‹ Pensées de J. Joubert, précédées de sa correspondance, d'une notice sur sa vie, son caractère et ses travauxChapitre 17 sur 123 · XVIII LA VIE ET LES TRAVAUX · texte numérisé non relu

XVIII LA VIE ET LES TRAVAUX

même, le découragement secret du génie et comme un de ces scrupules virgiliens qui vouent les épopées aux flammes?

Il n'avait pas toutefois cédé sans combattre aux influences qui devaient ainsi le modifier. Je retrouve, dans quelques lettres adressées par lui de Londres à son contradicteur, la trace de leurs débats. Conduit en Angleterre, vers la fin de 1785, par le projet, bientôt abandonné, d'une Revue littéraire qu'ils avaient espéré de fonder en commun, il gourmandait assez vivement M. Joubert sur son goût pour les écrivains d'outre- Manche :

« Les idées changent étrangement quand on habite « Londres, » lui écrivait-il. « Vous avez entendu dire « quelquefois que Richardson était moins admiré des « Anglais que de nous; mais on est loin de vous avoir « tout appris. Le fait est que Richardson est à peine lu « aujourd'hui. On le trouve hors de nature, sans élo- « quence et surchargé de longueurs. Paméla est dans « le mépris; Clémentine seule fait lire Grandisson, et « Clarisse est mise fort au-dessous de tous les romans « de Fielding, sans exception. Voilà la vérité; le con- « traire n'est que mensonge. A Paris je n'oserais parler « de ce que j'entends à Londres : on me prendrait « infailliblement pour un homme de mauvaise foi. « Shakspeare seul conserve ses honneurs. Cependant « les Écossais n'ont pas pour cet auteur la même véné-

DE M. J. JOUDKRT. XIX

« ration que les Anglais ; ils se rapprochent fort du « goût français à cet égard. Les descendants d'Ossian « regardent un peu leurs vainqueurs comme des barce bares. Plusieurs gens d'esprit d'Edimbourg m'ont « parlé en blasphémateurs de Shakspeare ; mais ils ont « tous ajouté qu'aucun d'eux ne voudrait écrire puce bliquement ce qu'il pensait. Je n'ai nul intérêt à vous c( tromper. Je me mets en garde contre les fausses (( observations, et jusqu'à présent je pense n'en avoir (( laissé entrer aucune dans ma tête. Cependant, comme « je ne veux pas vous donner plus de vérités que n'en c( peut porter votre foi chancelante, je ne vous dirai « pas que toutes les tragédies de Voltaire sont traduites « et jouées souvent; que Mahomet, Alzire et Tan- (( crède ont été représentés depuis mon séjour en cette « ville; que Voltaire, comme poëte tragique et comme « historien, jouit de la plus grande célébrité. J'attends c( que vous soyez plus fort pour vous mettre à de si c( crnelles épreuves. »

Il n'attendait pas longtemps ; car, quelques jours après, il lui écrivait encore :

« La France a souvent averti les Anglais du mérite (( de leurs grands hommes. Ce n'est qu'en 1742 que « Shakspeare a eu un monument à Westminster. Vol- « taire , qui passe maintenapt, chez quelques enthou- «siastes, pour son détracteur, l'a véritablement plus

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