu, à aimer invariablement Epoisses. Ce lieu nous est recommandé par le passé, par le présent et par l'avenir.

Le passé, c'est madame de Sévigné; le présent, Madame, c'est vous, et l'avenir, ce sont ces deux jeunes personnes qui étaient assises à vos côtés, et dont vous étiez si bien parée. En vous voyant au milieu d'elles, il était difficile de ne pas se dire, comme leur arrièregrand-père, lorsqu'il écrivait de Saulieu à madame de Grignan : « Le monde est bien aimable et bien joli ! s Je m'étonne pourtant qu'elles comptent ainsi dans mes souvenirs; car, s'il faut avouer la vérité, je donne peu d'attention à cet ûge qu'on dit c'narmant. Il se suffit si bien à lui-même que je le livre à ses agréments. Mais, cette fois, moi qui n'ai jamais pardonné à personne d'avoir quinze ans, je pardonne à mesdemoiselles vos filles d'en approcher. Tout me plaît d'elles et m'occupe, jusqu'aux noms qu'elles portent. Celui de l'aînée est le vôtre, Madame, et celui de sa sœur appartenait, il n'y a pas encore longtemps , à une femme bien regrettée, bien digne de l'être, et dont l'amitié a fait les délices des dix dernières années de ma vie. Pardonnez-moi d'oser vous en parler ici. Ce mois est consacré à sa mémoire, et tout ce qui me la rappelle m'est cher. J'ai déjà souhaité bien des fois que Pauline de Guitaut fût plus heureuse que Pauline de Montmorin !

J'aurais eu l'honneur de vous écrire depuis longtemps, Madame, si je n'avais eu les mains liées par un rhumatisme et par des serments. Le rhumatisme venait du ciel, et les serments m'avaient été extorqués par mon frère qui abuse de ma simplicité.

Il avait allégué le droit des gens que vous aviez,

flisait-il, peu ménagé dans sa personne, en le soupçonnant de vous avoir quittée avec moins de regret que moi. Il avait invoqué les liens du sang, et employé la prière et l'éloquence pour me déterminer à lui céder ma place auprès de vous. Il voulait vous parler tout seul, pour se faire mieux écouter. Je suis facile à émouvoir; il m'attendrit, et je jurai de ne vous écrire qu'après lui. Combien je m'en suis repenti !

Heureusement, Madame, le pays où nous sommes n'est pas à mille lieues du vôtre, et vous y relayez quelquefois. Paris a l'honneur de vous compter, de loin en loin, au nombre de ses habitants, et nous y passons notre vie. Enfin vous avez des affaires, des procès, et mon frère est homme de robe. Pour vous revoir, il n'y a qu'à vivre. A la vérité, ce dernier point me paraît difficile quand je suis immobile et assis ; mais on dit qu'il n'est rien dont une volonté ferme ne vienne à bout; or de quelle résolution ne sont pas capables des hommes qui ont pu vous fuir, quand vous vouliez les retenir auprès de vous ! Nous vous reverrons donc, et je pourrai vous remercier de vive voix d'un accueil dont je n'ai pas su vous remercier par écrit. Ce sera désormais mon espérance.

Daignez, en attendant, agréer les assurances du profond respect avec lequel j'ose me dire, après vous avoir vue un seul moment, Madame, votre, etc.

4 74 A MADAME DE VINTIMILLK,

Villeneuve-sur- Yonne, 11 novembre 1807.

A madame de Vintimilky à Paris,

Vous avez dédaigné mon innocence, et le ciel vous en punira.

J'ai fait le tour du monde. J'ai vu le château de Bussy où sont les portraits de toutes les femmes spirituelles et belles de la cour de Louis XIV.

Mourez de honte ! au milieu de ces curiosités , mon premier et unique mouvement a été de m'écrier: « Ah! « où est madame de Vintimille? »

J'espérais trouver ici, à mon retour, une lettre de vous, et j'avais dans ma tête, pour y répondre, une demi-douzaine de relations qui vous auraient fait plaisir; mais je n'ai rien reçu et vous ne saurez rien.

Je veux vous dire seulement que le portrait que nous avons vu ensemble autrefois, chez madame de Muy, est celui de madame de Grignan. Celui qui est à Bussy n'est pas aussi bien peint, mais il a plus de feu et de vie; on y retrouve davantage, pour ainsi dire, une nature qui a été prise sur le fait.

Figurez-vous, une bonne fois pour toutes, que madame de Grignan avait le visage de l'esprit de sa mère, et que madame de Sévigné avait le visage de l'esprit de madame de Lafayette , une mine longue et posée, mais sage et tendre; en sorte que ce qu'il y avait de piquant, dans l'esprit de madame de Grignan, lui venait de ses traits, et ce qu'il y avait de piquant, dans l'esprit de jnadame de Sévigné, lui venait de ses pensées.

Je m'embrouille un peu et j'embrouille mon écriture, mais vous m'entendez bien. Si la doctrine moderne des contrastes est vraie , ces deux femmes étaient nées pour s'aimer, quand elles n'auraient pas été cousines.

J'ai vu aussi ce charmant Bourbilly. Mais, pour celuilà, je n'en parlerai qu'aux amis constants, à ceux dont l'amitié est à toute épreuve. J'éviterai d'en faire mention et même de le nommer en votre présence.

Je n'ai pu désarmer Sabathier mon rival ;

il est clair que vous m'avez sacrifié aux calomnies de votre vilain portier; ce qui redouble le désir que j'avais de le tuer, et assurément je m'en passerai la fantaisie.

Malgré cette humeur homicide qui me domine, je sens encore pour vous, au fond de mon cœur, une tendresse molle que je puise tout entière dans le passé, car, en vérité, le présent est abominable. Je vous livre à vos remords, et je me renferme dans ma vertu, comme un limaçon maltraité se renferme dans sa coquille.

Je porterai bientôt avec moi, à Paris, ce fragile rempart, et du fond de mon trou, je demanderai aux passants de vos nouvelles.

Adieu, Madame. Il m'en coûte de prendre ce ton avec vous; mais il le faut : la justice le veut; l'honneur l'ordonne. J'obéis , et je vous redis le plus tragiquement qu'il m'est possible, en admirateur désespéré et furieux : Adieu, Madame.

P. S. Je m'aperçois que mon papier a bu mes injures : apparemment on l'a pris chez A'otre marchand. J'en suis fâché , car je voudrais que mes ressentiments

pussent se lire d'une lieue, et que vous n'en perdissiez rien. Je suis outré.

Villeneuve-sur-Yonne , novembre 1807 A madame de Guitaut, à Epaisses.

Madame, on m'a remis, à mon réveil, le 20 novembre, deux lettres et de vieux journaux.

La première lettre, qui était de mon frère, nous apprenait que M. Gueneau de Mussy quittait Paris. J'en suis fâché pour moi qui n'aurai plus personne à qui parler de son pays; mais je m'en console pour lui, puisqu'il vivra votre voisin.

La seconde lettre. Madame, était la vôtre. Le timbre en était effacé; mais, au premier coup d'œil, j'en ai reconnu l'écriture , et j'en ai baisé l'enveloppe. La surprise que me causait cette faveur inespérée, et les bontés dont cette lettre était remplie , autorisaient un tel transport.

