‹ Pensées de Nicole de Port RoyalChapitre 57 sur 99 · PE LA CUPIDITÉ · texte numérisé non relu

PE LA CUPIDITÉ

Les hôtelleries sont une assez vive image du règne de la cupidité et de l'amour-propre. Car d'ordinaire chacun n'y songe qu'à soi et ne s'y met guère en peine des autres. Des cens s'v rassemblent de divers lieux

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pour divers desseins, et occupés de différentes affaires; et ils croient n'avoir rien à faire qu'à songer à eux, et à s'y accommoder le mieux qu'ils peuvent, pendant qu'ils sont obligés d'y faire séjour, sans se mettre en peine de ceux qui y logent avec eux. Or, c'est là presque la disposition générale de tout le monde. Car combien y trouve-t-on peu de gens qui s'intéressent sincèrement pour les autres, et qui aient eu un désir effectif de les servir? Cependant il ne laisse pas de se former des villes, des républiques et des royaumes de gens ainsi disposés, qui n'ont point d'autre lien entre eux que leur cupidité et leur intérêt. Ainsi le monde entier n'est réellement qu'une grande hôtellerie, où chacun ne songe en effet qu'à soi.

Il n'y a rien dont on tire de plus grands services que de la cupidité même des hommes. Mais afin qu'elle soit disposée à les rendre, il faut qu'il y ait quelque chose qui la retienne. Car si on la laisse à ellemême, elle n'a ni bornes, ni mesures. Au

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lieu de servir à la société humaine, elle la détruit. Il n'y a point d'excès dont elle ne soit capable lorsqu'elle n'a point de lien, son inclination et sa pente allant droit au vol, aux meurtres, aux injustices et aux plus grands déréglemens.

Qui n'admirerait un homme qui aurait trouvé l'art d'apprivoiser les lions, les ours, les tigres et les autres bétes farouches , et de les faire servir aux usages de la vie ? Or, c'est ce que fait l'ordre des états. Car les hommes pleins de cupidité sont pires que des tigres, des ours et des lions. Chacun (Youx voudrait dévorer les autres : cependant, par le moyen des lois et des polices, on apprivoise tellement ces bétes féroces, que l'on en tire tous les services humains que l'on pourrait tirer de la plus pure charité.

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