‹ Pensées de J. Joubert, précédées de sa correspondance, d'une notice sur sa vie, son caractère et ses travauxChapitre 33 sur 123 · XXXVIII L\ VIE ET LES TRAVAUX · texte numérisé non relu

XXXVIII L\ VIE ET LES TRAVAUX

les grandes. « Elle aimait le mérite , >■> au dire de M. Joubert, « comme d'autres aiment la beauté, » et dès qu'elle le rencontrait sur ses pas, elle s'y attachait avec une constance sur laquelle ni le temps, ni Ifts événements ne pouvaient prévaloir.

! C'était à cette promptitude à admirer, à cette fidélité dans ses affections, qu'un homme d'esprit, M. de Rulhière, faisait allusion, un jour que, renouvelant pour elle la galanterie jadis imaginée par lui pour madame d'Egmont, fille du maréchal de Richelieu, il lui annonçait l'envoi de son portrait et joignait à sa lettre un cachet oii il avait fait graver un chêne avec cette devise : « Un rien m'agite, et rien ne m'ébranle. »

En écrivant ces lignes, j'ai sous les yeux quelques lettres de madame de Beaumont à M. Joubert où se montrent à la fois et son dévouement pour ses amis, et sa lutte mélancolique et gracieuse contre les rigueurs du sort.

« M. Desprez m'a dit hier, » lui écrivait-elle, « que « vous étiez bien mécontent de votre santé. Personne « assurément n'est plus en mesure que moi de vous « plaindre; mais n'est-ce pas un chagrin poignant de « penser qu'on ne peut ôter h. ses amis la plus légère « douleur, même en consentant à en être accablé, « dût-on fléchir sous le poids ! Au moins suis-je sûre « que vous avez du courage, et cette pensée me con- « sole. Quant à moi, je vous ferais pitié. J'ai retrouvé

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« ma solitude avec humeur; je m'occupe avec dégoût; « je me promène sans plaisir; je rêve sans charme, « et je ne puis trouver une idée consolante. Je sais « bien que cet état ne peut durer longtemps ; mais la « jeunesse se passe; les ressources s'enfuient, et il ne « reste que des regrets, w

Un peu plus tard elle lui mandait : ce J'ai retrouvé « ici d'anciennes lettres de tous qui me recomman- « dent l'amour du repos et de la soHtude. Yous aviez' « raison, je le sentais; mais j'étais alors indigne de « la solitude et incapable du repos dont je sens tout (( le mérite aujourd'hui, sans en excepter celui qui « est voisin de l'anéantissement. Il me semble que je « végète assez bien, quoique moins agréablement que « les plantes qui m'environnent. Beauchêne vous dira « que je suis engraissée; j'en suis moins sûre que « lui , car ma santé ne me donne pas toute satisfac- « tion. J'ai pris de vous la mauvaise habitude de ne « digérer qu'en marchant; mais, en marchant, la c( rêverie est funeste ; il me faut donc , dans mes pro- « menades, m'accoster de M. Perron, me faire ence nuyer par le pauvre homme et le lui rendre. Je lui ce adresse chaque soir les mêmes questions, etjere- « çois les mêmes réponses que je n'écoute pas touc( jours jusqu'à la fin. De son côté, régulièrement, ce aux mêmes passages, il me raconte les mêmes hisee toires. A quelques pas près, je me les annonce

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« sans jamais me tromper d'une minute. Ce petit « commerce, si propre à reposer l'âme, l'esprit et « l'imagination, ne me déplaît pas toujours et me « divertit quelquefois. C'est d'ailleurs par régime que « je m'y livre; mais je ne sais si le bon M. Perron, « qui n'a nullement besoin de régime, s'en accomc( mode également. Pour calmer mes remords, je tâche « de me persuader qu'il n'est pas bien sûr de son « ennui et n'en est encore qu'au doute. »

Je ne parlerais pas des charmes extérieurs de madame de Beaumont, car ce n'était pas là ce que M. Joubert cherchait auprès d'elle, si, même dans nos relations les plus pures avec les femmes, ces avantages éphémères semblaient n'être, à notre insu, une des causes des longs attachements. La grâce de sa physionomie était due, moins à la beauté de ses traits, qu'à l'expression d'intelligence et de sentiment qui les animait. Son regard était profond, vif et tendre; son sourire spirituel et doux, toute sa personne empreinte de déhcatesse et d'élégance. M. Joubert la comparait « à ces figures d'Herculanum qui coulent c( sans bruit dans les airs, à peine enveloppées d'un « corps. » Autant que j'en puis juger par un portrait d'elle, dû au pinceau de madame Lebrun, et dont elle lit plus tard présent à notre famille, la comparaison n'était pas moins juste qu'ingénieuse.