Les journaux qui étaient retardés annonçaient que M. Mole était définitivement nommé préfet de votre Côte-d'Or, ce qui m'a fait un grand plaisir.

M. Mole est un jeune Français d'une probité patricienne, d'une gravité consulaire et d'une figure romaine. Il a l'air froid; mais son esprit est très-ardent, et il a le cœur excellent. Je le connais beaucoup ; il connaît M. de Mussy; il a vu M. Frisell, qu'il se sent disposé à estimer infiniment. Ainsi, Madame, vous serez bien recommandée; vous l'êtes même déjîi.

J'ai écrit avant-liicr à ce nouveau duc (-e Bourgogne,

A MADAME DE GUITAUT. ^^l

pour lui offrir ma protection dans les lieux où il va régner, et pour lui demander la sienne pour Epoisses et pour Bourbilly. J'ai dit ce qu'il fallait de vous et de votre maison. J'ai même fait quelque mention du portrait de votre arrière-grand-beau-père, dont je l'ai assuré que le visage aurait beaucoup aimé le sien.

Enfin, Madame, je me suis mis en mouvement pour vous, et j'en éprouve une grande joie. Je présume peu cependant de ces apparences riantes. Probablement je n'aurai point le bonheur de vous être utile. Du moins n'osé-je me flatter que mon crédit à la cour de Dijon ait pour vous de grands avantages ; je connais messieurs les préfets : ils peuvent nuire impunément, mais non pas servir à leur gré.

Peut-être, Madame, nous n'avons rien à espérer de celui-ci ; mais vous n'en aurez rien à craindre. Je suis sûr que, s'il est forcé de manger son département, il vous mangera la dernière , et avec beaucoup de regret.

Je me fais de ce moindre mal un bien dont mon impuissance s'amuse , faute de mieux , pour se distraire d'elle-même et pour occuper son ennui.

Comme je n'ai rien écrit en ma vie avec plus de plaisir que cette lettre, je veux goûter dans toute sa simplicité la satisfaction qu'elle me donne ; peut-être, d'ailleurs, vous verrez mieux ma bonne volonté, si je la montre toute seule; je n'ajouterai donc pas un mot, si ce n'est qu'il n'est rien au monde de plus naturel, de plus juste et de plus agréable que d'être , comme je le suis. Madame votre très-humble et très-obéissant serviteur.

478 A MADAME DE GUlTAllT.

Villeneuve-sur-Yonne, 12 décembre 1807.

A madame de Guitaut, à Époisses.

Il y a, Madame, dans le monde, un vilain petit mal bien singulier. C'est une invisible vapeur, qui semble ne toucher à rien, et qui pénètre jusqu'aux os. On lui donne un grand vilain nom, dontl'épithète est fort jolie : c'est un rhumatisme volant.

Ce mal bizarre , qui a quelque chose de dragon et de lutin tout à la fois, se joue à ravager un homme. Il se jette, comme en sautant, sur les deux bras, sur les épaules, sur les dents; et, quand il est las de bondir, ou rassasié des tourments dont il fait sa vaine pâture, il abandonne les surfaces; il se glisse dans l'estomac, et s'y endort.

Alors on croit ne plus souffrir; mais on porte au dedans de soi un poids affreux, pire que toutes les douleurs.

J'ai logé cet hôte cruel. Je suis en proie à ses caprices, depuis la lettre du mois d'octobre oii je vous en ai dit un mot, et je m'en sentais accablé , lorsque la vôtre est venue. Elle m'a beaucoup soulagé; elle m'a ranimé du moins, et depuis que je l'ai reçue, j'ai fait cinq mouvements complets.

Le premier. Madame, a été d'écrire à M. Mole, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire , dans un billet que vous avez comblé de gloire , et qui ne mérite pas d'être compté; le second a été de vous écrire à vous-même; le troisième , de chercher sur ma table une demi-dou-

zaiiie de lettres éparses, que j'avais commencées pour vous , dans les intervalles de mes angoisses, et que j'avais toujours été forcé d'interrompre, ep me disant : Je souffre trop ; je recommencerai demain ; le quatrième a été de les lire; le cinquième enfin est de vous en envoyer la copie. Comme l'intention, quand elle est ainsi constatée, équivaut à l'exécution, je pourrai me vanter à vous de vous avoir écrit six lettres pour une , moi qu'on a toujours accusé de n'en écrire qu'une pour six. Tout est transcrit, dans ma pancarte, avec une minutieuse et scrupuleuse exactitude. Je n'ai pas changé un /seul mot , quoiqu'il y en ait qui me déplaisent ; je n'ai voulu rien ajouter, quoique j'en fusse bien tenté ; enfin tout a ici l'excuse et le mérite du premier jet et de la première intention.

Je vous aurais envoyé avec plaisir les originaux de mes copies ; mais la poste en aurait été surchargée ; le port vous en eût coûté la valeur d'une métairie, ou tout au moins d'une charrue , et quand on se donne les airs de recommander vos domaines aux pouvoirs administratifs, il ne faut pas vous ruiner.

Il ne me reste, Madame, qu'à vous demander vos commissions. Que voulez-vous que je dise à votre préfet? Où sont messieurs vos fils? Que pouvons-nous faire pour eux? Que pouvons-nous faire pour vous, en attendant M. Frisell que rien ne saurait remplacer? J'ose espérer que vous nous donnerez vos ordres, convaincue i\ la fin que personne n'a plus que moi le droit de se dire. Madame, votre très-humble et très-obéissant ser^ viteur.

VSÛ A M. DE FONTANES.

Paris, 5 juin 1S09.

A monsieur de Fontanes, à Paris.

J'étais mort hier. Je me sens un peu ressuscité aujourd'hui, et je voudrais bien ne pas me gâter; mais il faut voir à quel point vous êtes pressé.

Si vous ne vouliez que répondre au roi, vous le pourriez dès ce moment; mais si vous voulez lui faire plaisir, il faut un peu de temps.

Il a des doutes, des scrupules, des embarras d'esprit, des obscurités dans la tête. Pour dissiper tout cela, il faudrait des clartés ; il faudrait traiter le sujet un peu à fond , quoique légèrement , et discuter ses notes.

Voulez-vous courir les risques d'attendre encore quelques jours ^ et me donner cette semaine?

Je pourrais vous envoyer, dès aujourd'hui, les notes et le mémoire que vous renverriez sur-le-champ au chambellan, en lui faisant dire que vous aurez l'honneur d'écrire au roi. Il est sûr qu'en prenant ce parti, vous répondriez plus tard, mais vous répondriez mieux et plus complètement.

Vous êtes un oracle qu'on consulte, et non pas un bel esprit avec lequel on correspond.

Je sais gré à cet in-folio de ne m'avoir pas occupé de lui, un seul instant, hors de mes écritures, ce qui est un grand soulagement , et ne m'est pas ordinaire. Mais ces maudites écritures, ces extraits et ces notes oui eu besoin d'un travail mécanique assez pénible, et

A M. DE FON'TANES. 18f

m'ont fait rester deux fois au lit, jusqu'à quatre heures du soir, en tenant mes yeux collés, tantôt sur le mémoire, tantôt sur mon papier. Je serais fâché de ne pas aller jusqu'au bout. Cela me sert d'ailleurs à me fouiller moi-même , en passant, et on est toujours bien aise de savoir ce qu'on porte en soi.

