LA MODERATION
Il y a une modération de langage et une modération de sentiment, et ce sont deux qualités très-différentes. Car souvent ceux qui sont dans des sentimens justes et modérés ne sont point modérés dans leurs discours, et y font paraître plus de chaleur qu'il ne faut. Et au contraire, il arrive souvent que des personnes dont les sentimens sont très-injustes et très-excessifs ne laissent pas d'être très-modérées dans leurs paroles ; ce qui ne sert qu'à les abuser, en leur faisant prendre cette modération appa-
rente pour une véritable modérât lun de sentiment.
DESRESPECTS.
Les respects qui sont dûs à notre charge peuvent s'exiger avec quelque sorte do justice , parce qu'ils sont certains , mais non ceux qui sont dûs à notre mérite; c'est une bassesse que de croire en avoir ; mais c'est une tyrannie d'obliger les autres à croire que nous en avons : il faut le leur montrer et les en persuader , mais non pas les forcer à le croire malgré qu'ils en aient.
DIFFÉRENTES SORTES D ESFRIT.
Il y a des esprits qui n'ont que de la surface sans fond; il v en a qui ont du fond sans surface, et il v en a enfin qui oui • t surface et fond tout ensemble. Les premiers trompent le inonde et se trompent eux-mêmes, «tant pris et s<- prenant pour ce qu'ils ne sont pas. Le monde se tronq» dans les seconds, en ne les prenant paspouj
ce qu'ils sont, mais ils ne se trompent pas eux-mêmes. Il n'y a que les derniers qui ne trompent ni les autres ni eux-mêmes.
Il y a des gens propres à trouver des vérités; d'autres qui sont propres à trouver des images aux vérités, comme des comparaisons; d'autres qui sont propres à trouver des vérités aux images. Ce sont trois caractères différens d'esprits.
Le premier vient de la lumière et de la subtilité de l'esprit. Le second vient d'un feu d'esprit qui, concevant les choses vivement, trouve par cette vivacité même des comparaisons pour les exprimer.
Le troisième ne vient ni de feu ni de subtilité d'esprit, mais d'une certaine agilité qui applique la même image à diverses idées de vérité qui sont dans l'esprit, et qui trouve ainsi facilement celle à qui elle convient.
Il y a des gens qui ne font qu'effleurer les matières, et qui s'y promènent comme des mouches; ils n'approfondissent rien : d'autres au contraire laisse n des traces et cavenl ce qu'ils manient.
Ce sont deux qualités différentes d'esprit que d'avoir beaucoup de lumières et de bien juger des choses : l'une vient d'une fertilité qui produit beaucoup de pensées par la comparaison de divers objets qui se présenient à l'esprit; l'autre, d'une exactitude qui fait examiner chacune de ces pensées avec plus d'attention et de pénétration. Les terres qui portent le plus de vin ne portent pas toujours le meilleur.
La stérilité qui parait dans plusieurs esprits vient quelquefois de leur jugement qui, retranche une infinité de pensées, et qui prenant les choses par la voie naturelle, ne s'écarte point tant en d'autres détours plus longs et moins naturels.
Les esprits abondans voient tout ce qui est à l'entour de leur objet. Les esprits pénétrans voient tout ce qui est dans cet objet.
Pourquoi les gens qui paraissent bétes dans la conversation commune font-ils souvent paraître beaucoup d'esprit quand on les excite? C'est qu'il y a un froid et une chaleur d'esprit; or le froid de ces gens-là est
stupide, parce que leurs esprits ne sont point assez agités; et au contraire leur chaleur est spirituelle, parce qu'étant excités, ils trouvent et remuent beaucoup de choses.
C'est un assez grand mal que de connaître les défauts de son esprit , de les sentir et de ne pouvoir les corriger. Il y en a qui sont sots si doucement, qu'ils ne s'en aperçoivent point du tout; leurs paroles et leurs jugemens sont toujours d'accord, et ils ne sentent jamais aucun reproche intérieur qui les avertisse de leurs défauts.
