M. SAINTE-BEUVE. CI
(ce beau moment, pour moi, est le moment littéraire, et s'étend depuis Atala, par René, par les Martyrs, jusqu'au Dernier des Abencerrages), M. de Chateaubriand eut alors, comme poëte, un bonheur que bien peu obtiennent : il rencontra deux amis, deux critiques à part, Fontanes et Joubert, faits tout exprès pour lui, pour l'avertir ou pour le guider. On n'a ordinairement qu'un ange gardien, il en eut deux alors ; l'un tout à fait gardien, Fontanes, le contenant en particulier, le défendant au besoin devant tous, le couvrant du bouclier dans la mêlée ; l'autre plutôt excitant et inspirateur, M. Joubert, celui-ci l'enhardissant à demi-voix, ou lui murmurant de doux avis dans une contradiction pleine de grâce. La meilleure, la plus fine critique à faire sur les premiers et grands ouvrages littéraires de M. de Chateaubriand, se trouverait encore dans les Lettres et les pensées de M. Joubert.
C'est quand il revient à parler des mœurs et des arts, de l'antiquité et du siècle, de la poésie et de la critique, du style et du goût, c'est sur tous ces sujets qu'il nous plaît et nous charme, qu'il paraît nous avoir ajouté une part notable et neuve au trésor de ses devanciers les plus excellents. Le goût, pour lui, est la conscience littéraire de l'àme. Pas plus que Montaigne, il n'aime le style Uvrier ou livresque, celui qui sent l'encre et qu'on n'a jamais que la plume à la main ; « Il faut qu'il y ait, dans notre langage écrit, de la voix, de l'âme, de l'esprit, du grand air, des mois qui subsistent tout seuls, et qui portent avec eux leur place. »> Cette vie qu'il demande à l'auteur, et sans laquelle le style n'existe que sur le papier, il la veut aussi dans le lecteur : « Les écrivains qui ont de l'influence ne sont que des hommes qui expriment parfaitement ce que les autres pensent, et qui réveillent dans les esprits des idées ou des sentiments qui tendaient à éclore. C'est dans le fond des esprits que sont les littératures. » Aussi, lui qui sent si bien les anciens, l'antiquité de Rome,
cil JUGEMENTS LITTÉRAIRES.
de la Grèce, et celle de Louis XIV, il ne nous demande pa3 l'impossible; il nous dira de la sentir, mais non point d'y l'etourncr.
Ce que M. Joubert demande surtout aux modernes, c'est de ne pas insister sur leurs défauts, de ne pas verser du côté où ils penchent, de ne pas s'y jeter de toutes leurs forces. Nature idéale et légère, le sensuel, le boursouflé, le colossal, lui déplaisent par-dessus tout. Nous sommes très-sensibles depuis quelques années à ce que noiis nommons la force, la puissance. Souvent, quand il m'est arrivé de hasarder quelque remarque critique sur un talent du jour, on m'a répondu : « Qu'importe 1 ce talent a de la puissance. » Mais quelle sorte de puissance? M. Joubert va répliquer pour moi : « La force n'est pas l'énergie : quelques auteurs ont plus de muscles que de talent. La force, je ne la hais ni ne la crains; mais j'en suis, grâce au Ciel, tout à fait désabusé. C'est une qualité qui n'est louable que lorsqu'elle est ou cachée ou vêtue. Dans le sens vulgaire, Lucain en eut plus que Platon, Brébeuf plus que Racine. » Il nous dira encore : « Où il n'y a point de déhcatesse, il n'y a point de littérature. Un écrit où ne se rencontrent que de la force et un certain feu sans éclat, n'annonce que le caractère. On en fait de pareils, si l'on a des nerfs, de la bile, du sang et de la fierté. » M. Joubert adore l'eiilhousiasme, mais il le distingue de l'explosion, et même de la verve, qui n'est que de seconde qualité dans l'inspiration, et qui remue, tandis que l'autre émeut : « Boileau, Horace, Aristophane eurent de la verve ; La Fontaine, Ménandre et Virgile, le plus doux et le plus exquis enthousiasme qui fut jamais. » L'enthousiasme, en ce sens, pourrait se définir une sorte de paix exaltée. Les beaux ouvrages, selon lui, n'enivrent pas, mais ils enchantent. Il exige de l'agrément et une certaine aménité, même dans les sujets austères; il réclame du charme partout, même dans la profondeur : « Il faut porter du cliarnio dans ce qu'on approfondit, cl faire