I. AMOUR DES PLAISIRS
536. — Parmi les personnes qui vont au bal, beaucoup n'y viennent point pour se divertir; beaucoup d'autres, croyant se divertir, ne se divertissent pas. Certaines conditions sont indispensables pour s'amuser, qui ne se trouvent guère chez la plupart de ces gensci; et la première de toutes est un cœur innocent. — Le bal est une arène où les passions se battent, se déchirent, se font les blessures les plus cruelles. On y voit des cœurs où s'allume la jalousie, d'autres où l'amour - propre et l'orgueil subissent avec rage mille mortifications. Là plusieurs qui comptaient gagner au jeu, y ont perdu; plusieurs aussi, dans le fond de leur âme, outragent leurs femmes par des soupçons insul-
tants. Il y en a bon nombre encore qui tout simplement s'ennuient; ils voudraient bien n'avoir pas fait les frais d'une parure de bal, et se trouver chez eux à dormir. Mais ils ne s'endormiront pas sans se quereller et se plaindre , la femme d'être condamnée à rentrer sitôt , le mari d'être condamné à rentrer si tard. Il en est d'autres qui nourrissent les desseins les plus perfides, les plus odieux et les plus lâches : ceux - là ne s'ennuient pas : le feu de l'enfer brûle leur âme envahie par les inquiétudes dont la pensée du mal est sans cesse accompagnée. Vous croyez que l'on vient se divertir I Est-ce que pour se divertir il serait besoin de ce luxe qui va mettre la gêne dans une foule de maisons? de ces costumes qui choquent si violemment la pudeur? de ces conversations isolées , à voix basse , auxquelles tout le monde assiste, mais que personne n'entend? Non! l'on vient pour plaire, pour briller, pour séduire, pour tromper. ( 38, p. 50.)
537. — Dans les bals on ne voit rien que des gens qui dansent , et l'on n'y entend que des propos insignifiants. Ces braves gens, qui pourraient vivre fort doucement et fort agréablement dans leur pays, en s'aimant , en se montrant de la bienveillance les uns pour les autres, ne sont ici occupés qu'à se préparer des amertumes et à se faire des ennemis par la fureur de médisance dont ils sont animés. Ils se plaignent tous de leurs plus intimes connaissances, leurs plus intimes connaissances se plaignent d'eux , et ils ont tous raison... Si l'occasion se présente de faire briller son esprit aux dépens d'autrui, on n'y manque pas, on aime mieux avoir de l'esprit que des amis. (36,
538. — On confond les m.œurs voluptueuses avec les mœurs douces , et on ne sait pas, dit M. de Bonald, que le peuple qui a des mœurs douces est près d'avoir des mœurs féroces. (14, p. 87.)
539. — La vie du monde est misérable : il faut, puisqu'on y porte tant de faiblesse , et qu'on y trouve tant de douleurs, qu'elle ne soit pas dans l'ordre de Dieu. (36, p. 137.)
Le théâtre excite, caresse et sert les passions; il est tout à la fois une forte amorce aux voluptés et une des plus puissantes machines contre les règles gênantes de l'Évangile ; on le trouve bon ainsi , on le veut ainsi ; même sans lui demander expressément de détruire la religion , il suffit qu'il amuse, et on prend peu de souci du reste. (42, x, p. 688.)
540. — Un ami nous racontait comment il avait jadis passé un été à Londres, au milieu du beau monde. La suprême élégance était de vivre la nuit, de dormir le jour. On se levait après midi, on s'habillait pour déjeuner, on déjeunait de une heure à deux, et tout de suite on courait à la promenade. Il y fallait paraître, non pour jouir du beau ciel, des arbres, des fleurs, mais pour voir et pour montrer des habits, des robes et des chevaux. Vers les quatre heures, on s'habillait de nouveau pour les visites du matin. Ces toilettes n'étaient pas une petite affaire et ne prenaient pas peu de temps. Les visites du matin se faisaient de cinq à sept heures du soir ; après quoi l'on avait à s'habiller encore pour se rendre aux invitations à dîner. Les invitations étaient pour huit heures; l'élégance voulait qu'on n'arrivât pas avant neuf heures. Le convive sans usage qui se serait présenté à huit heures et demie, aurait appris que la maîtresse de la maison n'avait pas terminé ses visites du matin. On dînait à grand appareil de vins, de viandes, de laquais; on restait jusqu'à onze heures à table, jusqu'à minuit chez l'hôte. Après minuit quatrième toilette, pour aller en soirée, l'on ne rentrait plus qu'au jour.^ pour fermer au jour les volets de la chambre à coucher.
Ainsi des gens qui diraient que la religion exige trop de veilles, d'abstinences, de pratiques et de rigueurs,
se soumettent à changer d'habits cinq fois par jour, se privent de sommeil , de liberté, de réflexion, détruisent niaisement tout l'ordre de l'existence humaine , obéissant en esclaves aux plus puériles prescriptions d'une loi que change tous les jours le caprice du tailleur et de la couturière. (18, p. 133.)
541. — (( Qu'est-ce que je ferai chanter à ma fille? car il faut qu'elle chante. — Une jeune fille peut chanter des cantiques,— Dans le monde ! y pensez-vous? — Ah ! le monde î Cependant, Madame , pourquoi pas des cantiques? Racine, Corneille, J.-B. Rousseau en ont écrit d'admirables. Vous y pourriez adapter quelques vieux airs des maîtres , ou les faire noter par un musicien intelligent, et je me persuade qu'ils passeraient tout aussi bien que les langueurs de ***. Ce serait une victoire pour le bon goût et pour les bonnes mœurs, si vous mettiez à la mode ces chants graves et purs. Vous pourriez d'abord ne pas vous borner aux cantiques, et même ne les aborder que de temps en temps. Vous trouveriez dans les poètes de jolies et innocentes choses à faire chanter par les voix ingénues de vos enfants. Voyez ce qu'on y gagnerait : de belles pensées , un beau français, harmonieux, élégant, facile à prononcer, et point de mauvais souvenirs. » (19, p. 178.)
Il y a dans la poésie française de quoi satisfaire tous les goûts délicats et inspirer amplement les musiciens. Nous possédons des poètes religieux d'un très - noble talent, quoique peu célèbres; si le succès les attirait un peu, ils feraient naturellement des choses nouvelles, à peu près au goût du jour, sauf la sottise et l'immodestie. L'harmonieux Reboul, Victor de Laprade, Violeau , Turquety, Octave Ducros ouvriraient la voie. Ils ont des vers qui égalent les plus beaux de notre langue, des strophes magnifiques.
Croyez-vous que ni nos belles dames ne pourraient chanter cela , ni nos beaux messieurs l'entendre ? ( 19,