‹ Pensées de J. Joubert, précédées de sa correspondance, d'une notice sur sa vie, son caractère et ses travauxChapitre 120 sur 123 · A M. DE CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

A M. DE CHATEAUBRIAND

avec une lettre de l'évêque de Montpellier pour M. Trouvé, laquelle lettre demande pour lui à ce dernier une mention au Conservateur. Or, M. Trouvé ayant répondu qu'il ferait la proposition, mais que le comité seul déciderait, ledit Maillet, après être venu me chercher à Villeneuve, où je n'étais pas arrivé, est revenu me chercher à Paris, d'où je partais, sans avoir l'habileté de me saisir sur le chemin, parce qu'il est trop distrait, c'est-à-dire trop occupé, pour être habile; et il m'écrit pour jeter son cri de détresse, et m' appeler à son secours. J'y vole autant que je le puis, c'est-à-dire que je lui réponds, moi qui ne réponds jamais, et que je vous écris, moi qui n'écris à personne, pas même à vous ni à madame la duchesse de Lévis. Je lui envoie tout ouverte cette recommandation , dont un autre se fâcherait, et qui le comblera de joie. Ayez-y égard, je vous en conjure. Accueillez mon Maillet, le plus sage des fous et le plus fou des sages, mais un des meilleurs esprits du monde, si cet esprit était plus froid, et une des meilleures âmes que le ciel ait jamais créées, quoiqu'il ne soit occupé que de son esprit ; espèce d'aigle sans bec, sans serres, sans fiel, mais non pas sans élévation assurément; un jeune homme de l'autre monde, que les connaisseurs généreux, comme vous l'êtes, doivent apprécier dans celui-ci, afin que justice soit faite, car il n'y fera pas fortune. Rendez-le heureux avec un mot et un sourire; cela me fera du bien. Adieu.

Paris, 27 mars 1820.

A madame de Vintimille.

Fontanes est entré hier chez moi, à quatre heures, iriant, non pas Hosanna! mais Tue! Tue! ou peu s'en faut. Il venait presque de se battre avec votre portière. Voici les faits :

Il prétend qu'après avoir pris, chez madame de la Briche, des informations authentiques sur les jours et heures où l'on peut espérer d'être admis au bonheur de vous voir et de vous parler, il s'est présenté neuf fois (ni plus ni moins) à votre porte , auxdites heures et auxdits jours, sans avoir été reçu;

Que s'étant présenté huit fois à pied, et sans avoir de carte de visite dans sa poche, il avait pu attribuer à cet incognito les huit premiers refus qu'il avait essuyés; mais qu'hier il a mis sa famille à pied, il est monté dans son carrosse, il a ordonné à son cocher d'aller grand train, et a rempli tout le quartier du bruit de son impatience, sans que ce bruit ait servi de rien.

Il me paraît que , dans son humeur entreprenante, il a porté ses insistances aux dernières extrémités, car il m'a avoué que la portière lui avait dit : « Est-ce que vous voulez parler aux murailles? » Ce bon mot a déconcerté tout son feu.

Il est venu là-dessus me confier sa déconfiture et chercher mes consolations ; je lui ai donné des conseils. Je lui ai dit que, lorsqu'on voulait arriver, il fallait prendre le bon chemin ; que si, au lieu d'employer

A MADAME DE YINTIMILLE. 263

ses chevaux et ses jambes à courir après vous, il avait eu recours, sans aucune fatigue, à sa main droite et à sa plume pour vous prier de lui indiquer le moment où vous pourriez le recevoir, il aurait eu, dès la première fois, une prompte satisfaction; qu'il n'y a personne au monde que vous vissiez plus volontiers que lui; mais qu'enfin, pour le recevoir, encore fallait-il savoir qu'il était là; qu'il lui restait donc à finir par où il aurait dû commencer, et à vous écrire deux mots, etc. Il a compris que j'avais raison ; mais il m'a paru si honteux et si abattu d'avoir eu tort, que je me suis offert à écrire pour lui : ce que je fais. Veuillez donc, je vous en supplie, lui faire savoir directement qu'il peut se présenter, et en quel temps. Il a, dit-il, auprès de vous une affaire importante à traiter, un service à vous demander, au nom de La Harpe, au nom d'Ovide, au nom des vivants et des morts, et au nom du bon droit et de la justice, qui sont des choses immortelles, au moins pour vous et pour les bonnes âmes.

