CIV JUGEMENTS LITTERAIRES
et ne laisse pas de fatiguer à la longue. Par tous ces coins, M. Joubert n'est pas un classique, mais un moderne, et c'est à ce titre qu'il me paraît propre peut-Ctre plus qu'un autre à donner de l'accent au bon conseil et à nous enfoncer le trait.
En résumé, s'il s'agissait de lui assigner son caractère, M. Joubert avait toute la délicatesse qu'on peut désirer d'un esprit, mais il n'eut pas toute la puissance. Il était « de ces esprits méditatifs et difficiles qui sont distraits sans cesse de leur œuvre par des perspectives immenses et les lointains du beau céleste dont ils voudraient mettre partout quelque image ou quelque rayon. » Ils se consument à la peine. 11 avait à un trop haut degré le sentiment du parfait et du fini : « Achever sa pensée 1 s'écria-l-il, cela est long, cela est rare, cela cause un plaisir extrême; car les pensées achevées entrent aisément dans les esprits; elles n'ont pas même besoia d'être belles pour plaire, il leur suffit d'être finies. La situation de l'âme qui les a eues se communique aux autres âmes, cl y transporte son repos. » Il eut quelquefois cette douceur d'achever une pensée, mais il n'eut jamais celle de les joindre entre elles et de composer un monument.
Un philosophe de ce temps-ci, homme d'infiniment d'esprit lui-même, a coutume de distinguer ainsi trois sortes d'esprits :
Les premiers, à la fois puissants et délicats, qui excellent comme ils l'entendent, exécutent ce qu'ils conçoivent, et atteignent le grand et le vrai beau ; une rare élite entre les mortels !
Les seconds, délicats surtout, et qui sentent leur idée supérieure à leur exécution, leur intelligence plus grande encore que leur talent, même quaad celui-ci est trés-réel. Us se dégoûtent aisément, dédaignent les suffrages faciles, aiment mieux juger, goûter et s'abstenir, que de rester audessous de leur idée et d'eux-mêmes. Ou s'ils écrivent, c'est
M. SAINTE-BEUVE. GV
par fragments, c'est pour eux seuls, c'est à de longs intervalles et à de rares instants; ils n'ont en partage qu'une fécondité interne et qui n'a que peu de confidents.
Enfin, la troisième espèce d'esprits, ce sont ceux qui, plus puissants et moins délicats ou moins difficiles, vont produisant et se répandant sans trop se dégoûter d'eux-mêmes et de leurs œuvres; et il est fort heureux qu'il en soit ainsi, car, autrement, le monde courrait risque d'être privé de bien des œuvres qui l'amusent et le charment, qui le consolent de celles, plus grandes, qui ne viendront pas.
Est-il besoin de dire que M. Joubert, comme M. Royer- Collard, appartient à la seconde classe de ces esprits, à ceux qui regardent en haut et produisent surtout en dedans?