Voyez, décidez. Je puis , avec un tronçon de plume, expédier précipitamment ce qui me reste; mais je m'épuiserai, et je gâterai tout. Si vous pouvez attendre aux fêles, j'irai à Issy, je me baignerai, je terminerai sans fatigue et en m'amusant. Votre roi sera mieux servi, et vous finirez par être plus content de lui, de vous et de moi.

J'attends votre décision.

Paris, 6 juin 1809.

A M. de Fontanes, à Paris.

Puisque vous ne voulez pas attendre, voici mes notes. Ne vous en prenez qu'à vous de la sécheresse et du désordre qui y régnent.

Les auteurs du Mémoire sur l'instruction publique en Hollande divisent le sujet en trois ordres de connaissances : les nécessaires, les agréables et les utiles. De là, trois degrés : l'éducation élémentaire ou primaire, l'éducation littéraire ou secondaire, et enfin l'éducation savante ou définitive.

Ils attribuent à l'éducation primaire « les connais- « sances dont l'homme ne peut être privé sans dégra- « dation réelle, quels que puissent être, d'ailleurs, la t u

482 A M. DE ?ONTANES.

« classe dans laquelle il est né, son rang, son état, sa « fortune. »

A l'éducation secondaire, « l'acquisition des connais- « sauces d'un ordre plus élevé, connaissances dont les « dernières classes de la société peuvent se passer, « mais qui sont très-nécessaires aux autres, et devien- « nent de plus en plus indispensables, à mesure que « les classes s'élèvent, qu'on jouit de plus de fortune, « ou qu'on aspire à parvenir, par un mérite réel, à un « rang plus distingué. »

Enfin, à l'éducation définitive, « le genre d'instruc- * lion qui procure les connaissances requises pour « exercer l'état auquel on se voue, soit dans les études « proprement^ dites, soit dans d'autres professions d'un « ordre supérieur. »

Le roi n'aime pas cette épithète de définitive. Elle exprime assez bien cependant ce que veulent dire les professeurs ; elle a du sens, car il semble que l'éducation est plus finie, lorsque, après avoir instruit l'homrne pour soi, ce qui est sa grande utilité, elle l'instruit aussi pour les autres. On pourrait, au surplus, la nommer po/?Y?çwe. Elle donne, en effet, à celui qui l'a reçue, un rang sur la terre et dans son pays, un état dans le monde, une sorte de dignité et de magistrature dans la société. C'est un honneur qu'ont eu, chez tous les peuples et dans les siècles même barbares, la théologie, la jurisprudence, la médecine, les hautes sciences et les belles-lettres.

L'instruction élémentaire qui, par une disposition déclarée fondamentale, embrasse l'un et l'autre sexe, me paraît admirablement soignée en Hollande, et, aux nouveautés près dont on voudrait la surcharger, elle est peut-être excellente, vu les bonnes habitudes d'un

pays où les révolutions que le gouvernement a subies n'ont rien changé et rien interrompu.

Cinquante inspecteurs, pour dix départements, veillent et courent sans cesse pour maintenir ou rétablir l'ordre dans les écoles. Ces petits établissements sont traités comme les digues du pays. Aux inspecteurs on adjoint dans les grandes villes, sous le nom de commissions locales, quelques personnes à chacune desquelles sont assignées les écoles de son quartier.

Il y a, dans cette disposition, quelque chose à imiter, et erat quod tollere velles.

Les commissions locales se réunissent, trois fois par an, aux inspecteurs, pour discuter les besoins des localités, et font parvenir, chaque année, au ministre, un rapport de ce qu'elles ont fait, et de l'état dans lequel se trouvent toutes les écoles de leur département. La réunion des inspecteurs a surtout pour objet de faire subir « l'examen prescrit par la loi aux élèves qui dé- « sirent devenir maîtres d'école. »

11 n'y a rien qu'on n'ait tenté, ou qu'on ne propose, pour en avoir d'excellents.

« Choix à faire par les inspecteurs, parmi les élèves « qui se distingueront et qui voudront embrasser la « carrière de l'enseignement;

« Encouragements et facilités pécuniaires aux jeunes « gens des classes les moins fortunées, afin qu'ils se « vouent à un genre de vie si utile ;

« Perspective d'être placés, dès qu'il y aura des vaca- « tures;

« Gradations propres à servir d'aiguillon, » c'est-àdire, passage d'une école moindre à une école supérieure, de l'école d'un bourg â celle d'une ville, etc. ;

« Rétributions tellement proportionnées à leurs be-

« soins, qu'ils ne soient plus dans la triste nécessité de « se livrer à d'autres occupations, qui souvent prennent « sur les devoirs de leur profession et diminuent leur « zèle, etc. »

Les auteurs du projet voudraient sagement borner l'instruction élémentaire en Hollande, comme en France, « à lire, écrire et pratiquer les premières opérations de « l'arithmétique, outre le profond respect pour l'Etre « suprême et le culte qui doit lui être rendu. »

Le ministre n'entend pas qu'il soit permis, dans les écoles primaires, de donner aucune instruction sur les dogmes de la religion, opinion que le roi partage, par respect pour la liberté des consciences. Seulement, ce qui est, dans le roi, respect profond, tendre scrupule et ménagement délicat, semble être, par-ci par-là, chez le ministre, une aversion. Mais, par compensation, ce dernier veut qu'on enseigne, dans les plus petites écoies, ou du moins dans quelques-unes, « outre l'art « d'écrire, de lire et de compter, les langues hollan- « daise et française, le chant, les éléments des mathé- « matiques, de la physique, de l'art de raisonner, de la « géographie, de l'histoire, et d'autres articles encore. »

Il ne dit pas si les petites filles, qui ont aussi des facultés intellectuelles, « apprendront les éléments de la logique; » cela est probable dans un siècle où l'on s:roit que le raisonnement est la raison.

Que le ciel préserve les autres enfants (enfants du peuple, car c'est d'eux qu'il s'agit ici) d'être propres à apprendre tout ce que le ministre veut qu'on leur enseigne! Ils ne seraient plus capables de travailler. La force de l'homme, si elle se porte à son cerveau, quitte ses mains. Quiconque est propre à donner une attention extrême et soutenue à ce qui est abstrait devient

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impropre à ce qui est machinal. La nature a pourvu aux travaux nécessaires à la vie, en ne donnant à la plupart des hommes que des cerveaux qui ne font rien.

Les inspecteurs sont chargés, dans le projet, d'introduire et de perfectionner des méthodes nouvelles. C'est une mauvaise attribution. Tout ce qu'on peut en etfet proposer, à cet égard, tendra toujours à rendre l'art d'apprendre moins mécanique; et c'est précisément ce caractère, qu'il a reçu d'abord par la force de l'instinct et de la nécessité, qui le rend plus populaire, c'est-ùdire plus convenable à la multitude, qui est incapable de combiner, surtout lorsque cette multitude est composée d'enfants.