Je vais tâcher de vous expliquer cette affaire en peu de mots, afin que vous soyez prévenue, si vous le voyez, ou que vous puissiez lui donner toute satisfaction, sans le voir, si la solilude qu'il est possible que vous vous prescriviez , dans ces jours saints, ne vous permettait pas de le voir.

Ovide, vous savez qui c'est; La Harpe, vous l'ave? connu, et vous avez connu aussi une certaine traduction des Métamorphoses que La Harpe a vantée , et dont Ovide lui-même n'aurait pas été mécontent. Elle est probablement dans quelque coin de votre bibliothèque, et porte le nom de Saint-Ange.

Or, ce Saint-Ange a laissé une veuve, des filles et deux garçons, qui ont pour toute fortune une pension

de douze cents francs que leur fait le gouvernement. De ces deux garçons, l'un est mort aux armées, et l'autre, après douze ans de services et plus d'une blessure, est capitaine dans une légion dont M. de Zœpfel, neveu de feu M. le duc de Feltre, est colonel.

Le capitaine est fort content de sa fortune et de sa place; mais il craint que son colonel n'ait contre lui de fâcheuses préventions. C'est pour écarter ce péril qu'on veut vous supplier d'intervenir, et de tout faire pour que M. de Zœpfel prenne des sentiments favorables à l'ovidien. M. de Fontanes répond de ses bonnes dispositions. Empêchez , il vous en supplie, qu'il ne tombe un cheveu de sa tête, ni un fil de ses cpaulettes, ni un sou de son traitement.

Voilà l'affaire et tous les faits. J'abandonne le reste à votre sagesse et à votre bonté. Mais n'allez pas dire à Fontanes qu'entre vous et moi, je me suis un peu moqué de lui, et de ce que, dans le temps de la Passion, il s'est laissé interloquer par une servante qui n'est pas celle de Pilate.

On m'a prêté le livre ci-joint, qui n'est pas encore mis en vente, que je sache. Je vous cède mon privilège de le lire avant le public. Il y a des lettres de madame de Sévigné à un M. Duplessis, ex-gouverneur de son fils, dont je soutiens que vous avez au moins écrit les deux tiers, tant cela ressemble à votre bon ton d'aimable et bonne personne.

J'ai le livre pour la quinzaine, le maître étant occupé ailleurs. Ainsi ne vous gênez pas pour le parcourir à votre aise.

Il me reste i\ vous dire que j'ai mille fois plus pensé à vous que vous n'avez pensé à moi, depuis notre dernière entrevue, car j'aurais voulu vous écrire plus de

trente fois. Si vous l'aviez voulu, vous l'auriez fait. Quant à moi, je n'exécute jamais que ce que j'ai rèsoiu cent fois. Agréez mes sentiments déjà anciens et toujours viis comme s'ils ne faisaient que de naître.

Villeneuve-le-Roi, 29 septembre 1820.

A M. Frisell , à Semur.

Je ne vous écris pas pour vous parler de nos santés, mais pour vous demander des nouvelles de la vôtre, qui intéresse les âmes les plus insensibles. « Il paraît que « ce pauvre M. Frisell est malade, et j'en suis triste, « car je l'aime sincèrement,» nous écrit madame de Chateaubriand, dans une lettre que nous venons de recevoir. Vous devez être bien touché d'une telle déclaration, si, comme on le dit et comme il est vrai, rien ne mérite tant de reconnaissance que les dons d'une main avare.

Nous sommes plus prodigues de nos sentiments et de nos témoignages d'amitié. Vous avez cependant, dans nos largesses en ce genre, et la lettre que je vous écris en ce moment le prouve assez, une part que nous n'accordons à personne, et je vais vous en dire la raison : je crois que nous vous sommes nécessaires.

