DE M. J. JOUBERT. LXXX
« et une rare souplesse, s'applique, comme il lui plaît, « au talent des autres, et leur prête ou sait en tirer des « grâces qu'on n'avait point aperçues, » M. Sainte- Beuve, ému aux accents d'une âme en parenté avec la sienne, publia dans la Revue des Deux Mondes un de ces jugements délicats, véritables révélations pour les esprits habiles à les bien écouter. A ces éloges, il est vrai, se mêlaient quelques observations, distribuées avec la modération bienveillante qui est un des caractères de l'in-
côteaux de l'Yonne ; il cueillait des oronges dans les taillis et moi des veilleuses dans les prés. Nous causions de toutes choses et particulièrement de notre amie, madame de Beaumont, absente pour jamais : nous rappelions le souvenir de nos anciennes espérances. Le soir nous rentrions dans Villeneuve , ville entourée de murailles décrépites du temps de Pliilippe-Auguste, et de tours à demi rasées du haut desquelles s'élevait la fumée de l'àtre des vendangeurs. Joubert me montrait de loin sur la colline un sentier sablonneux au milieu des Lois, et qu'il prenait lorsqu'il allait voir sa voisine cachée au château de Passy pendant la Terreur.
M Depuis la mort de mon cher hôte, j'ai traversé quatre à cinq fois le Sénonais. Je voyais du grand chemin les coteaux : Joubert ne s'y promenait plus ; je reconnaissais les champs, les vignes, les petits las de pierres où nous avions accoutumé de nous reposer. En passant dans Villeneuve, je jelais un regard sur la rue déserte et sur la maison fermée de mon ami. La dernière fois que cela m'arriva, j'allais en ambassade à Rome. Ahl s'il eiàt été à ses foyers, je l'aurais emmené à la tombe de madame de Beaumont ! Il a plu à Dieu d'ouvrir à M. Joubert une Rome céleste , mieux appropriée encore à son âme platoni(iue devenue chrétienne. Je ne le rencontrerai plus ici-bas : Je m'en irai vers lui; il ne reviendra pas vers moi, (PsALM.) »
{Mémoires d' outre-tombe, édit. de 1840, tome IV, p. 17 et suiv.)