La mission donnée aux inspecteurs ouvre, en outre, à la fureur d'inventer un million de portes qu'il faudrait tenir fermées. Elle introduit dans l'éducation une foule d'essais capricieux, et fait incessamment tenter des expériences déplorables, en ce que, lorsqu'elles n'ont pas une grande utilité, elles ont le grave inconvénient d'interrompre le respect pour l'antiquité; elle enflamme l'ambition et attiédit le véritable zèle; elle ôte à la médiocrité sa modestie, car il n'est point d'homme médiocre qui ne puisse imaginer un changement à l'alphabet, et plus il sera médiocre, plus il tiendra à honneur et à gloire de le tenter : les exemples surabondent. Enfin, pour se faire valoir et se distinguer dans une mission qui leur est si imprudemment donnée, chaque inspecteur doit sans cesse avoir l'esprit tendu, en lui ou hors de lui, vers quelque novum organum qui puisse le recommander; la vanité est en travail et le bon sens dans l'inaction.

Les professeurs proposent, et le roi approuve que, sans déranger les études, on introduise un travail ma-

nuel dans les écoles élémentaires, parce que les enfants qui les composent ne peuvent pas avoir l'esprit occupé pendant toute la durée des classes, il y aurait sans doute quelque utilité à cette mesure; mais il est douteux qu'on trouve un grand nombre de travaux sédentaires qui conviennent aux hommes, et par conséquent aux jeunes garçons. Ne serait-il pas ridicule, par exemple, de leur permettre de tricoter ou de fder? et si l'habitude de l'oisiveté est à craindre, n'est-il pas utile d'habituer l'homme, dès l'enfance, à se tenir dans l'ordre et dans le repos en même temps?

Je brise là.

Encore un mot, cependant. Vous avez vu que ces bons professeurs étaient plus hardis que le roi, et mieux intentionnés que le ministre, sur ce qui intéresse la religion. Ils veulent qu'on en parle, ou du moins qu'on la pratique publiquement dans les écoles, et ils disent fort sensément à ce sujet : « Qu'il faut que les « enfants sentent que si le gouvernement a laissé sage- « ment aux ministres des cultes une instruction reli- « gieuse détaillée, il attache néanmoins une grande « importance à la religion; qu'il la considère comme la « base de la morale, du bonheur particulier et public, « du respect dû au souverain et de toute instruction « sociale.

« On donne quelquefois, » ajoutent-ils, « trop de lati- « tude à ce principe très-vrai en lui-même, que la reli- « gion est une atfaire entre chaque individu et l'Etre « suprême. Elle l'est sans doute; mais elle est, en même « temps, une affaire qui importe tellement à la société, « que son bonheur, sa stabilité, son perfectionnement « en dépendent, et qu'on ne saurait trop tôt tourner « vers elle l'esprit et le cœur des jeunes gens.

« Nous savons d'ailleurs, à n'en point douter, com- « bien, dans ce pays où les sentiments religieux ont con- « serve beaucoup d'empire, » (heureux pays!) << l'idée « que des lectures pieuses, tirées des saintes lettres, ne « feront plus partie de l'instruction publique, indispose « de personnes instruites, aussi zélées pour la religion « que pour le bonheur de leur patrie, et les rend peu « favorables à un système d'instruction qui, sans cela, « exciterait peut-être leurs applaudissements les plus « vifs. »

Le roi a fait, sur ce paragraphe, une note dont nous parlerons ainsi que des autres. Il n'a pas entièrement tort dans ses scrupules, et cependant les professeurs ont presque entièrement raison. Ce sont des hommes fort éclairés, fort modérés, fort sages. Leur français est hétéroclite, mais le sens en est bon; et leur langage corrompu est toujours employé à exprimer des pensées et des sentiments fort sains. En attendant notre première entrevue, vous pourrez, sans compromettre l'honneur de votre discernement, dire à Sa Majesté beaucoup de bien de ce travail et de ces gens-là.

Paris, 7 juin 1809.

A M. de Fontanes , à Paris.

Toute la seconde partie du Mémoire est consacrée à l'instruction littéraire, ou, comme disent les professeurs, secondaire et intermédiaire. On dirait que le zèle pour le bien public s'est épuisé à s'occuper des pre-

mières écoles, et n'a pu donner aux autres qu'une attention lassée et des regards fatigués. Cette partie, en efTet, est écourtée et misérable, misérable dans ce qui existe, dans ce qu'on propose, dans ce qu'on désire même, et dans ce qui est possible.

Je n'ai pas besoin de vous entretenir de ce qui existe; la lettre du ministre de l'intérieur au roi en fait justice.

Quant à ce que l'on propose, le ministre, si magnifique, si fécond et si inépuisable en expédients pour to\it ce qui intéresse les écoles élémentaires, demeure ici sans invention.

Après avoir déploré, avec une indignation amère et concentrée, le temps perdu, dans les écoles secondaires, à apprendre le grec et le latin qu'il paraît haïr en secret, il ne trouve rien de mieux, pour remédier à tous leurs inconvénients, que de joindre, « dès l'abord, « à la grammaire, la lecture de quelques morceaux des « meilleurs écrivains, et de faire comprendre ceux-ci, « non-seulement .quant au sens et à la construction des « mots, mais encore quant aux choses et à l'esprit des « écrivains. »

Cela formerait sans doute une excellente instruction, car tout s'y trouve, grammaire, rhétorique, histoire, géographie, poésie, éloquence et érudition; mais on ne dit pas comment il faudrait s'y prendre pour atteindre à un pareil but; on ne résout pas le problème.

Les professeurs y sont eux-mêmes embarrassés. Ils proposent des gymnases, et, dans ces gymnases, « une « grande variété d'instruction, l'étude des langues fran- « çaise, anglaise, allemande, l'enseignement de la phy- « sique, de la géographie poUtique, etc., tout cela mêlé « aux langues grecque et latine, etc. »

Ils ont deux plans et les exposent avec une parfaite

impartialité, quoique trois d'entre eux tiennent pour le premier, et le quatrième seul pour le second. Les raisons et les objections, en faveur de l'un et l'autre, sont loyalement débattues ; ces bonnes gens sont bons camarades entre eux et ennemis irréprochables. La différence la plus notable qu'on puisse indiquer entre ces deux projets, qui ne sont au fond ni dignes d'une grande attention, ni dignes de mémoire, c'est que, dans la première hypothèse, les leçons seraient données dans le même lieu, et en des lieux divers dans la seconde.

On allègue en faveur de ce dernier parti, qu'en changeant de place, les enfants se délasseraient, et, en faveur du premier, qu'ils seraient induits à tout apprendre en venant dans un lieu où tout serait enseigné. Le peu de frais, l'occasion, le voisinage en détermineraient un grand nombre à apprendre le latin par surabondance. C'est l'expression, le désir et l'espérance de trois des professeurs, qui, dans tout cela, montrent plus de bonhomie que de grandeur et de force d'esprit.

Leur opinion à ce sujet me rappelle une des miennes que je ne veux pas taire, puisque je m'en souviens, et qui, un peu inférieure à la leur en simplicité, ne l'est pas en utilité. « On ne saurait, » vous disais-je un jour dans "jn rapport que j'avais projeté comme nécessaire, et que j'ai depuis supprimé comme superflu, « on ne saurait « encourager par trop d'immunités ces espèces d'écoles « mixtes où les enfants du peuple, témoins perpétuels « d'une éducation plus élevée que celle qui leur est « donnée, en reçoivent quelque teinture, et deviennent « ainsi meilleurs. » Voilà mon passage. Je vous prie de faire en sorte qu'il ne soit pas perdu. Je reviens aux bons professeurs.

