III. LE CHRETIEN
311 . — Quand nous demandons à Dieu chaque matin la grâce d'être doux, humbles, chastes, patients, charitables et résignés , savez-vous bien que nous lui demandons, tout simplement, d'être plus grands qu'Alexandre et César et tous les grands hommes qui ne furent pas
des saints , et que nous implorons des dons infiniment au-dessus de ceux qui font les artistes et les héros!
Un mot, un simple mot que nous répétons souvent, dit mieux et demande plus encore , c'est cette parole : Fiat voluntas tua! c'est-à-dire : «Faites, ô mon Dieu, qu'élevant dès ici -bas mon cœur jusqu'à ces hauteurs d'où vous embrassez tous les espaces et tous les temps , je voie en tout votre volonté, qu'en tout je la trouve bonne , qu'en tout et toujours j'en désire l'entier accomplissement , de telle sorte que rien ne puisse ébranler ma paix devant le spectacle parfois si terrible de vos justices et sous le poids parfois si lourd des épreuves que vous m'envoyez. » (19, p. 332.)
312. — Semblable à une mer tranquille, l'âme du juste peut, comme elle, porter sans efforts les pesants fardeaux de la vie, et les regarder passer avec cette indifférence qui ne s'émeut ni d'envie lorsqu'ils sont riches, ni de colère lorsqu'ils sont injurieux. Une ombre légère peut la traverser un instant , mais cette ombre ne sera jamais qu'une tache dans son immensité, qui réfléchit le ciel ; elle sera troublée par l'orage, mais elle retrouvera la paix, et il ne restera nulle trace de l'orage.
Le vrai chrétien ne sait ce que c'est que craindre un événement quelconque; il ne se défend pas d'éprouver, en quelques circonstances extraordinaires et périlleuses, une certaine inquiétude, naturelle à toute créature; mais cette inquiétude elle-même ne résiste pas à deux minutes de réflexion. Le Dieu que nous adorons peut toujours nous laisser la vie, ou nous la reprendre; il est tout-puissant toujours et partout^ et la mort n'est pas plus à craindre en un lieu qu'en un autre ; elle ne frappe pas avant qu'il l'ait voulu. Il suffit de penser à la fragilité de notre existence pour acquérir la certitude qu'on ne l'a conservée jusqu'ici que grâce à une succession de miracles qui peut durer encore longtemps.
A la vérité , l'on nous voit tout comme d'autres pren-
dre soin d'éviter le danger et de préserver notre vie. Pourquoi donc, si nous pensons que Dieu se charge d'y pourvoir? Nous croyons aussi que Dieu sera fidèle à la promesse qu'il a faite de nous nourrir, et cependant, tous les ans, avec beaucoup de peine, nous labourons et nous ensemençons la terre. Pourquoi? C'est que nous avons une intelligence et des forces dont nous devons user. Dieu veut que nous défendions notre vie, comme il veut que nous cultivions notre champ; cependant c'est lui qui fertilise les champs et qui conserve la vie, et nous savons d'avance qu'il ne l'éteindra qu'à l'heure marquée par sa miséricorde; sur ce point il juge souvent autrement que nous, mais toujours mieux que nous. (3, p. 23.)