‹ Pensées de M. Louis VeuillotChapitre 210 sur 216 · XXX. LA VILLE ET LA CAMPAGNE · texte numérisé non relu

XXX. LA VILLE ET LA CAMPAGNE

959. — L'antipathie pour la vie des champs m'a souvent frappé. L'homme n'aime rien à l'égal de la liberté et de la domination. Cependant il fuit la liberté des champs, où le plus pauvre même est encore seigneur et propriétaire de tant de choses; il va se renfermer dans les villes , où il ne rencontre que murs , grilles, portes fermées, surveillants de toutes sortes ; où ses regards, quelle que soit sa richesse , s'arrêtent partout sur des biens qui ne sont point à lui et sur des êtres qui ne relèvent point de lui. Il fuit donc ce qu'il aime pour courir à ce qui lui déplaît.

Cependant ses instincts se satisfont dans cette contradiction violente. Dieu l'a fait libre, mais au jour; il cherche à se rendre libre, mais dans la nuit. Les villes sont ténèbres et solitudes; l'homme s'y sent dans un désert, un désert d'hommes.

Depuis la faute d'Adam, le premier et le plus vif besoin de l'homme déchu est de secacher de Dieu. Otez cet œil-là, tout autre est plus ou moins complice. La clarté du gaz ne pénètre pas dans le cœur; celle des étoiles y descend. Importune lumière, comme le bruit des tïots, comme le -souffle du vent peuvent devenir des voix importunes. Les nobles et mystérieux accents de la grande nature disent des choses que l'homme n'aime point à entendre, et que le fracas des villes ne dit jamais. L'homme des champs est toujours forcé de regarder le ciel et d'en attendre quelque chose. Il n'arrachera du ciel , autrement que par la prière, ni une goutte d'eau pour ses blés, ni un rayon de soleil pour ses vignes. Il se sent dans la dépendance de Dieu.

Les villes le mettent à l'abri de ces humiliants soucis; l'homme n'y a que faire de Dieu: la vapeur le dispense décompter avec les intempéries; les pluies ne

détremperont pas le pavé, l'hiver n'éteindra pas les caloritères; on tirera le blé, le vin, les primeurs, des lieux où il fait beau temps.

L'homme rassemble dans les grandes villes toutes ses sciences et toutes ses corruptions. C'est l'arsenal des sept péchés capitaux: paresse, gourmandise, envie, avarice, luxure ; la ville entière est un théâtre d'orgueil. C'est là que Mammon se fait bâtir des temples plus magnifiques que les églises, et étale ses bazars plus riches que ses temples; c'est là que sans cesse il dit à l'homme : Adore-moi^ je te donnerai tout ! Et l'homme l'adore.

Quel bruit! Quel mouvement, quel perpétuel tumulte pour conquérir la richesse, pour servir Mammon! Et quelle science développée, terrible pour oublier Dieu !

Quand je traverse ce vacarme , je songe à nos paysans , qui vont d'un pas tranquille à leur travail salutaire, qui l'entament sans trouble, qui l'interrompent au son de V Angélus pour prier Dieu de le bénir, et qui reviennent contents lorsqu'ils ont gagné leur petite part du pain dont ils nourrissent le monde. Ils rentrent dans leur humble demeure, ils prennent leur repos sur un lit dur, ils recommencent le lendemain. Ah ! je les trouve graves et nobles, vraiment libres et vraiment riches, et bien-aimés de Dieu. ( 19, p. 234.)

960. — Il y a dans la vie de province beaucoup d'excellentes choses, dont notre société archicivilisée se moque pour n'être pas forcée à rougir de les avoir perdues. Les grandes ressources de la vie, la famille, l'intimité, la conversation, auxquelles on préfère ici la taverne , le journal et pis encore , sont la richesse des pauvres bourgeois provinciaux. Là on vit avec sa femme, on a des amis d'enfance, on ne sort pas de la rue sans rencontrer quelque visage qui sourit, et quelque main qui serre la main ; on habite la maison de son père; on a vu planter l'arbre qui l'été donne de l'ombrage ; on a des amis au cimetière, et l'on connaît la place où ils

reposent en paix. Les collines, les bois, les champs, les herbes gardent quelque vieux souvenir qui réjouit le cœur, et par tous ces liens on se sent quelque chose dans le monde... Là sont les conversations sérieuses et sincères dans un de ces salons où il n'y a point d'étrangers.

Dans la vie de province il y a aussi plaisir et profit pour l'intelligence. On y connaît le monde et les hommes. Paris n'apprend là - dessus que des sophismes et des plaisanteries. Quel homme voit-on assez souvent, assez longtemps, dans ce tourbillon de Paris, pour qu'on puisse faire sur lui une étude de quelque valeur ? Qui se laisse connaître? Qui se laisse peser? Hommes et femmes n'ont-ils pas toujours sur la figure un certain masque convenu qu'ils ne déposent jamais, et qu'il est défendu d'arracher ? On ne saurait deviner le fond de ces caractères que la mode déguise, et que le sophisme a faussés. (36, p. 24.)

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