Ils se réunissent pour demander que, soit dans la

même enceinte, soit dans des enceintes différentes, il y ait une éducation littéraire distincte pour deux espèces d'écoliers, ceux qui apprennent les langues savantes, et ceux qui ne les apprennent pas.

C'est séparer ce qui doit être réuni ; c'est mettre une liqueur exquise dans des vases indignes d'elle, et qui ne manqueraient pas de la corrompre. Il ne faut verser la littérature que dans des esprits et dans des âmes littéraires. Or, les modernes ne peuvent avoir l'esprit et l'âme littéraires que par l'étude des anciens, ni bien connaître les anciens s'ils n'en connaissent pas la langue.

Les professeurs sont donc petits dans leurs moyens. Ils le sont aussi dans leur but, ou dans ce qu'ils désirent, et c'est là mon troisième point.

Ces bonnes gens pensent que le but de l'éducation littéraire est et doit être, non pas de rendre l'esprit plus beau, le goût plus pur, le sens plus droit, la langue plus ornée, l'âme plus délicate et la mémoire plus heureuse, mais seulement de donner à l'esprit « un plus « grand nombre d'aptitudes pour tous les genres de « connaissances. » Ils gémissent de l'état de leur pays à cet égard : « Les études des mathématiques, de la « physique, de l'histoire naturelle, y sont beaucoup « trop négligées. Les auditoires où l'on enseigne ces « sciences sont peu fréquentés, dans quelques endroits « même, à peu près déserts. » Ils en rougissent, « et ce n'est pas là, » disent-ils, « ce qu'exige l'état actuel des « lumières et de la société. » Pour se mettre donc au niveau de l'état actuel des lumières et de la société, grand cheval de bataille de ceux qui, ne trouvant jamais leurs raisons dans le dedans des choses, parce qu'ils ont l'esprit peu pénétrant, les cherchent toujours au

dehors, parce qu'enfin ils ont des yeux, ils souhaitent qu'on enseigne tout à la jeunesse, même à l'enfance, pour la rendre propre à tout savoir.

Ils ont, à ce propos, un singulier principe. Ils reconnaissent que les enfants sont peu capables d'attention ; mais ils prétendent qu'en faisant succéder perpétuellement une étude à une autre, on pourra occuper continuellement leur esprit sans le fatiguer. C'est dire qu'u-i arc toujours tendu se reposera si le tireur change de but. La comparaison est de l'école ; mais nous parlons des écoliers.

Les professeurs se trompent. L'esprit des maîtres, qui est robuste et exercé, peut se délasser, en effet, par un changement d'attention et d'occupations; mais celui des enfants, léger et tendre, ne peut se reposer et se réparer que par des mouvements, des jeux, des distractions et des dissipations.

Il pourrait se faire, cependant, qu'à force d'exercice, on donnât à l'esprit d'un enfant plus d'étendue et d'aptitudes que sa nature ne le comporte, mais on ne gagnerait, à ce jeu de l'art, qu'une vaine apparence et qu'une trompeuse extension; on ne ferait qu'un esprit faux et de mauvaise consistance. Un des soins des bons éducateurs doit être de laisser chaque esprit dans sa propre sphère, et de lui apprendre à la remplir. Meo sum pauper in œre, était la devise d'Horace, et, à quelques égards, il serait bon qu'au sortir des écoles chaque enfant pût se l'appliquer. Il faut que personne n'apprenne à avoir plus d'esprit que soi.

J'excéderais moi-même les bornes que mes forces naturelles ne prescrivent, si je conthmais à vous développer mou texte^sans en interrompre l'explication. Je renverrai donc à demain mon quatrième point, qui

A M. DE rONTANES.

' ^'^ ti» nartie du mémoire, mise-

eonsiste à prouver 1-". ^^'^^J^^''l\^„' on propose, et ,able dans ce ^^ -f^^/^t aussi dans ce qui est nième dans cequ o^^'"'"''' ^, copier, car j'ai dicte possible. Je n'aura, b-o" q»;^e ^^^^ bon, et c'est

^i^" ^'^- Ho. nressé de savoir ce qu'il faut

Cependant vous êtes presse ^^^^^^ ^^^ ^,^„

penser ^^ P;!;;;^^ ^^^^^^^^ voici mes résnlparle aujourdhui, jeu p

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et trop d'ères à leurs auteu ». Si ^^ ^^^^ ^^ ^„,„,

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inutile pour conserver. Vou» pour

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La seconde partie ^-^^^1'.%^^ essentielle dune P" "" "''T 'irrite ymanqucNousexaminerons bonne éducation littex aire y u 4

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tout s'y tient, »«"' î' ^^dr^ai Waut absolument delequel je --.r::'::«r;osième partie ; la plupart r^tirnfqutrcontient méritent d'être medi-

lées et imitées. (,„ Hollande,

SiVonn'apaset silon a - „ ^.^ ^^.,^^,

Vidée d'une bonne educaiiou

on n'a jamais eu, en France, l'idée d'une bonne éducation universitaire.

Les étudiants, parvenus aux écoles de droit, de médecine, etc., étaient leurs maîtres ; rien ne les défendait d'eux-mêmes. Ils sont surveillés en Hollande, surveillés paternellement. L'obtention des grades exige une bonne conduite. De douces et sages remontrances, de la pari des professeurs, de sages précautions prises par les lois, une police scolastique bien entendue, rendent les écarts difficiles. Tout cela est doux, modéré; il faut absolument l'avoir entre vos mains.

Je vous ai dit qu'il y avait un point où l'on pourrait trouver à reprendre; le voici :

On exige, pendant les six annés que les auteurs du mémoire appellent académiques, tant de cours de toute espèce, que la nomenclature seule en est effrayante. Làdessus il n'y a rien à dire au roi, si ce n'est qu'il est douteux que l'esprit humain pût sufîire à ces études dans tous les pays de l'Europe, en avouant toutefois que cela peut convenir à la Hollande, et en remarquant discrètement qu'un peuple qui veut se distinguer par les lettres, quand il n'est pas très-ingénieux, est naturellement porté à se jeter dans le savoir, qui est sa ressource, la nature ayant donné plus de patience aux esprits qu'elle a créés moins pénétrants.

Nos Français fuiraient, à la seule inspection de l'affiche, les mêmes écoles où le dénombrement de tant de belles connaissances attire en foule les jeunes Hollandais. Je suis las; à demain.

Paris, 8 juin 1809.

A M. de Fontanes, à Paris,

Je vous ai dit qu'il serait fort difficile au roi de Hollande de former dans ses États une bonne éducation littéraire. On voit bien percer son désir à ce sujet; il rejette l'épitliète de défnitive, donnée à la troisième éducation ; il demande pourquoi l'éducation secondaire ne serait pas définitive pour ceux qui ne veulent pas prendre un état où les sciences soient nécessaires, et son bon sens lui fait soupçonner qu'il serait utile d'établir des écoles d'où, sans avoir à regretter les douze ou quinze années qu'il en coûte à un jeune Hollandais pour faire tous ses cours, on pût du moins sortir lettré. Mais cette éducation, dont ses souvenirs lui fournissent confusément quelque idée, n'a jamais existé dans ses Etats ; le pays n'en a point une notion exacte et n'en ofirc pas les éléments.