Premièrement, personne ne vous apprécie, ce me semble, aussi parfaitement que moi. Secondement, il n'y a, je crois, personne au monde avec qui vous puissiez être aussi pleinement à votre aise qu'avec nous. Votre raison nous charme; votre bonté nous est connue; votre verve nous amuse; vos humeurs nous font

rire, ot vos injustices, même quand elles tombent sur nous par hasard, trouvent nos cœurs invulnérables. Trouvez-moi des gens dont la société puisse aussi parfaitement convenir à un honnête homme qui n'aime pas à se gêner, et, dès demain, j'en fais la mienne.

Nous sommes en peine du chemin que prend votre goutte. Donnez-nous son itinéraire. Et vous , à quel parti êtes-vous décidé sur vos mouvements ou vos résidences? Rentrez-vous à Paris? Irez-vous en Bourgogne? Viendrez-vous nous voir ou nous attendrez-vous? Venez. Nous vous reverrons et nous vous recevrons avec une extrême joie. Attendez-vous pourtant à dix l'ois plus de cousines que vous n'en trouviez quelquefois dans nos soirées à Paris, quand vous étiez tenté de fuir. Je dois vous prévenir en outre qu'il vaudra mieux voyager dans une quinzaine de jours qu'à présent, silos pays qui sont au-dessus de nous ressemblent à celui-ci. Figurez-vous qu'en ce moment nous ne pouvons trouver, à trois lieues à la ronde, ni un morceau de lard ni un poulet, et jugez de la cuisine. Mais elle va s'améliorer. Nous faisons venir du lard de Paris, et les fermes voisines sont pleines de poules qui couvent, de sorte qu'à la fin d'octobre nous aurons des poulets de grain. Ils viendront un peu tard; mais il vaut mieux tard que 'amais. J'aime à citer les vieux proverbes, quoique madame de Genlis les ait proscrits. Ils me délassent, et lors même que leur sens n'est pas nécessaire, leurs mots naïfs me sont agréables. Leur trivialité jette dans le langage familier, devenu trop sérieux, une teinte de bonhomie, et par là de variété, qui, n'en déplaise à la dame, vaut mieux qu'une élégance toujours soignée et un bon ton toujours tendu. Pardonnez moi cette petite boulfée de digression littéraire. On peut parler de tout

A M. FRISEIX. 'ify'f

avec vous, et j'écris tout ce qui me vient. Une autorisé collet monté s'est présentée un moment à mon imagination, et j'ai voulu la chiffonner en passant. Voilà qui est fait. Je reviens à notre cuisine, et par la cuisine à mon estomac, dont il faut bien vous dire un mot, car j'aime à parler aux gens que j'aime d'eux et de moi.

Mon estomac donc, je n'en ai point. Les chaleurs que j'ai trouvées ici me l'ont ôté en arrivant, et la mauvaise chère que nous faisons m'est devenue fort indifférente. Je vis de mon principe de vie, car d'ailleurs je ne mange rien. Mais aussi ma poitrine est en repos; tout le mal est chez le voisin. Je ne sais si le frais que quelques heures de pluie ont ramené hier causera quelque changement dans ma manière d'exister, et me rendra mes incommodités accoutumées; j'attends avec patience ce que le ciel opérera. Du reste, je me porte à mon ordinaire, toujours fort bien selon vous et vos préventions , toujours fort mal selon moi et mon sens intime.

Je viens de voir que Clausel vous citait , dans les notes de son mémoire, comme une autorité décisive sur la constitution de votre pays, et qu'il avait imprimé votre nom en toutes lettres, entre deux crochets.

On m'écrit que l'abbé de Lamennais est fort blâmé à Saint-Sulpice, où l'on trouve, avec raison, qu'en détruisant tous les fondements des certitudes humaines, pour ne leur laisser d'autre appui que l'autorité, il détruit l'autorité même. Il a eu tort de ne pas la consulter avant de publier son livre.

Voilà tout ce que je sais de nouvelles politiques et littéraires ; c'est à peu près vous dire que je ne sais rien.

Paris, 20 décen:'<re 1820.

A madame de Vintimille.

