M. DE SACY, CIX
lellres avant et après riuiprcssion;c'est un double mensongece ne sont ni de vraies lettres, ni un livre sérieux. Il est tout simple, d'un autre côté, qu'une correspondance qui n'a pas été faite pour subir la publicité résiste très-mal à cette épreuve. Combien y a-t-il d'écrivains qui aient su , comme Volîaire, mettre de l'esprit et de la griîce jusque dans le bulletin de leur santé? Et de tant de femmes aimables et spirituelles, madame de Sévigné n'est-elle pas la seule qui ait fait un livi'e immortel avec les caprices de sa plume? Il faut tout connaître des gens d'esprit et des hommes célèbres ! Non, vraiment; car il y a beaucoup d'heures dans la journée où les gens d'esprit et les hommes célèbres ressemblent parfaitement à des sots ou à des hommes vulgaires. Entre nous , je ne suis pas fâché que le hasard ait détruit les lettres de madame de Grignan ; elles grossiraient de douze volumes peut-être le recueil de celles de sa mère; et quelque chose me dit qu'il y a plus de plaisir à les imaginer qu'il n'y en aurait à les connaître. J'ajoute, au risque de me faire lapider par certains amateurs, qu'à mes yeux la découverte de nouvelles lettres de Voltaire serait une véritable calamité. Bon ou mauvais, voilà mon avis sur les correspondances.
Après cela oserais-je dire que les lettres de M. Joubert me paraissent excellentes et forment la meilleure partie peutêti-e de ce recueil? C'est pourtant la vérité. Elles sont d'abord en petit nombre, et l'on aurait pu, je crois, en retrancher encore quelques-unes. En fait de lettres surtout, je suis pour les œuvres choisies. Les lettres de M. Joubert ont le singulier mérite d'être à la fois parfaitement naturelles et travaillées avec beaucoup de soin. En les écrivant, M. Joubert n'a jamais pensé. Dieu merci! qu'elles dussent recevoir l'honneur dangereux de l'impression ; seulement le goût de la perfection qu'il avait ne lui permettait pas de tracer un mot sans l'avoir choisi. Cette correspondance, c'est, je le suppose, sa conversation vive, piquante, animée d'une gaieté douce et familière, mais jamais triviale et négligée. Le moindre travail coûtait trop à l'extrême délicatesse de sa santé pour qu'il
ex JUGEMENTS LITTÉRAIRES.
écrivît ou qu'il parlât sans avoir quelque chose à dire ou à écrire. Quoi qu'il fît, il se mettait tout entier dans ce qu'il faisait, et je ne sais quel parfum de délicatesse ingénieuse respire jusque dans la bonhomie de ses lettres les plus simples. C'est toujours l'auteur des Pensées. Chacun a son abandon et son naturel. Le naturel de M. ',oubert le portait vers les choses fines, exquises, un peu subtiles; il n'est (jamais plus ù son aise que lorsqu'il s'élève avec Platon jusqu'aux idées éternelles ; et c'est, je crois, dans ses lettres à madame de Beaumont qu'il analyse Kant en quelques lignes. M. Joubert a dû d'ailleurs à son mérite d'une part, et à sa chère obscurité de l'autre, un grand avantage, celui de [n'être en relation qu'avec des personnes de l'esprit le plus distingué, hommes ou femmes. La plupart de ses lettres sont adressées soit à M. de Fontanes, soit à M. Mole, alors tout jeune. M. de Chateaubriand, dans tout l'éclat de sa réputation naissante, M. de Chateaubriand, que M. Joubert couvait des yeux, si je puis ainsi parler, comme la dernière espérance de la littérature et de la religion, y est nommé sans cesse. La correspondance avec madame de Beaumont est pleine de cette amitié passionnée que les femmes seules inspirent , même lorsqu'un autre sentiment ne s'y joint pas. M. Joubert y met tout son cœur: c'est presque la sollicitude d'un père, la tendresse d'une mère. Je crois qu'il aurait consenti à se dépouiller de tout ce qu'il avait d'idées, de connaissances et d'esprit, pour en orner madame de Beaumont et la rendre presque plus parfaite encore et plus aimable. Il ne lisait, il ne réfléchissait, il ne jugeait que pour elle. Les lettres à madame de Vintimille sont aussi fort agréables, quoique plus recherchées à mon avis. M. de Fontanes était alors grand maître de l'université impériale. Parmi les lettres que lui adressait M. Jou' bertonen trouvera deux qui contiennent de sévères conseils, également honorables pour celui qui avait le courage de les (tonner, et pour celui qui ne s'on'ensait pas de les recevoir. L'époque même de cette correspondance la rend encore plus piquante. M. Joubert y juge avec toute la liberté du secret,