Dans les écoles hollandaises, en effet, les études n'ont été regardées jusqu'à présent que comme préparatoires. On n'a jamais enseigné que ce qui était nécessaire pour apprendre ailleurs, c'est-à-dire le latin et quelquefois le grec, langues des universités qui appelaient tout, attiraient tout, et n'étaient unies par aucun lien aux écoles subordonnées. De là est arrivé que cellesci n'ont eu pour chefs que des hommes incapables de s'élever plus haut; que ces hommes, n'étudiant que ce qu'on venait apprendre d'eux, -sont restés des maîtres d'école, et qu'ils sont aujourd'hui, aux anciens mera-

bres des congrégations dont nous recueillons les débris, ce qu'étaient les répétiteurs de latin aux bons professeurs de nos collèges.

On n'a jamais connu en Hollande, en Angleterre même, et dans tous les pays où il n'y a pas eu, comme parmi nous, de corps ecclésiastiques enseignants, l'éducation littéraire proprement dite, je veux dire, bornée à donner aux esprits et aux âmes humaines une teinture de ce que les poètes, les orateurs, les historiens et les moralistes de l'antiquité ont eu de plus exquis, teinture qui certes embellissait les mœurs, les manières et la vie entière.

Dans nos collèges, l'enfant était dressé à distinguer et à goûter tout ce qui doit charmer l'imagination et le cœur. Des hommes qui faisaient leurs délices de l'étude de ces beautés se consacraient à leur enseignement. Jeunes eux-mêmes, ils portaient, dans l'exercice de leurs fonctions, un zèle épuré par le désintéressement le plus parfait, et égayé par de riantes perspectives. Ils voyaient dans l'avenir, dès que leur âge serait mûr, une retraite studieuse, les dignités du sacerdoce, ou les grâces et les honneurs de toute espèce qu'obtenaient alors les talents. Le temps de leur professorat était pour eux un enchantement continu , et de ces dispositions naissait en eux une aménité de goûts et de manières qui se communiquait, non-seulement à leurs élèves, mais à tous ceux qui enseignaient, car partout où il y a des modèles il y aura des imitateurs.

Les doctrinaires, les oratoriens et les jésuites sont encore aujourd'hui copiés par les instituteurs français, lis l'étaient, dans les anciens temps, par les professeurs mêmes de l'université de Paris, qui étaient si tiers de leur antiquité, mais qui restèrent inférieurs à ces nou-

veaux venus dans tous les points où ils ne voulaient pas et ne pouvaient pas leur ressembler.

Le grand mérite de Rollin fut d'avoir, avec un meilleur goût et un meilleur esprit, les Immeurs du père Porée.

Des mœurs sombres, inspirées ou entretenues par l'uniformité de l'horizon étroit où circulent leurs espérances; des vertus qui servent à les contenir, mais non pas à les réjouir; un isolement attristant et décourageant, car ils ne tiennent à aucun corps, à aucune association; la certitude de vivre et de mourir dans des occupations dont ils ne peuvent pas changer; un sort bourgeois et quelques applaudissements municipaux pour toute gloire, sont le plus beau partage où puisse aspirer et parvenir aujourd'hui un simple professeur de grec et de latin.

Aussi ne sont-ils et ne font-ils pas des littérateurs; ils ne sont et ne font que des grammairiens.

Regrettons nos anciens collèges! C'étaient véritablement de petites universités élémentaires. On y recevait une première éducation très-complète, puisqu'on en sortait capable de devenir, par ses propres efforts et par ses seules forces, tout ce que la nature voulait. La philosophie et les matliématiques, dont on fait tant de bruit, y avaient des chaires; l'histoire, la géographie et les autres connaissances, dont on parle tant, y tenaient leur place, non pas en relief et avec fracas comme aujourd'hui, mais, pour ainsi dire, en secret et en enfoncement. Elles étaient fondues, insinuées et transmises avec les, autres enseignements. On les goûtait et on emportait le désir de les apprendre; on les apprend aujourd'hui, et on part avec le désir de les oublier. En se bernant, comme le ministre hollandais le

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désire, « à faire comprendre les meilleurs auteurs, non- « seulement quant au sens et à la construction des mots, « mais encore quant aux choses et à l'esprit des écri- « vains, » on enseignait un peu de tout, et, pour me servir d'une métaphore musicale que je ne rejetterai pas, puisqu'elle se présente à propos, on faisait résonner la touche de toutes les dispositions. On déterminait tous les esprits à se connaître, et tous les talents à éclore.

Instruit avec quelque lenteur, avec peu d'appareil et d'une manière insensible, on se croyait peu savant, et on se conservait modeste. Au lieu de cette ignorance qui s'ignore, et de ce savoir qui se connaît, fruits per- Qicieux et repoussants de notre éducation actuelle, on sortait des anciennes écoles avec une ignorance qui se connaissait et un savoir qui s'ignorait. On les quittait avide de s'instruire encore, et plein d'amour et de respect pour les hommes qu'on croyait instruits. Que ceux qui ont vu les temps passés portent leur mémoire en arrière, et qu'ils se souviennent d'eux-mêmes : ils avoueront que je dis vrai. La jeunesse, en ce temps-là, 3tait un âge plein d'enthousiasmes, et par là même de bonheur; mais ses enthousiasmes étaient doux et ses 'élicités paisibles. Elle n'imposait pas la loi d'admirer ze qu'elle admirait et d'aimer ce qu'elle adorait. Ses ^oûts étaient vifs et décidés; mais ils n'étaient pas yranniques. Elle se fiait à son instinct, mais non pas à ;es jugements.

Elle avait de l'orgueil, sans doute, mais un orgueil tout m lointains et en suppositions , fière non de ce qu'elle îtait, mais de ce qu'elle pourrait devenir avec le temps ;t le travail. Cet orgueil ne blessait personne; on aimait i le caresser. Ceux à qui leurs épreuves et une exacte connaissance de soi-même, moins rare alors qu'elle ne

peut l'être aujourd'hui, interdisaient ces espérances et ces brillantes perspectives se repliaient sur le passé. Ils cultivaient en eux, avec délices, les semences de morale et de bon goût qu'ils avaient reçues; ils entretenaient leur mémoire de ce qu'ils avaient appris ou entendu dire de plus beau; et, contents de pouvoir comprendre quelques bons livres, de pouvoir converser avec quelques hommes d'esprit, ils avaient quelque part aux félicités littéraires. Ce bonheur n'était impossible à personne. Il n'y avait point d'écolier, quelque médiocre qu'il pût être, qui fût absolument négligé et abandonné par ses maîtres; on cultivait de chaque esprit ce qu'on en pouvait cultiver, et on n'en laissait aucun d'illettré et d'incapable d'admirer.

C'est par l'effet d'une telle éducation, c'est par cette succession non interrompue de générations, non pas savantes, mais amies du savoir et habituées aux plaisirs de l'esprit, que s'étaient multipliés en France, pays du monde où cette éducation était le mieux donnée, et peut-être le mieux reçue à cause de la tournure d'esprit naturelle à ses habitants, ces caractères où rien n'excellait, mais où tout était exquis dans" son obscurité ; cette réunion de qualités où tout charmait, sans que rien y fût distinct; ce tempérament moral singulier, que le philosophe suisse de Murait croyait particulier à nos climats, et qui servait à former ce qu'on appelait proprement des hommes de mérite , « espèce « d'hommes, » dit-il, « commune en France et presque « inconnue partout ailleurs; » espèce d'hommes si nécessaire à l'ornement du monde et à l'honneur du genre humain que les siècles où aucune nation ne pourra se vanter d'en posséder un très-grand nombre seront tous des siècles grossiers.