Il y a plus de huit jours que je veux vous envoyer ce livre, avec une grande lettre pleine de remercîments, de reproches, d'explications, de tendresses, et surtout de regrets de ne pouvoir plus vous dire ni vous écrire, sans réserve, tout ce que je pense. Réduit à ce demisiîence par la paresse de ma main , devenue incurable à force d'être invétérée, par la faiblessse de ma poi^ trine, qui ne me permet presque plus que d'être écou« teur, dans les entretiens où je prends le plus de plaisir, A enfin par la nature des temps où nous vivons, et qui ont tant de faces qu'il est impossible de les voir sous le même aspect, si on n'est pas précisément placé dans le même point de perspective, ni d'en parler diversement sans se diviser, si l'un des deux prend, comnij» vous, aux hommes qui y jouent un rôle un intérêt que l'autre ne partage pas. Enfin, je voulais encore une fois vous montrer à découvert et sans nuages ce cœur où vous avez régné, et cette âme, toujours la même, où les souvenirs agréables sont empreints pour l'éternité. Mais je l'ai éprouvé et je l'ai dit plus d'une fois : // faut du temps pour être sincère, c'est-à-dire, pour savoir exprimer au juste tout ce qu'on pense et tout ce qu'on sent. Je renonce donc à la grande lettre, réservant pour des temps meilleurs, s'il en arrive, tout ce qu'elle eût pu contenir, et je hâte l'envoi d'un livre qui, je l'espère, vous causera quelque plaisir.

J'espère aussi que vous n'aurez pas eu le temps d'en connaître l'existence, ni d'en avoir la possession par quelque autre voie que ce soit. S'il en était autrement, j'en serais désolé. Mais, en ce cas, je garderais pour moi cet exemplaire, et je vous chercherais quelque autre étrenne. Je devance le 1" janvier 1821 pour vous présenter celle-ci, de peur qu'on ne me gagne de vitesse. J'attacherais un grand prix à placer le premier ce gros volume dans votre bibliothèque.

C'est un fatras délicieux, une énorme meule de foin, où l'on trouve des fleurs exquises : enfin un livre indispensable au bonheur de ceux qui, comme vous et moi, aiment éperdument La Fontaine et son siècle, et n'en veulent rien ignorer.

Agréez mon présent, mes bonnes intentions, mon inaltérable constance, et dites-moi quel est le jour de la semaine prochaine où vous pourriez m'accorder une demi-heure d'audience, si les oppressions où je vis me permettent de respirer.

Paris, 22 juillet 1821.

A madame de Vintimille.

Est-il possible que je me sois fait méconnaître, ou que vous ayez pu vous méprendre à un tel point? Je vous jure, avec toute la sincérité que je vous dois, et dont, pour rien au monde, je ne voudrais me départir en aucun temps , surtout à pareille heure et en un tel jour, je vous jure, dis-je, par vous, par moi, par sainte Madelehie et par les tubéreuses, les plus chers de mes

souvenirs , je vous jure sur ma conscience et par toute mon amitié, par toute ma véracité, par toutes mes fidélités, que je ne vous ai fait aucune visite où j'aie goûté auprès de vous tant de douceur, tant de repos, que dans celle dont vous avez été presque tentée de vous plaindre. Vous avez pris ma confiance et mon abandon pour de la langueur de sentiment, et mon recueillement pour un nuage. J'arrivais souffrant (car toutes mes faiblesses sont devenues douloureuses) ; je m'assis, je me calmai, je vous fis parler, je vous écoutai. Je sortis presque restaure, et je me dis, au fond de ma voiture, en arrivant sur le boulevard : S'il m'était possible de quitter, tous les jours, mon lit à pareille heure, de courir par un pareil temps , et de trouver au milieu de ma course un tel plaisir, assurément je vivrais mieux et plus longtemps.

Maintenant, soyez franc, ouvert, transparent, et montrez-vous tel que vous êtes, pour avoir l'air gêné, em~ bari^assé, mal à l'aise aux yeux de ceux qui peuvent le mieux vous connaître et qui savent le mieux juger ! Je vois avec douleur qu'il vient un temps où l'on ne ressemble plus à ce qu'on est, et où, pour être apprécié, il vaut mieux employer la mémoire de nos amis que notre présence. Souvenez-vous donc de ce que j'ai été pour vous, et croyez que je serai toujours le même, en dépit de mes dehors.

