LES JUGEMENS TÉMÉRAIRES
Les jugemens téméraires sont les sources de ce qu'on appelle préventions; ou plutôt
les préventions ne sont que des jugemens téméraires que l'on fait de l'esprit, de la disposition, ou des intentions des autres, dont on se laisse fortement préoccuper; car, au lieu qu'il n'y a point de peintre qui voulût entreprendre de faire le portrait d'un visage sur la description qu'on lui en ferait en passant , nous non* formons souvent en nous-mêmes le portrait des gens, sur des discours inconsidérés qu'on aura faits devant nous, ou sur quelque action passagère. Et après avoir conçu ces impressions, nous y ajoutons ensuite toutes les autres actions : et cette idée nous sert de clef pour expliquer tout le reste de leur conduite, et de règle pour nous conduire à leur égard. Ainsi , comme nous en avons mal jugé, nous nous conduisons aussi mal en leur endroit , et nous les traitons d'une manière qui leur fait connaître notre prévention et qui leur donne à leur tour de l'éloi'uiement de nous.
On remédie à la malignité en se remplissant le cœur de charité, et en l'y attirant
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du ciel par les voies que l'Écriture nous en ouvre. On y remédie en faisant souvent réflexion sur les vertus et les bonnes qualités des autres, en détournant sa vue de leurs défauts, en s'appliquant beaucoup à soi-même et à ses propres misères.
Nous sommes ravis de dire : Cette personne ne m'a point trompé: je l'ai toujours connue telle qu'elle était; jamais je n'en ai pu avoir bonne opinion. Et nous ne nous disons jamais à nous-mêmes : Je me suis bien trompé en telle et telle occasion. J'ai soupçonné telle et telle personne de certains défauts sur des apparences que j'ai reconnues depuis très - fausses. J'ai suivi légèrement en telle et telle occasion l'impression qu'on m'a voulu donner, et j'ai reconnu depuis que j'avais mal fait de la recevoir si facilement, sans en chercher d'autres preuves.
Il faut remarquer qu'ordinairement on ne se contente pas de juger des actions particulières, mais que l'on forme un juge-
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ment absolu des personnes mêmes. On regarde les unes comme imparfaites et méprisables , et les autres comme dignes d'estime. On dit des unes qu'elles ne sont bonnes à rien, et l'on relève les autres comme de fort grands sujets. Or, souvent il n'y a rien de plus téméraire que ces sortes de jugemens. Car il y a des personnes qui font peu paraître ce qu'elles ont de bon, et d'autres où il parait plus de bien qu'elles n'en ont. Il y en a qui ont des défauts plus visibles et plus importuns aux autres, qui ne laissent pas d'avoir un fonds de lumière et d'équité, et une attache à leurs devoirs essentiels qui les soutient dans les occasions importantes; et d'autres, au contraire, qui, faisant peu de fautes extérieures, ont un certain défaut de raison et de lumière, et de certains intérêts secrets qu'elles ne connaissent pas elles-mêmes, qui produisent de grands renversemens dans les grandes occasions.
La passion et le peu de justesse d'esprit altèrent presque toujours la vérité. Dans les
discours que les hommes font les uns des autres, ceux qui paraissent le plus sincères, et qu'on ne saurait soupçonner de mensonge et d'imposture, ne laissent pas de nous tromper, parce qu'ils se trompent souvent les premiers.
On croit ordinairement que les jugemens téméraires ne sont blâmables que lorsque l'on juge en mal , et que l'on condamne le prochain; et on ne se fait aucun scrupule de juger témérairement en bien , parce qu'il n'y a point en cela de malignité. Mais si c'est une moindre faute, c'en est une néanmoins, parce que c'est toujours une action contraire à la vérité et à la raison.
Il y a un milieu entre juger en mal et juger en bien , qui est de ne juger point : entre blâmer et louer, qui est de ne faire ni l'un ni l'autre. Il faut de la connaissance pour juger en mal, il en faut aussi pour juger en bien et pour louer, et ainsi ce ■qui convient à ceux qui n'en ont point, ,c'est de suspendre leur jugement.
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La devise d'un païen était qu'à mesure qu'il vieillissait, il apprenait toujours plusieurs choses ; mais un chrétien pourrait en quelque sorte en prendre une toute contraire , et dire qu'à mesure qu'il vieillit dans l'exercice de la vertu, il désapprend toujours plusieurs choses, c'est-à-dire qu'il reconnaît toujours de plus en plus qu'il y a une infinité de choses que le monde avance hardiment , et qu'il soutenait autrefois avec les autres, comme des vérités certaines, qui non seulement ne le sont pas, mais qui sont au contraire très-fausses; ce qui lui donne une aversion extrême de cet air présomptueux et décisif, et de cette multitude de maximes téméraires que des personnes peu éclairées proposent d'ordinaire sans défiance et sans scrupule.