Au surplus, cette éducation et ses utilités ne dépendaient que peu de la méthode et du clioix de l'enseignement. Le succès en était dû surtout aux hommes qui enseignaient, et dont il faudrait, s'il était possible, faire revivre au moins les apparences.

Pour y réussir, beaucoup de choses seraient nécessaires; mais une au moins doit être adoptée sans hésitation. C'est qu'il ne soit permis de devenir professeur d'université qu'à ceux qui auront successivement professé toutes les classes, à commencer par les écoles secondaires. Des hommes obligés de tout apprendre seront inévitablement portés à tout enseigner, et l'Unirersité ne sera indispensable qu'aux jeunes gens qui v'oudront "se consacrer aux sciences par goût et par nécessité.

Villeneuve-sur-Yonne, 22 octobre 1809.

A M. de Fontanes.

Monseigneur,

Malgré mes résolutions contraires assez récentes, et jui vous sont assez connues, il me prend une envie rrésistible de vous écrire, et de vous dire une espèce l'adieu avant de quitter mes nouveaux foyers.

Je vais voir Joigny, Brinon, Saint-Florentin, Tonlerre, Noyon, Chablis et Auxerre. Je passerai plusieurs ours dans cette vieille capitale de l'ancienne basse Bourgogne, parce qu'il y a là plusieurs écoles à juger, m préfet à consulter, un aspirant de l'École normale à examiner, et un janséniste à protéger.

Celui-ci est un maître de pension qu'on me dit fort homme de bien et qui se dit persécuté : je le traiterai de mon mieux. Vous savez, Monseigneur, que ce que j'aime le plus au monde, après un jésuite, c'est un janséniste pieux.

Je n'irai point dans ce qu'on appelle à Auxerre le pays haut. J'ai cédé Avallon à M. Guéneau qui me l'a demandé et presque arraché. C'est une ville à beaux esprits où il a sans doute quelque ancien ami qu'il veut tourmenter à son aise; car vous connaissez son penchant à la maligne raillerie, le moins agréable, le moins aimable, le moins excusable, à mon gré, de tous les plaisirs défendus, et le seul qu'il croie innocent.

Il faut plaindre ce jeune esprit dont les passe-temps sont cruels, et imiter à son égard la patience du ciel lui-même, qui répand sur lui ses faveurs et qui ne l'a pas corrigé.

Je ne manquerai pas de le recommander aux prières de mon janséniste auxerrois, et je désire de bon cœur, si je puis hasarder avec vous et me permettre à moimême un calembour, je désire qu'il soit pris à ce trébuchet. Trébuchet est le nom de cet homme de Dieu.

Je ne suis qu'un homme du monde, et je m'égare dans ma route; car ce n'est pas des défauts du prochain que j'avais résolu. Monseigneur, de vous entretenir aujourd'hui, mais de mes propres qualités. Elles ont été l'objet de mes méditations assidues dans un jour de maux et d'ennuis, et m'ont paru merveilleuses : je veux vous en féliciter. Je vous le dis sincèrement et dans le style populaire qui sied si bien à la franchise : Monseigneur, vous êtes bien heureux de 171' avoir!

Je fais mon devoir à merveille, et je sais vous en

imuser; je me joue avec votre hermine, j'égaye votre oyauté.

Vous avez subjugué tout le monde autour de vous, (xcepté moi. Toutes les opinions se taisent devant la ôtre, excepté la mienne.

Je vous dis tout ce que je pense, et je pense avec vous e que je veux.

Sans moi , vous n'auriez pas dans votre empire m sujet qui osât toujours vous dire la vérité pure, ians moi, il n'y aurait pas dans votre cour un homme ibre, ou qui du moins, vu l'intimité et la familiarité îvétérées, pût, comme moi, sans offenser les bienéances, le paraître hautement et publiquement.

Sans moi, vous ne connaîtriez pas, hors de votre falille, les délices de la contradiction ; sans moi, rien ne appellerait jamais h votre souvenir l'ancienne et douce galité.

Et remarquez ceci, Monseigneur : celui qui sait rire vecvous de ses occupations et desvôties est un homme rave et même austère ; celui qui se joue avec vos diuités est l'homme qui attache le plus d'importance à Dtre rang, à vos fonctions, et qui les respecte le plus ans son esprit et dans son cœur ; enfin l'homme qui m& contredit le plus souvent est celui qui a pour vous, 1 secret, le faible le plus décidé; l'homme qui vous ;t le moins asservi est aussi celui qui vous est le plus 3voué.

Vous n'avez jamais obtenu et vous n'obtiendrez jaais de moi tous les jours une aveugle approbation ; ais vous avez toujours exercé et vous exercerez touurs sur moi , tous les jours et à tous les moments, i dépit de vous et de moi-môme, un ascendant plus orieux.

Il y a trente ans et plusieurs mois que je vous aime : ce n'est là qu'une bagatelle ; il y a trente ans et plusieurs mois que pour le talent dans tous ses détails, pour les grands traits de conduite et de caractère, j'ai pour vous, sans interruption, un sentiment bien supérieur à l'amitié ; un sentiment plus rare et plus élevé ; un sentiment que peu d'âmes peuvent inspirer et peu d'il mes garder ; un sentiment dont peu d'hommes sont dignes et peu de grands hommes même capables; enfin un sentiment unique, celui d'une invariable et, pour tout dire franchement, d'une incurable admiration.

C'est sur quoi, Monseigneur, j'ai voulu vous faire aujourd'hui mon très-sincère compliment. Agréez-le, je vous prie, avec votre équité accoutumée.

Je suis très-profondément, comme l'autre jour, Monseigneur, de Votre Excellence, le très-humble et trèsobéissant serviteur,

JOUBERT

p. s. Agréez aussi, comme l'autre jour, la petite note ci-jointe, et pardonnez-moi les ratures, ce difforme tourment des yeux. On m'a interrompu plus d'une fois; je suis pressé par l'iieurc, et je me hûte, je galope, je m'embourbe. Je pars demain.

Mercredi, 8 novembre 1809.

A M. Rendu, inspecteur général de l'Université impériale ' .

Auxerre est une ville heureuse en éducation. Nonseulement son collège est très-bon , mais ses petites pensions, ses répétiteurs, ses maîtres d'école même (à l'exception d'un seul) sont excellents.

Cinq Frères de son ancienne école de Saint-Charles, c'est-à-dire cinq Frères des anciennes écoles chrétiennes, se sont établis dans cette ville qu'ils n'ont pas quittée un instant, même pendant la révolution, et y instruisent les enfants du peuple, conformément à l'excellente méthode prescrite par leur instituteur.

Le collège a pour chef dom Laporte, ancien directeur de l'école militaire de cette ville, et dom Ducastel, ancien professeur dans le même établissement; deux hommes amis de l'ordre et des enfants, et plus semblables à deux jésuites qu'à deux bénédictins.

La rhétorique est enseignée par M. lîruchet, jeur)e homme vertueux, successeur de M. Legrand, honnête et aimable jeune homme que vous avez fait très-mal à propos, ne vous en déplaise, censeur au lycée Bonaparte.