On n'aime pas faiblement ces êtres fragiles qui sem-

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blent n'être retenus dans la vie que par quelques liens prêts à se rompre. M. Joubert ne tarda pas à l'éprou- \'er. Sa correspondance renferme trop de témoignages de l'affection profonde qui l'unit à madame de Beaumont pour que je me dispense d'en parler ici ; mais je ne saurais manquer d'insister sur une observation qui se rattache, si l'on peut dire, à l'histoire de son esprit : c'est que , pendant tout le temps que dura sa liaison avec elle, c'est-à-dire de 1794 à 1803, époque de la mort de cette femme si digne de regrets, les cahiers où il inscrivait ses pensées étaient plus vite remplis, plus fréquemment renouvelés, plus remarquables par le nombre, la fraîcheur, la finesse des aperçus. Il semble qu'une source intarissable et nouvelle se fût ouverte devant lui, une de ces sources sacrées que l'antiquité avait placées au pied de l'Hélicon. Madame de Beaumont était pour lui plus qu'une amie : c'était sa muse. « Confidente de mes pensées et « de mes erreurs , « s'écriait-il quand il l'eut perdue, « de mes travaux et de mes écarts, de mes témérités a anciennes et de ma sagesse tardive, à qui les dire « désormais ? Vous étiez pour moi le public. »

Autour d'elle, il est vrai, s'était formé, dès son retour à Paris, un des petits cercles où s'assemblaient, vers la fin du siècle dernier, les débris échappés à la tourmente révolutionnaire. Cette réunion peu nombreuse se distinguait par une simplicité charmante.

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On se réunissait chaque soir dans le salon de madame de Beaumont, sans autre dessein que celui de se voir,, de causer, de se féliciter de vivre encore. Chacun > apportait le désir d'écouter plus que de se faire entendre, d'approuver plus que d'être applaudi. On n'avait là, en faveur ou à l'eucontre de personne, de ces partis pris qui font dégénérer les intimités en coteries. Il s'y dépensait beaucoup d'esprit sans doute, car aucun des interlocuteurs n'avait aux mains la menue monnaie qui fait les frais de tant de conversations vulgaires; mais on le dépensait sans prétentions, sans exigence, comme les princes répandent de l'or. « Pai-

« sible société, r> disait plus tard M. Joubert, « où

« n'avait accès aucune des prétentions qui peuvent

« désunir les hommes ; oii la bonhomie s'unissait à « la célébrité ; où , sans y penser, on se faisait une « occupation assidue de louer tout ce qui est louable, « où l'on ne songeait qu'à ce qui est beau; paisible « société dont les débris ne se réuniront jamais que « pour s'entretenir entre eux de celle qui en était le « nœud et qui les avait rassemblés. »

Je voudrais nommer tous les membres de cette réunion trop tôt dispersée. Les plus fidèles étaient MM. Pasquier, Mole, de Yintimille, JuUen, Chènedollé, Guéneau de Mussy, de Fontanes; mesdames de Krudner, de Yintimille, de Duras, de Lévis. Dans cet élégant cénacle, M. Joubert avait été bicntôi distingué,

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et la bienveillance parfaite dont on l'honorait, les hautes relations qu'il trouvait ainsi l'occasion de former n'étaient pas sans influence sur le progrès et l'élévation de ses idées. C'était, pourquoi le taire? une heureuse circonstance dans sa vie que cette familiarité par hasard étabhe entre lui et ce que Paris comptait encore de gens distingués par la naissance, la fortune, l'éducation et le bon goût. Les hommes assurément sont enfants de leurs œuvres; mais, quelque doués qu'ils soient, ils doivent presque toujours à de fortuites rencontres une partie de leur dernière valeur. Ces bons hasards leur deviennent surtout profitables quand, placés au niveau de tous par les qualités de l'esprit, ils doivent à la modestie de leur caractère d'échapper aux jalousies, aux aigreurs, qui, dans de telles situations, altèrent ou corrompent en secret de moins heureuses natures.

M. Joubert, au surplus, payait généreusement l'accueil qu'il recevait chez madame de Beaumont. 11 y avait conduit M. de Fontanes, et il y introduisit M. de Chateaubriand , M. de Chateaubriand bientôt devenu le dieu du temple.

C'était par M. de Fontanes qu'il l'avait connu. Ce dernier, comme on sait, réfugié en Angleterre au temps de la déportation, s'y était lié étroitement avec l'illustre écrivain. Frappés par la politique l'un et l'autre, ces hommes de lettres éminents s'occupaient

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