DE LA MORALE PUREMENT THEORIQUE
Ceux qui ne font qu'écouter simplement la vérité, sans avoir soin de la mettre en pratique, se trompent eux-mêmes en plusieurs manières.
Ils s'imaginent souvent avoir les vertus,
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parce qu'ils en ont l'idée. Ainsi , sans être en effet pins vertueux , ils n'en deviennent que plus orgueilleux.
Ils se persuadent d'être plus disposés à les pratiquer, à cause de la connaissance qu'ils en ont ; cependant ils y sont moins disposés que les autres : car ces connaissances stériles émoussent la pointe des vérités, et les empêchent de pénétrer dans le cœur. Une vérité qu'on n'a jamais entendue cause d'abord à l'âme une certaine surprise qui la touche assez vivement; mais quand elle s'est accoutumée à l'entendre , elle y devient insensible.
Ils croient être plus riches par l'amour de ces vérités qu'ils ont dans l'esprit, et elles ne font au contraire qu'augmenter leur pauvreté. Car le lieu de la vérité n'est pas l'esprit, mais le cœur. Elle ne nous est donnée que pour être adorée, aimée et pratiquée par le cœur. Quiconque donc la retient dans son esprit, sans la réduire en pratique et sans l'aimer, la retient dans un lieu indigne d'elle. Enfin, il en est non un possesseur légitima , niais un injuste usur-
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pateur. La vérité est , dans son esprit , comme un arrêt qui le condamne, et qui rend témoignage contre lui. Ainsi, le soin qu'il a de faire amas de vérités, est semblable à la folie d'un homme qui , pour s'honorer, ferait un amas de sentences et d'arrêts qui le condamneraient au fouet et à la potence.
La parole de Dieu est un miroir. Elle est seule capable de nous représenter à nousmêmes tels que nous sommes. Elle nous avertit de nos défauts, et elle nous donne lieu de nous connaître. Mais afin de rendre cette connaissance durable , et d'empêcher qu'elle ne s'efface, il faut réduire la vérité en pratique , et que le cœur en soit pénétré. Autrement, elle se perd et se dissipe , et on ne la connaît pas mieux que si on n'y avait jamais fait de réflexion.
Il n'est pas même nécessaire pour cela de cesser de l'écouter. Il faut quitter un miroir pour cesser de s'y voir ; mais on peut continuer de s'appliquer à la considération des vérités, et cesser en même temps de s'y voir soi-même, parce qu'on les rap-
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porte à d'autres objets. Il y en a qui n'y voient que les défauts des autres. On pourrait , disent-ils, se servir de ce passage de l'écriture contre tels et tels. Un prédicateur n'y voit que l'usage qu'il en peut faire dans ses sermons. Cette pensée , dira-t-il , sera Lien placée dans tel et tel discours, et j'en puis faire une fort belle application. Il se conçoit préchant cette vérité , mais il ne se prêche point lui-même. Un savant y verra le moven de s'acquérir la réputation d'homme exact et pénétrant. Ainsi, par l'application de ces vérités à ces usages qui ne regardent que les autres , on s'accoutume à ne se les appliquer jamais à soi-même, et tant s'en faut qu'on y apprenne à se connaître, que c'est un moyen de ne se connaître jamais, et de ne point faire réflexion sur soi, pendant qu'il semble qu'on est tout occupé des principales vertus.
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DE LA MALIGNITÉ , DE LA TÉMÉRITÉ ET DE LA PRÉSOMPTION DANS LES PAROLES.
Qui veut s'appliquer avec le soin nécessaire à corriger les défauts de ses paroles , doit avoir en vue d'y en éviter trois principaux : la malignité, la témérité et la présomption. Il faut éviter la malignité, parce que la langue est l'instrument le plus prompt de tontes les passions malignes. C'est lé canal que prennent ordinairement la colère , la haine, la joie du mal d'autrui , et toutes les autres passions qui tendent à nuire au prochain. C'est par la langue que l'on produit au dehors les calomnies , les médisances, les soupçons injustes, les injures, et généralement tout ce qui peut blesser la charité. C'est la porte par où sortent les blasphèmes et les emportemens contre Dieu , et toutes les saillies d'un esprit déréglé et furieux. Enfin , toutes les passions qui ôtent à l'esprit sa tranquillité altèrent d'ordinaire le ton de nos paroles, et portent «lans l'esprit des autres de sem-
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blables rnouvemens. Il faut retrancher tout ceia de nos paroles , parce que c'est le moyen de le retrancher de notre cœur , et parce que le mal devient infiniment plus grand en se communiquant aux autres par la parole. On ne saurait concevoir les maux que les paroles causent dans l'esprit des autres, en v éteignant la charité, et en y excitant des passions déréglées.
Le monde connaît assez la malignité des paroles; et l'on peut dire que c'est un des défauts sur lequel on fait d'ordinaire le plus de réflexion. Mais on n'en fait presque point sur la témérité avec laquelle on avance une infinité de choses ou fausses ou incertaines. Chacun prend des sentimens et se fait des maximes avec une légèreté prodigieuse. On les ramasse dans les discours des gens sans lumière; on les reçoit sans examen; on les produit sans discernement Il suffit à la plupart du monde, pour les avancer , qu'ils les aient dites plusieurs fois. Ce qu'on a reçu sans examen devient certain à notre égard en le répétant. C'est ainsi que le monde se remplit de jugemens faux
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et d'opinions téméraires. Chacun croit qu'il est honteux de reconnaître qu'il ne sait pas tout. Et l'on aime mieux parler au hasard que de faire paraître qu'on ignore quelque chose.
Cette témérité est encore beaucoup plus dangereuse quand on l'emploie à l'égard des cas de conscience. Car une décision téméraire peut être la cause d'une infinité de mauvaises actions. On engage par là les i<ens à des charges et des emplois qui ne leur conviennent point. On leur ôte le scrupule sur plusieurs choses dont ils en devraient avoir. Enfin on leur procure une fausse paix dans des états où le trouble leur serait infiniment plus avantageux.
Ce défaut est ordinairement joint à un autre, qui est la présomption, qui, donnant aux gens trop de confiance en leur lumière , les porte à proposer leurs scntimens d'une manière fière et décisive. C'est ce qui arrive d'ordinaire aux personnes qui sont peu contredites, parce que leur qualité, leurs rharges, leurs richesses, leurs talens les mettant au-dessus des autres, et leur fai-
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saut trouver une complaisance aveugle dans ceux qui sont au-dessous d'eux , ils s'attachent à leurs sentimens et à leurs pensées , et attribuent à leur lumière ce qui n'est qu'un effet de l'impression qu'ils font sur l'esprit des autres par des qualités qui n'ont rien de commun avec la vérité. Ainsi, ils prennent d'ordinaire un air de hardiesse et de fierté. Ils ne doutent de rien et parlent décisivement de tout.