SUR LA DIVERSITÉ DES OPINIONS DES HOMMES
Les gens du monde méprisent intérieurement les philosophes et les enfans, les uns comme se repaissant de spéculations vides et creuses , les autres comme s'attachant à un vain plaisir, et n'en voyant pas le peu de solidité. Les philosophes méprisent et les gens du monde comme n'étant point touchés des beautés de l'esprit et de la nature, et les enfans comme étant trop touchés des objets des sens. Les enfans ne méprisent personne , ils jouissent sans réflexion de la beauté de l'objet qui les attire : et je pense que, bien que toutes ces trois dispositions soient défectueuses , celle des enfans l'est moins que les autres.
Si tout le monde avait des palais , personne ne se trouverait heureux d'en avoir. Qui est-ce qui compte entre les avantages de sa condition , de voir le soleil , les étoiles , les nuées, les campagnes, les montagnes ? Toutes les beautés de la pâture ne noos
sont rien , parce qu'elles sont communes à tous. Et l'envie que les hommes ont de se distinguer les a portés à attacher leur plaisir à des parterres , à des allées , à des lambris, à des vases, à quelques ornemens qui sont infiniment moins beaux que les objets communs qui sont exposés à tout le monde, et cela parce que les pauvres ne jouissent pas de ces objets et qu'on loue les riches de les avoir.
Le plaisir des hommes est donc un plaisir de vanité et de malice. 11 est tout appuyé sur les faux jugemens des hommes , qui louent excessivement certaines choses, parce que les autres ne les peuvent pas avoir. Ce n'est pas ce qu'il y a de réel dans les objets qui nous plaît , c'est de voir que nous avons ce que les autres n'ont pas. Ces plaisirs d'orgueil sont proprement ceux dont les hommes sont insatiables. Ils se dégoûtent de tous les autres ; mais ils ne se lassent jamais de ceux-là , parce qu'il y a des bornes dans les plaisirs des sens, mais il n'y en a point dans ceux de l'orgueil.
PEHSEES MORALES.