J'entends plus difficilement ce qu'on me dit, je dis moins volontiers ce que je pense, parce que le parler m'ennuie quand je suis de sang-froid, et me fatigue quand on m'échauffe. Je n'en pouvais plus, en arrivant auprès de vous, et je mis ma poitrine à l'aise par mon silence. Vous remplîtes ce vide par la plus agréable conversation. Je sortis content, ranimé, et ranimé si

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bien, que j'eus la force de faire, en vous quittant, deux visites de bienséance dont la seule idée m'aurait fait frémir le matin.

J'allais vous écrire, au moment où j'ai reçu votre lettre. Elle m'a fait un grand plaisir, quoiqu'elle ait fort étenné ma paisible sécurité. J'étais loin de penser que vous me demanderiez une explication; mais j'avoue pourtant que je suis flatté de l'injuste sollicitude que Je vous ai causée si innocemment. On n'a point cettesusceptibilité pour les gens que l'on n'aime plus. Nonseulement je vous pardonne Garât, mais je vous dirai quelque bien de son livre. La lecture en estun peu fatigante, à mon gré, mais point du tout ennuyeuse. Cet homme peint faux, mais il est peintre. Il y a même de la vérité dans ses peintures les plus fausses, parce que, s'il ne peint pas les objets dont il parle tels qu'ils sont, il les peint, du moins, tels qu'il les voit, et cette sorte de vérité fait toujours quelque plaisir. Enfin, s'il est fou et arclii-fou, il est homme d'esprit et bon homme, mais bon homme à un excès digne d'observation, et qui m'a beaucoup occupé.

Voilà une lettre bien ennuyeuse. C'est le sort de toutes les apologies, et vous m'avez rais dans la nécessité de faire la mienne.

J'aurais été plus gai, plus leste et plus court, si, comme je l'espérais, je n'avais eu à vous entretenir que de cette excellente année de 1801 , qui a joué dans ma vie un si beau rôle, et dont vous m'avez rendu le souvenir éternellement précieux. Croyez-le bien, et à jamais.

Paris, 30 août 1821.

A madame de Vintimille.

Je ne puis aujourd'hui vous parler d'aucune autre douleur que de la vôtre; j'y prends une part bien sincère, je vous assure, et par des motifs indépendants de votre propre affliction.

J'avais vu chez vous, une fois, ce modèle touchant de la plus haute patience, cette image delà bonté, qui se peignit si doucement dans ma mémoire, et qui n'en sortira jamais. Je penserai toujours à madame deLaborde, quand je voudrai me faire une vive idée de l'inaltérable égalité d'humeur et d'âme que peuvent donner la raison et la vertu.

Mon frère, que les affaires de son beau-père ont appelé et retenu forcément depuis six semaines à Villeneuve, doit arriver à la fin de cette semaine. Ses travaux judiciaires n'ont point été interrompus par cet éloignement indispensable ; il avait emporté tous ses dossiers, et n'a fait que changer de cabinet. Je lui ai fait rappeler madame de Montmorency, et sûrement il n'aura rien omis de ce qui lui aura été possible pour vous donner satisfaction.

Les manuscrits de Fontanes sont enterrés dans une espèce de coffre-fort où il n'est permis à personne de les voir. On ne s'en occupera qu'après les autres intérêts.

Je n'ai eu aucune occasion de lire le discours de Villemain, que je crois bon. Celui de Roger m'a plu,

surtout la promière partie. Je ne m'attendais ni à mieux, ni même à aussi bien.

Notre départ approche, et les préparatifs en seraient achevés , sans les occupations que nous donne la présence du pauvre Frisell, toujours inconsolable, et qui ne nous quitte pas. Sa fille est charmante, et entre demain au couvent de la Visitation, très-digne de l'éducation qu'on y reçoit, et impatiemment attendue par ces excellentes religieuses.

Donnez-moi encore une fois de vos nouvelles, je vous en conjure. Vos deux dernières lettres m'ont fait un plaisir particulier. Il y avait là un accent du cœur très-marqué, et qui a fortement ému le mien. Mais que disiez-vous que je vous ai fait des reproches? Je ne l'ai ni osé ni voulu.