Mais ces autres dont nous parlons ne sont pas de même; comme ils ne disent rien de bon, ils n'approuvent presque rien de ce qu'ils disent; ils sont toujours leurs premiers censeurs, et leur esprit ne leur sert quasi que pour condamner ce qui en naît.
La différence des uns et des autres consiste, ce semble, en ce que les uns n'ont qu'un esprit, et que les autres en ont deux. Ceux qui sont ainsi contens d'eux-mêmes
jugent et parlent par le même esprit, c'est-àdire que leurs paroles égalent et suivent leurs pensées, et qu'ils n'ont pas plus de lumières qu'ils en font paraître. Ces personnes ont d'ordinaire quelque facilité de parler, et comme elles pensent peu et que leur esprit est extrêmement borné, qu'ils ne conçoivent rien de grand ni de subtil , leur imagination s'accoutume à leur fournir promptement les images des sons qui sont nécessaires pour exprimer ces choses communes.
Mais ces autres qui sont malheureux dans leurs défauts, ne sont pas de même; ils ont une lumière assez étendue, mais fort obscure; ils ont l'idée du vrai et du bien, mais ils ne se conçoivent que confusément, de sorte que, <piand il s'agit de s'exprimer, comme leur entretien ne leur donne pas le temps de chercher les termes propres , ils sont contraints de hasarder et de prendre les premiers venus, et le plus souvent ils n'expriment rien moins que ce qu'ils ont dans l'esprit.
Ainsi les véritables gens d'esprit sont
ceux qui n'en ont qu'un, mais qui est juste, et qui conçoit assez promptement et assez nettement les choses pour les exprimer surle-champ d'une manière agréable. Les sots heureux sont ceux qui n'ont aussi qu'un esprit et qui disent les sottises sans s'en apercevoir.
Mais les gens d'entre -deux, qui ont un double esprit, sont nécessairement malheureux en ce qu'ils sentent leurs défauts; et l'on peut dire que ce double-esprit fait qu'ils sont sots aux sots et ne le sont pas aux gens d'esprit, parce que les uns ne voient que leurs défauts , et que les autres sentent au contraire davantage ce qu'ils ont de bon.
On peut avoir l'esprit très-juste, trèsraisonnable, très-agréable , et très-faible en même temps : l'extrême délicatesse de l'esprit est une espèce de faiblesse. On sent vivement les choses , et on succombe à ce sentiment si vif. Il y a des gens qui sont douloureux partout.
0RIOINE DES CÉRÉMONIES.
Si les hommes étaient parfaitement raisonnables , il eût suffi de faire connaître qu'un tel est magistrat, afin de lui rendre obéissance ; mais parce qu'ils sont grossiers et attachés à leurs sens, il a été utile de donner à ces magistrats certains ornemens extérieurs qui les distinguassent, et d'ordonner qu'on leur fît certains gestes , et , pour ainsi dire , certaines grimaces qu'on appelle cérémonies. Celte invention a réussi selon le dessein de ceux qui l'ont trouvée.
Mais ces cérémonies ont incontinent changé de nature dans l'esprit du peuple; car, au lieu qu'on ne doit au magistrat qu'un respect purement extérieur , et une reconnaissance qu'il est magistrat, c'est-à-dire charge de faire exécuter les lois, ce qui peut subsister avec l'idée qu'il est un méchant , un malheureux, un homme digne de mépris, le peuple et tous les esprits charnels, mesurant tout par leur orgueil , trouvent que c'est une grande chose et un grand
bonheur, que de donner ainsi des ordres, d'être obéi , et de recevoir des honneurs extérieurs : ainsi, il commence à considérer les magistrats comme grands , élevés , heureux; et ces magistrats, connaissant les jugemens qu'on porte d'eux , commencent aussi à s'en estimer davantage, et à se plaire dans leur condition.