‹ Pensées de J. Joubert, précédées de sa correspondance, d'une notice sur sa vie, son caractère et ses travauxChapitre 90 sur 123 · M. SAINT-MARC GIRARDIN. CXVTI · texte numérisé non relu

M. SAINT-MARC GIRARDIN. CXVTI

le genre humain dans son éternité future, voilà les deux idoles et les seules idoles de l'incrédulité systématique. » Ainsi, et je suis sur ce point tout à fait de l'avis de M. Jouberi, l'incrédulité ne dispense pas de la superstition, seulement elle en change les objets; et c'est ici que M. Joubert a fort 3)ien signalé quels sont les fétiches des incrédules. Le dixieplième siècle étudiait beaucoup l'homme et le moi humain, aiais c'était pour se convaincre de la faiblesse humaine et s'exercer à l'humilité. Chose admirable ! cet exercice de l'humilité rendait les âmes fortes. De nos jours, au lieu de parler de l'homme, on parle toujours de l'humanité : manière de se grossir et de se grandir. L'homme est-il plus fort, depuis que l'humanité est devenue si gigantesque? J'en doute. Quand un siècle veut être l'humanité, c'est qu'il n'a plus d'hommes. Parler beaucoup de l'Jiumanité, croire beaucoup en l'humanité, c'est faire à la fois aveu de faiblesse et proclamation d'orgueil. Il y a des siècles qui en sont là.

Disons en même temps, avec M. Joubert, que lorsqu'on fait ses idoles de l'avenir et de l'éternité future du genre humain, c'est qu'on ne croit plus au bon Dieu. Lorsque l'homme devient trop orgueilleux, il finit par cette dernière folie d'orgueil de prendre Dieu pour rival, et bientôt il se débarrasse de ce rival importun en déclarant qu'il n'y a pas de Dieu. Mais comme il a besoin d'adorer quelque chose, comme il y a dans notre âme un sens particulier qui se rapporte à Dieu comme la vue se rapporte aux aspects et l'ouïe aux sons, alors l'homme qui ne veut pas adorer Dieu, s'adore lui-même, en se transfigurant sous le nom de. l'humanité. Mais fouillez ce grand mot, vous trouverez au fond la vanité mesquine de l'homme, et rien de plus.

Ces réflexions, qui ont un sens général, ont cependant une date particulière ; elles se rattachent à la croisade qui fut entreprise au commencement de notre siècle contre le fanatisme de l'incrédulité. 11 en est d'autres qui, procédant du même esprit, semblent cependant avoir été écrites hier ou aujourd'hui. J'en citerai quelques-unes:

CXVIII JUGEMETS LITTERAIRES.

€ Ceux qui veulent gouverner aiment la république; ceux qui veulent être gouvernés n'aiment que la monarchie. »

« Quoi qu'on fasse, le pouvoir est un, partout, nécessairement, inévitablement, un et homme. C'est bien la peine de se tant tourmenter pour donner à cette unité une apparence multiple et trompeuse. »

« Les gouvernements sont une chose qui s'établit de soimême. Ils se font et on ne les fait pas; on les affermit, on leur donne la consistance, mais non pas l'être. Tenons pour assuré qu'aucun gouvernement ne peut être une affaire de choix. C'est presque toujours une affaire de nécessité. »

« La lie a beau faire : elle retombe au fond par sa propre grossièreté. »

J'aurais bien, comme homme de 1830, à dire et à dédirç sur ces pensées, et je ne les adopte pas entièrement. Je les cite seulement à cause de leur air d'à-propos. Je viens à quelques pensées d'un sens plus général, et qui achèveront de faire connaître M. Joubert, cqmme moraliste.

Voici, si je ne me trompe, une pensée fine et profonde, quoiqu'un peu énigmatique par l'expression:

« Peu d'hommes sont dignes de l'expérience ; la plupart s'en laissent corrompre. »

Oui, il y a des hommes que l'expérience avertit et corrige ; il y en a d'autres qu'elle corrompt et qu'elle empire ; il y en a qu'elle décourage et qu'elle désespère. 11 en est un peu de l'expérience comme de la grâce divine : tout le monde ne sait pas en profiter: il y faut des qualités d'âme et d'esprit particulières, et, selon qu'on les a ou qu'on ne les a pas, l'expérience tourne au bien ou an mal. 11 faut de l'humilité et delà fermeté pour être corrigé sans être découragé ; il faut surtout n'avoir pas l'esprit frivole, afin de ne pas s'arrêter à la surface des choses.

il y a quelque chose que M. Joubert craint plus que les esprits frivoles, ce sont les esprits sérieux et sombres qui ont des doctrines futiles. Qui de nous, en effet, ne connaît ces esprits à la fois sérieux et futiles, ces prédicateurs de la ba-