La physique, par M. Roux, homme et physicien irréprochable aux yeux des directeurs eux-mêmes ,

1. Exirait de l'ouvrage intitulé : M. Ambroise Rendu et l'UtiiversUé de France, iiar M. lùigi'ne Rendu, son fils, inspecteur général de l'inslruclion {)rioiaire, 1 vol. iu-S", 1861.

mais qui ne connaît pas le ciel, ignorance qu'il a soin île dissimuler; étudiant, il n'a pas l'impudence d'être fier, comme le sont ailleurs quelques-uns de ses pareils.

Le conservateur et le propagateur de la langue grecque à Auxerre est M. Paulvé , vénérable vieillard qui a été le seul maître qu'ait eu l'abbé Ricard, traducteur de Plutarque. Je vous parlerai beaucoup de M. Paulvé quand je vous verrai. Il a cinquante ans d'enseignement et soixante-dix ans de vertus, d'innocence, de bonheur, de bonnes œuvres. Son visage toujours riant rend contents et religieux ceux qui le regardent. Il tient, indépendammentde sa place de professeur, une petite pension où les enfants sont tous gais et studieux. 11 faut lui laisser cette pension et lui donner sa retraite de professeur qu'il est loin de solliciter, car il peut, dit-il, travailler encore. Il serait, en effet, encore capable d'enseigner, mais il ne peut plus se faire entendre. Sa voix lui suffira dans sa maison, mais ne peut plus remplir sa classe. Occupez-vous sérieusement de diminuer ses travaux et d'assurer le repos de ses derniers jours. Auxerre vous bénira...

Le (juatrième instituteur latin à Auxerre est M. Trébuchet , dont vous m'aviez adressé le frère. C'est un ancien élève de M. Paulvé, un jeune homme qui a été élevé dans des principes austères et qui les suit. C'est un honnête garçon, mais d'un extérieur un peu ridicule, bégayant, ayant la voix sourde et voilée. On ne m'en a pas dit de mal, on m'en a même dit du bien; et cependant il se croit des ennemis acharnés. Il est ardent et il n'a pas toujours été prudent dans ses ardeurs, de son propre aveu. Il faut le laisser où il est et ne pas le placer où il aspirait à être : il voulait être professeur.

Je lui ai dit franchement que je ne ne croyais pas que ce fût la volonté de Dieu [personœ convenientia cuiqve] ; que le peu de portée de sa voix était un indice qu'une pareille place n'entrait pas dans sa vocation. Et aussitôt (û prodige !), me regardant comme son supérieur dans la hiérarchie littéraire, sa bouillante ambition s'est apaisée à mes paroles ; il est rentré dans un calme parfait, et m'a dit avec une espèce de joie : « Si vous ne croyez pas, monsieur, que je sois propre à ces fonctions, j'y renonce dès ce moment sans aucune espèce de peine. » Oh ! que la vertu est puissante et belle quand elle vient du ciel, et par (|uelque point qu'elle s'y rattache !... Cet honnête Trébuchet est, au surplus, soupçonné d'un peu de jansénisme ; niais il est plus près de Saint-Médard que de Port-Royal ; il a lu les Nouvelles ecclésiastiques que je lui ai dit être un mauvais livre. Je lui ai conseillé Nicole. M. Paulvé, lui, est un homme de Port-Royal , plus aimable que Lancelot , moins haut de stature qu'Arnauld d'Andilly. 11 ressemble à Ilamon ; et je gagerais ma tète qu'ils seront à côté l'un de l'autre en paradis.

Voilà Auxerre. Je continuerai mes visites une autre fois. L'heure de la poste qui sonne m'ordonne de finir

Donnez-moi de vos nouvelles et des nouvelles. J'attends Gueneau incessamment. J'ai tant à dire, tant à écrire , que la tête m'en tourne, mon estomac en est accablé, et ma santé est exécrable. Gardez la vôtre. Sans cet instrument on ne fait rien qu'imparfaitement. J'écris à M. Martin; demandez-lui pourquoi. — Et soyez centre. — Bonjour.

JOUBERT

P. S. — J'ai écrit deux fois au grand maître. Il au-

206 A M. DE CHÈNEDOLLÉ.

raitpu, du moins, me faire dire qu'il m'avait lu. Je ne lui écrirai plus de ma vie, quoique la fantaisie m'en prenne de temps en temps. — Voilà qui est dit, je ne lui écrirai plus.

Villeneuve-sur-Yonne, 11 novembre 1809.

A M. de Chênedollé.

J'ai tort, grand tort, un tort inexcusable de ne vous avoir pas écrit, mon cher Chênedollé; mais il y a dans la vie des omissions qui paraissent tenir à une inexplicable fatalité. Ce que je vous dis là n'est pas moral, et je donnerais le fouet à mon fds s'il s'avisait de le répéter; mais cela est poétique, et je sais trop que vous voudrez bien vous en contenter.

Je vous aime toujours, et votre place est toujours assurée; mais ce que vous ne savez pas, c'est combien cette place est belle, enviée, recherchée, etc ' . J'ai vu le grand L... l'historien et le ministériel Esménard, heureux et flattés de porter en public comme suppléants et adjoints la petite décoration dont vous serez à bon droit revêtu comme possesseur incoramutable et propriétaire en titre et en effet.

Souvenez-vous surtout que si la place d'inspecteur est supérieure d'un cran dans l'échelle de la hiérarchie, celle de professeur d'Académie est la première dans l'opinion.

Le grand maître estime qu'avec les grades , cela

1, La place de professeur de faculté. (Note de M. Sainte-Beuve.)

pourra valoir 4,500 fr. Il faut en rabattre sans doute, mais il est certain que cela vaudra plus de 3,000 fr.

Je voudrais que vous en eussiez dix, et vous ne devez pas douter qu'avec du temps et de la patience, vous ne parveniez aux premiers degrés. C'est un grand avantage de pouvoir dater de la première formation. Nous avions espéré mieux ; mais il faut toujours se trouver heureux dans la vie, quand on a obtenu la moitié de ce qu'on avait mérité.

Vous n'avez pas reçu votre nomination, quoiqu'on eût envoyé à l'empereur, il y a plus de deux mois, l'organisation des Lycées, comme ils disent aujourd'hui. La raison de ce retard fâcheux, c'est qu'à son grand étonnement l'empereur n'a rien reçu et n'avait rien reçu au moment où il s'est expliqué à Fontainebleau avec le grand maître, qu'il a parfaitement bien reçu et qu'il traite mieux que jamais ; vous sentez que c'est un événement pour Sa Majesté qu'une pareille soustraction de dépêches. Si le coupable devient connu, à coup sûr il ne sera pas admis à s'excuser sur Vinexplicable fatalité.

Je suis à Villeneuve, et en tournée dans ce département. Je vous écris supinus et resupinus, c'est-à-dire, en langue vulgaire, étendu dans mon lit tout de mon long. Je ne sais plus ce que je lis dans cette attitude les jours de courrier. Les dernières nouvelles des bureaux m'annonçaient que tout allait être arrangé définitivement au premier jour.

Chateaubriand qui devait venir nous voir ne viendra pas ; il réimprime son livre' et répond à toutes les critiques. — J'ai peur qu'il ne réveille pour longtemps des débats déjà assoupis.

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