‹ Pensées de J. Joubert, précédées de sa correspondance, d'une notice sur sa vie, son caractère et ses travauxChapitre 44 sur 123 · LVI LA VIE ET LES TRAVAUX · texte numérisé non relu

LVI LA VIE ET LES TRAVAUX

« dormait sur mon épaule. Pauvre jeune homme! Il « va commencer la vie sous les auspices d'un maître « dont les premiers jours n'ont été protégés par per- « sonne; nul ne s'est chargé de me faire voyager; « mais je ne suis pas Auguste, et tout le monde n'est (( pas le filleul de madame de Beaumont!... Savez- « vous que j'eusse assez aimé autrefois à être l'esclave « d'un bon maître? Je suis sûr que cette propriété de « l'homme sur l'homme devait établir parmi les an- « ciens des relations d'amour et d'intérêt que nous « ne connaissons plus. C'est pourquoi le mot domeS" « tique, qui vient de clomus, indiquait dans le servi- « teur une partie de la maison , presqu'un membre « de la famille. Tout cela n'est pas bien lier; mais je « suis ennuyé de courir toujours pour mon compte « les chances de la vie, et si quelqu'un voulait se « charger de me nourrir, de me vêtir et de m'aimer, « cela me ferait grand plaisir. »

Il y avait longtemps que chez lui M. Joubert avait accepté ce rôle d'affectueuse protection. Sans rompre de justes distances et sans donner à personne la fantaisie de les franchir, il se préoccupait volontiers des intérêts, des petits propos de ses gens. Volontiers il jetait au milieu d'eux de bonnes paroles qui les comblaient d'aise et d'encouragement. Parmi les solennités de famille dont il ne laissait guère échapper l'occasion, les bonnes fêtes étaient celles où de sou

DE M. J. JOUBERT. LVIl

salon, de son lit même, si la souffrance l'y retenait, il pouvait entendre les éclats un peu bruyants, mais reconnaissants et naïfs, de la joie qu'il avait su leur ménager. Les inégalités de sa santé n'apportaient point en effet d'inégalité dans son humeur. S'il ne pouvait écrire une lettre, soutenir une conversation un peu vive, mener à terme quelqu'une de ses hautes méditations , sans que d'insurmontables accablements s'ensuivissent, son corps du moins éprouvait seul, après ces efforts, une douloureuse réaction. Ni l'activité de son esprit, ni la chaleur de son âme n'en étaient atteintes. Soit qu'il acceptât une santé débile comme la condition nécessaire de l'exquise délicatesse de son organisation intellectuelle; soit, ainsi que M. de Chateaubriand le lui écrivait un jour, « qu'il voulût voir « l'enfer même du bon côté, » il gardait jusque dans ses plus grands abattements sa bienveillance et sa sérénité. J'en rencontre un exemple qu'on me pardonnera de citer. Atteint d'une maladie grave, pendant l'été de 1810, il avait été forcé d'interrompre son journal; voici comment, lorsqu'il put le reprendre, il remplit la lacune qui séparait les dates :

« Du jeudi 7 juin au jeudi 12 juillet : ma grande « et bonne maladie ! Deo gratiasl »

De pareils traits sont plus propres que mes paroles à peindre cette aménité singuhère qui ne pouvait se démentir en face même de la souffrance. 11 y avait là

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