Jl. SAINT-MARC (JIHAHD1N. CXIX

nalité, ces prophètes de la bêtise vulgaire, qui s'en vont répi^tant le credo de leur puérile doctrine, et qui prétendent nous y asservir? Priez Dieu de ne pas avoir ces gens-là pour voisins de table ou pour compagnons de route ; priez Dien surtout de ne pas les avoir pour maîtres, car c'est alors surtout qu'il faudrait se souvenir du mot du grand Coudé , qui demandait à Laporte, valet de chambre de Louis XIV encore tout jeune, s'il y avait apparence que le roi fût un jour un honnête homme, c'est-à-dire, selon la langue du temps, un homme bien élevé et distingué. Laporte l'assura qu'oui. — Vous me faites plaisir, reprit Condé; il n'y a rien de si pénible que d'avoir un sot pour maître. — Les sots de nos jours sont, et j'aime la définition de M. Joubert, les esprits sérient et sombres qui ont des doctrines futiles.

M. Joubert déteste le faux sérieux autant qu'il aime le bon et le vrai sérieux. Le vrai sérieux nourrit l'âme, l'anime, j'allais presque dire qu'il l'égayé, et je ne me repens pas du mot. 11 n'y a que les âmes sérieuses qui aient l'esprit gai, et cela, parce qu'il n'y a point de gaieté sans sécurité, et qu'il n'y a que les sentiments graves qui donnent la sécurité.

M. Joubert dit fort bien : « Ceux qui ont refusé à leur esprit les pensées graves tombent dans les idées sombres. » li a raison; quand la première effervescence de la jeunesse otit passée, quand l'entrain du sang diminue, les gens frivoles deviennent inquiets et bientôt sombres. Ils n'ont pas pour âe soutenir ces graves idées qui font comprendre et goûter la vie dans ses retours et même dans ses amertumes. Il y a tôt ou tard pour chaque homme un moment dans la vie où il faut quitter le monde physique pour entrer dans le monde moral. C'est à ce moment que les âmes s'éprouvent. Les âmes légères, et, pour dire toute ma pensée, les âmes sensibles deviennent sèches et dures pour les autres, inquiètes etsombres pour elles-mêmes. Les âmes graves deviennent gaies et douces.

La pensée de M. Joubert sur les pensées sombres qui viennent inévitablement à ceux qui n'ont pas su se faire des

UXX JUGEMENTS LITTERAIRES.

pensées graves, me rappelle le verset du psaume 96: «La clarté se fait pour le juste et la joie pour les hommes qui ont le cœur droit. » La clarté et la joie, deux grandes choses qui manquent dans les époques de désordre moral. Le grand avantage de la règle et de la discipline, des censées graves, c'est qu'elles font que l'homme n'est jamais indécis sur la route qu'il doit suivre. Il a toujours une lumière qui marche devant lui et qui dirige ses actions ; et, comme il n'est jamais incertain sur son devoir, il n'est jamais triste non plus. La tristesse vient du trouble de l'âme. La certitude du devoir accompli ou à accomplir donne un calme qui conduit aisément à la joie. Les siècles qui ne savent pas être graves ne savent pas non plus être gais. Ils sont tour à tour fous de plaisir et fous de tristesse, licencieux et sombres, parce que Dieu a voulu que tous les lendemains du plaisir appartinssent au mécontentement et à l'ennui. Voulez-vous retrouver la gaieté? retrouvez la gravité, l'ordre, la discipline. Voulez-vous devenir chaque jour plus mélancoliques et plus sombres? amusez-vous beaucoup, amusez-vous tous les jours, amusez-vous tant que vous serez amusables, et vous serez étonnés bientôt et désespérés de voir combien peu de temps l'homme est amusablct

M. GERUZEZ.

M. Joubert était mort depuis une quinzaine d'années, lorsque M. de Chateaubriand, avec la noble désinvolture du génie et le fin discernement d'un homme de goût, publia en 1840, au profit d'un petit nombre d'élus, un choix exquis des pensées de cet homme rare, qui avait voulu vivre sans bruit, et qui était parvenu à tromper la renonmiée par autant de soins et d'efforts que d'autres en mettent à la surprendre. M. Sainte-Beuve ébruita le mystère et alluma la curiosité des profanes par un de ces articles qui disent beaucoup sans tout dire, qui font voir le nuage doré et qui se gardent de le dissiper entièrement. Cette révélation circonscrite constituait un privilège exorbitant dans notre époque démocratique. De quel droit avait-on limité la confidence de tant de pensées délicates ou profondes à un petit cercle aristocratique qui se trouvait ainsi en possession d'un majorât intellectuel, quand la pensée exprimée est de domaine public? On protesta autour du cénacle, la clameur fut vive, et dès lors on songea à lui donner satisfaction.

Heureusement, dans la famille même de M. Joubert, un de ses neveux par alliante, M. de RaynaP, sans se laisser décourager par la perspective d'un nouveau dépouillement de textes incomplets, et trop souvent énigmatiques, par la nécessité d'un classement méthodique qui devait donner à cette

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