Quoi que vous fassiez, je penserai toujours que vous avez raison, même quand j'aurai Tair de gronder; j'en ai perdu l'habitude depuis longtemps, et quelquefois je le regrette.

A vous , depuis près de vingt ans, et pour jamais.

Paris, 1" mai 1822.

A madame de Vintimille.

C'est le mois où je suis né , et le mois où je vous ai comme, il y a vingt ans. Je vous vis \e\^'', je vous revis le 6, et depuis,

Je crois toujours vous voir pour la première fois.

Venez donc, venez souvent; venez quand il vous

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plaira, depuis midi et demi jusqu'à deux heures et demie. Venez sans me prévenir, ou en me prévenant, à votre choix; venez à temps et à contre-temps. En quelque temps et à quelque heure que ce soit, vous n'arriverez jamais sans avoir été désirée. P. S. Tout le reste vous sera dit dans nos entrevues.

Paris, 13 juillet 1C22.

A madame de Vintimille.

Vous deviez revenir, et je ne vous ai point revue; mais vous avez été retenue ou détournée par des soins, des devoirs et des douleurs si respectables que je n'ai pas murmuré.

Je voulais aller vous voir, commencer par vous les deux ou trois visites dont j'avais le projet, quand elles me seraient permises par le retour d'un peu de force; vous offrir enfin les prémices d'une convalescence que l'on me taisait espérer. Cet espoir n'a été qu'un rêve. Mes essais de mouvement n'ont abouti qu'à quelques promenades qui m'ont nui. 11 a fallu reprendre le repos et la réclusion et attendre de meilleurs temps.

Impatienté de ces contrariétés, et ne pouvant plus me passer de vous, j'ai envoyé savoir où vous étiez, dans l'intention de vous prier de venir adoucir ma captivité. On a répondu à votre porte que vous partiez le lendemain de ce jour-là, à cinq heures du matin, et qu'ainsi il fallait déjà vous considérer comme absente.

Je vais m'éloigner aussi. Je pars demain, et je ne puis plus espérer de vous revoir que cet hiver. Je vais

essayer d'un autre air et d'une autre vie. Adieu donc, et conservez-moi, je vous en conjure, un peu de cette amitié dont l'idée et les témoignages mie sont si précieux, et que si peu de gens conservent pour ceux qui leur deviennent inutiles, et qui ne peuvent plus les aimer que de loin et dans le silence.

Voici le plus joli petit Horace qui existe dans le monde entier. Rien n'est si lisible ni si peu volumineux. Vous pourrez le porter toujours avec vous et le lire où il vous plaira. Je suis ravi de pouvoir vous l'offrir. Ce sera, si vous le voulez bien, mes étrennes de cette année et mes tubéreuses pour le 22 juillet qui approche, et dont je me souviendrai à Villeneuve.

J'ai substitué ce livret à celui dont je vous avais parlé , et qui n'aurait pas pu avoir pour vous le même mérite.

Portez-vous toujours bien, femme aimable, femme excellente, vous en qui la santé couronne tous les dons du ciel et en permet le libre usage. Pour moi, je ne suis plus qu'une âme, un souffle, un cœur qui vit de souvenirs, et le vôtre fait mes délices.

Paris, 22 juillet 1823.

A madame de Vintimille.

J'attends M. Frisell, qu'on me dit.de retour, pour avoir de vos nouvelles. J'apprendrai de lui, avec joie, que vous vous portez bien, que vous vous amusez, que vous animez tout par votre aimable esprit, par votre heureuse humeur, par votre parfaite raison , par votre

276 A MADAME DE VTNTIMILLE.

présence riante, dans le lieu que vous habitez. Vous étiez plus jeune, il y a vingt ans^ lorsque je marchais à vos côtés, et que vous donniez le bras à Chateaubriand, à pareil jour, à pareille heure, en parcourant certaine allée que je vois presque de mon lit, et où, à mon très^. grand regret, je ne puis pas aller célébrer cet anniversaire; mais vous n'étiez pas plus aimable. Votre présence et votre souvenir font également mes délices. Continuez à vous faire adorer, et aimez-moi toujours un peu. Les tubéreuses ne sont pas encore en fleur cette année. J'avais pris toutes les précautions possibles pour en avoir à mon réveil; mais on n'a pas pu en trouver. J'ai souscrit pour les premières qui paraîtront.

Quatre heures.

Ce M. Frisell ne me vient point. Il est apparemment à quelque club ou à la Bourse. Quelles vilaines occupations il se fait \\x ! Puisque je ne puis pas même savoir positivement où vous êtes, j'adresse ma lettre à Paris. Il ne sera pas dit que le jour de Sainte-Madeleine s'achèvera sans une missive de moi à vous, puisque je ne vous ai point écrit la veille. Je ne vous parle ici que de mon souvenir; mais dans ce souvenir, que de choses !...

J'ai vu ces jours-ci feu Chênedollé qui ne s'est informé que de vous, qui ne m'a parlé que de notre ancien bon temps, qui ne s'occupe comme moi que de ce qu'il a connu d'aimable, et de ce qu'on peut lire de bon. Ce que c'est que de survenir à propos ! je l'ai trouvé un homme incomparable.

Si vous avez autour de vous M. Julien, dites-lui que je ne l'ai pas oublié. Celui-là aussi est lidèle à nos souvenirs. Adieu, adieu.

A MADAME DE VINTTMILLE. 277

Paris, 16 août 1923.

A madame de Vintimille.

Il y a des choses bonnes à savoir et meilleures à ignorer; mais quand on les sait, le mieux est de les savoir parfaitement. Telle est cette querelle du quiétisme dont vous et moi et tant d'autres avons été plus ou moins occupés, dans le noble loisir où nos oisivetés nous laissent. Un homme a traité ce sujet avec plus de soin et d'exactitude qu'on ne l'avait encore fait. J'ai parcouru son livre; il y a du vrai et du nouveau : du vrai qu'il me semblait avoir seul connu jusqu'à présent, et du nouveau qui m'a appris que je n'avais pas tout su. Vous êtes curieuse, éclairée, et véritablement amie de la justice; cela pourra vous intéresser.

J'ai donc fait donner ordre à Le Normant de vous envoyer ce livre par la poste, à Dieppe, où j'espère que vous l'aurez déjà reçu. Ce sont vos étrennes au mois d'août, et pour le moins, vous ne vous plaindrez pas de l'exiguïté de leur dimension. Elle est presque immense comme la mer où vous baignez votre parente. Ce sera, par la circonstance, un mérite de proportion.

Au surplus, il y a bien là du fatras, comme dans tous les gros livres. L'auteur ne sait pas en l'aire de minces. C'est un abbé Guillon, de la bibliothèque Mazarine, qui a écrit l'histoire du siège de Lyon, il y a vingt ans, et un nécrologe des martyrs de la révolution, il y a deux ans. Tl est diffus, mais il est laborieux, instruit, et il cherche la vérité, m'a-t-on dit, avec une infatigable

obstination. M. de Féletz qui, par parenthèse (j'aime fort les parenthèses, et je voudrais les remettre en honneur), s'est chargé de faire partir le volume, doit en rendre compte incessamment dans les Débats; je vous exhorte à lire son article : je crois qu'il sera excellent

Je vous adresse cet avertissement à Paris. J'ai supposé, pour le livre, que la poste saurait vous décou vrir à Dieppe, sans autre désignation que votre nom En tout cas, ma dernière précaution remédiera à tout En recevant le billet, vous pourrez réclamer le volume s'il ne vous a pas été remis.

Nous nous sommes écrit le 22 juillet; mais je n'ai reçu votre lettre qu'à cinq ou six jours de date. J'espère que la mienne aura été plus diligente.

Je désire que vous reveniez à Paris , ferrée à glace par l'abbé Guillon , et toute prête à instruire les ignorants et à faire taire les entêtés. Mais je désire aussi que, lorsque vous aurez terminé avec l'abbé Guillon, en dépit de sa glace et de son mâchefer, car il en a, vous reveniez bien vite, afin que je puisse, du moins, m'imaginer que vous n'êtes pas loin de moi. È fra tantOj je baise vos aimables mains.

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